Image 1
Livres

Lao She : Histoire de ma vie

Lao She nous livre un récit autobiographique féroce sur la police chinoise du début du XXe siècle. Entre corruption, incompétence et absurde, il dresse un tableau sans complaisance d'une vie marquée par la fatalité sociale.

As-tu aimé cet article ?

Pékin, au début du XXe siècle. Les troubles politiques ébranlent l'Empire des Qing ; la société abandonne lentement mais sûrement les coutumes ancestrales de la Chine impériale, que ce soit dans les métiers, les objets et divertissements, mais aussi dans les mentalités. Et pour tous les non-nantis, les mandarins, c'est une vie monotone et rude, sans perspective d'évolution, sans joie. Voilà le décor dans lequel Lao She situe son court récit qui retrace une partie de sa vie, de son adolescence jusqu'à l'âge de 50 ans.

Mais c'est surtout à travers une description mi-ironique, mi-acerbe de la Chine et de ses habitants que l'auteur construit son histoire. S'y mêle une sensation que la vie n'est qu'une vulgaire farce, une chose complètement absurde à laquelle il vaut mieux prendre tous les événements avec le sourire, de peur d'en pleurer. La moquerie et le rire semblent ainsi l'antidote de Lao pour survivre — en Chine tout du moins. Et c'est dans ce contexte qu'à 50 ans passés, alors qu'il est en train de mourir de faim, qu'il commence son histoire.

Fatalité sociale : un destin tout tracé

Tout semble déterminé, agencé à l'avance par la fatalité de l'appartenance à un milieu social — que celui-ci soit aisé ou au contraire défavorisé. La ligne de conduite de son existence semble toute tracée, malgré la volonté de prendre un chemin opposé ; mais inéluctablement, on revient sur la route initiale, sans guère de progression.

Jeune, Lao espérait faire des études et ainsi avoir une situation confortable. En effet, il s'estimait assez doué pour la lecture et l'écriture. Mais, respectant la volonté et les conseils de son père, il fait pendant trois années de l'artisanat. Il est « colleur » ; métier aux activités très variées, puisqu'il s'occupe de confectionner toutes les préparations aux (longues et dispendieuses) cérémonies de mariage et d'enterrement, de « blanchir » ou « replâtrer » les plafonds et murs des maisons (travail difficile et nocif pour la santé)... C'est un peu le factotum de service, puisqu'il sert même d'entremetteur de mariage.

Pendant ces années, Lao acquiert une solide expérience qui lui sera utile pour plus tard ; à chaque problème a priori résoluble, il trouve une solution, il sait se débrouiller pour trouver un petit boulot afin de ne pas avoir à mourir de faim. Si pendant ces années il a appris quelque chose, c'est bien la volonté d'accomplir à chaque fois son travail à la perfection.

L'ascension sociale d'un artisan atypique

Mais ce qui distingue surtout Lao des autres artisans, c'est sa prestance, son élégance. Loin d'être un adonis, il a cependant un charme certain et une allure qui lui donnent un sentiment de supériorité. D'autant plus qu'il sait lire et écrire. Il sait parler de façon idoine aux gens de conditions sociales supérieures pour savoir tirer des bénéfices, des avantages. Bref, c'est en quelque sorte un self-made-man à la chinoise qui, malgré la modestie de son origine et l'apparente banalité et pauvreté de son travail, possède une aura et une renommée qui, il est vrai, expliqueront son comportement orgueilleux et vaniteux.

« Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes », pourrait-on croire. Cependant, la société évolue, le monde se transforme, les coutumes se perdent, les besoins changent, et le métier de colleur connaît la fin de son apogée. Cela, ajouté au départ de sa femme avec un artisan (Le Noiraud), jette le trouble dans l'esprit de Lao. C'est un vide qui s'est en quelque sorte installé. Abandonné par sa femme — et il ne trouve aucune explication à ce départ tant Le Noiraud lui paraissait insipide, sans intérêt, sans charme —, alors qu'il a deux enfants à charge, il se doit de vite retrouver un métier. Mais auparavant, il doit supporter le regard des autres ; il ne doit ni se montrer aussi fier et arrogant qu'auparavant car les gens le prendraient pour un cocu indifférent, pas plus qu'il ne doit prendre l'aspect indigné, honteux, qui lui donnerait la réputation de lâche.

Plus de métier, plus de femme, mais une famille à faire vivre, un standing à respecter, une oisiveté à combattre — d'autant plus qu'il ne la supporte pas. Que faire alors ?

Engagement dans la police pékinoise : un métier de façade

Rentrer dans la police, c'est la seule chose qu'il ait trouvée. Certes, on ne gagne que 6 yuans par mois, mais on a un emploi fixe et des tâches bien précises. Mais Lao ne tarde pas à découvrir que la hiérarchie des grades et des postes ne respecte généralement — pour ne pas dire tout le temps — la hiérarchie des valeurs et des compétences. Des officiers quasiment analphabètes, béotiens et acariâtres, dirigeant des agents de police qui parfois sont plus intelligents, débrouillards et cultivés que leurs supérieurs.

Lao She fait partie de ces policiers. Il s'estime floué de voir qu'il ne peut, de par son niveau intellectuel et sa débrouillardise, accéder rapidement à un grade plus important. Mais il se rend bien vite compte que ce sont les « pistons » et pots-de-vin qui régissent l'évolution de la hiérarchie dans la police. Lui, désargenté et sans oncle ni beau-frère haut placé, ne peut espérer rien du tout, sinon attendre patiemment une éventuelle modification de son statut.

Mais en dehors de la corruption qui règne dans cette profession (il parle notamment de ces tripots et jeux d'argent, officiellement condamnés, mais restés impunis alors qu'on les voit dans les rues... Mais ce « commerce » étant plus ou moins contrôlé par les magnats de la police et du mandarinat, les agents de police sont sommés de ne rien dire), c'est le manque de pouvoir et d'autorité auxquels chaque agent « banal » est soumis. En quelque sorte, la déontologie de la police pékinoise se résumerait en ces mots : « Faites acte de présence parmi la population, mais surtout n'agissez pas, ne faites rien qui puisse vous apporter des ennuis, même si vous essayez d'appliquer les lois et de rétablir l'ordre, car de ces ennuis, vous serez les seuls responsables. »

La police est donc le « dépôt » dans lequel tous ceux qui ne savent pas quoi faire d'autre viennent s'engager. Ils recherchent juste un salaire ; peu importe pour eux de savoir si la loi est respectée, si leur travail est utile. En gros, c'est à un rôle factice, de façade, que Lao She se doit d'avouer son activité en tant qu'agent de police. « Dès le début, la police n'a jamais servi qu'à passer une simple couche de plâtre ; et ce faisant, à nourrir tant bien que mal une masse d'hommes qui, autrement, crèveraient de faim. »

Émeute et pillage : une révélation cruelle sur la société chinoise

Un événement a particulièrement marqué Lao, et l'a amené à se poser des questions sur l'utilité de son métier et sur la société chinoise. C'est un pillage collectif d'un quartier de la ville, complètement détruit par les flammes, qui se révéla organisé par les soldats et les mandarins, en vue de l'établissement de la République.

Deux choses le choquent : tout d'abord, le surprenant comportement des Chinois, d'habitude si pondérés, respectueux, sages, qui, lors de la pagaille totale de l'émeute, profitent pour tout emporter, tout démonter dans les boutiques dévastées, tel un peuple de barbares. « En temps ordinaire, il ne serait venu à l'idée de personne qu'un peuple aussi honnête et respectueux de la loi peut se mettre à piller. Seulement voilà, quand l'occasion se présente, les gens ne tardent pas à montrer leur vrai visage. » Ainsi donc, après le pharisaïsme et le fonctionnement absurde de la police, Lao en vient à constater — et presque à mépriser — les gens du peuple, qui se révèlent n'être composés que d'hommes également hypocrites, animés par l'esprit de rapines et de cupidité.

Ensuite, c'est de constater justement le mépris affiché par ces habitants à l'égard de la police ; ils font comme si elle n'existait pas, comme si ses représentants n'étaient que de vulgaires épouvantails complètement inoffensifs. Mais alors à quoi cela sert-il qu'il y ait des impôts spéciaux pour subventionner la police si finalement celle-ci n'a aucun pouvoir d'impact et de décision sur le peuple ?

Le bilan d'une vie de policier

Ainsi va la vie d'agent de police à Pékin au début du siècle. Entre indifférence et lassitude de l'inaction dans laquelle il est établi, l'injustice et l'incompétence des officiers et supérieurs, les soucis causés par l'argent, trop rare pour pouvoir manger à sa faim chaque jour. Entre colère résignée et espoir cependant de voir, un jour, enfin, son rang évoluer. Mais tout cela, Lao le voit à partir d'un œil amusé, par dépit il est vrai, mais égayé. Tout cela n'étant qu'absurdité et sans fin.

Il arrivera cependant à trouver de bons intermédiaires pour « dénicher » des postes intéressants et avantageux, mieux rémunérés et moins fatigants. Mais vint un jour où il fut renvoyé de la police, alors qu'il était devenu inspecteur. Le motif ? Lors d'une inspection surprise, un supérieur n'a pas particulièrement apprécié la moustache que Lao s'était laissée pousser. Après 20 ans de service, partir pour une peccadille de la sorte... À 50 ans, que faire ? Alors que sa fille s'est mariée à un policier, que son fils est mort de maladie après avoir eu un enfant, il faut bien survivre et aider sa belle-fille et son petit-fils. De par son expérience, son habileté et sa pugnacité, il arrive à trouver des boulots de-ci de-là.

C'est l'heure des regrets... Pourquoi ai-je été agent de police ? Pourquoi n'ai-je pu faire autre chose ? Je ne pourrai pas m'acheter mon cercueil ni aider ma fille.

Mais, et le récit se termine là-dessus : « Ça ne m'empêche pas de rire comme avant, de me moquer devant tant d'intelligence et de talent gâchés en une vie, et de railler un monde terriblement injuste, dans l'espoir que, lors de mon dernier éclat de rire, le monde aura peut-être un peu changé. »

La vie n'est en somme qu'une vaste fumisterie, qu'on doit prendre à la rigolade. Mais même sa mort, il va la rater ; c'est un peu comme si on pouvait lui attribuer ces mots de Corneille : « Ma mort était ma gloire, et le destin m'en prive. » Mais c'est surtout un immense orgueil qui surgit de ce livre ; « quel artiste meurt en moi », mais aussi quel génie — sans doute au moment de sa mort, Lao aura la même pensée que Néron ! Et comme tous les artistes, il est méconnu et méprisé à son époque. C'est bien connu !

Un récit captivant mais trop limité

Si le tableau de la police chinoise et des inquiétudes liées aux turpitudes de la vie sont assez intéressants, le fait qu'eux seuls constituent le corps de ce récit nous laisse un peu sur notre faim pour un livre qui se voulait « L'Histoire de ma vie » : une vie qui ne commence qu'à la fin de l'adolescence, qui se finit à 50 ans et qui ne dépasse guère le cadre de la caserne. À peine parle-t-il de ses enfants, de son enfance... Sa vie se résume uniquement à 20 années de service.

Quelques passages nous font figurer avec exactitude et enthousiasme la vie quotidienne des commerçants et des badauds chinois ; on se promène en quelque sorte dans les rues de Pékin. Mais tout cela reste quand même trop concis.

Agréable, parfois instructif, mais pas poignant ni captivant comme peuvent l'être les auteurs asiatiques.

As-tu aimé cet article ?
aquinate
Louis Barba @aquinate
2 articles 0 abonnés

Commentaires (0)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...