
ACTE 01 — L'angoisse d'une nuit d'orage
La nuit est tombée depuis longtemps ; le docteur Pills essaie tant bien que mal de dormir.
Il est dans son lit, au cœur de son chalet isolé. Il pleut à torrents, la forêt qui entoure sa demeure semble éveillée. Pills remue dans son lit et tourne la tête de l'autre côté ; un violent éclair illumine son visage, laissant apparaître de la sueur sur son front. Au-delà de la fenêtre, il peut voir des étendues de chênes aux troncs torturés par le temps. En parlant de temps, il y a longtemps que Pills n'a pas dormi. Un souvenir le hante, un acte passé l'accable : il se souvient qu'il y a un an, jour pour jour...
La pluie s'intensifie, certaines branches se rompent sous les assauts répétés du vent.
Puis soudain, dans le jardin, un bruit se fait entendre : celui du portillon. Une goutte de sueur perle sur son front ; Pills a peur. Il saute de son lit. En pyjama, il court, poussé par la peur, vers son Remington à canon double. Pieds nus, il avance, passe devant la baie vitrée, parcourt les quelques mètres qui le séparent de son arme, puis la décroche du mur. Et là, sous ses yeux ébahis, dans un grognement de rage, la baie vitrée vole en éclats. Elle vient d'être traversée par une chose, une sorte d'homme monstrueux. Pills, terrifié, braque son fusil sur cette chose, cette chose qu'il connaît. Elle se relève, laissant apparaître ses yeux rouges sur son visage vert. Ses lèvres noires s'ouvrent et articulent distinctement :
— Tu vas me le payer, Pills.
Et là, dans la montagne, dans son chalet, dans son couloir, dans sa tête, Pills sait que ce soir est le dernier.
ACTE 02 — Jean-François Pills, un génie tragique
Laissez-moi vous parler de Jean-François Pills, alias Jeff Pills.
Pills, de corpulence moyenne et sans particularité physique, n'avait à première vue rien d'extraordinaire. Mais il était intelligent, beaucoup plus que la plupart des gens, avec une détermination sculptée dans de l'acier.
Son enfance malheureuse — il est orphelin — l'avait poussé à travailler dur, très dur. À 18 ans, il travaillait dans une pizzeria le jour, et la nuit, il prenait des cours du soir, des cours de biologie.
Après huit ans d'efforts, il obtint son diplôme de biologie moléculaire. Il fut embauché dans un laboratoire ultra-moderne, à vingt bornes de Paris. Du haut de ses 26 ans, Pills gagnait à présent bien sa vie ; mais côté cœur, c'était l'impasse. Il avait en effet consacré tout son temps à ses études, délaissant d'éventuelles conquêtes féminines.
Aujourd'hui, Pills fête ses 27 ans. Il rencontre quelqu'un : 1m65, 50 kg, un visage d'ange sous une chevelure châtain clair, étincelante. Il ne suffira à Pills qu'un seul regard pour être conquis. Elle était serveuse, Stéphanie. Pills sortit avec elle pendant quelques mois, puis la demanda en mariage. Elle dit « oui », et pour la vie.
Mais la vie est truffée de surprises et de rencontres. Pendant un concert de violon, Stéphanie et le violoniste Wolfgang Tech eurent un coup de foudre. Elle eut une relation extraconjugale avec lui, délaissant son mari, trop occupé à décrypter le code de la totalité du génome humain.
Pills travaillait dur, plus que jamais, absorbé par l'ADN.
De son côté, sa femme prenait du bon temps et vivait une aventure aussi intense que torride. Seulement voilà, la fatigue avait beau l'affaiblir, elle n'avait pas voilé sa lucidité : sa femme le trompait. Désormais, premièrement, il ne rentrerait plus chez lui, et deuxièmement, il ne retrouverait le sommeil qu'après avoir trouvé l'homme qui avait brisé son couple, et du même coup son cœur.
ACTE 03 — La descente aux enfers du docteur Pills
Ses cernes se creusaient plus profondément au fil des heures. Car Pills savait qui était l'homme qui lui avait enlevé sa véritable raison de vivre et son honneur. Il le lui ferait payer cher.
Sept mois plus tard, le docteur Pills, poussé par la haine, n'a pas seulement perdu son âme et 25 kg, il a aussi décodé le génome humain, seul et en totalité.
Dire qu'avant, il avait des remords à mâcher des chewing-gums. Aujourd'hui, Pills fume, et les verres de whisky-coca se succèdent inlassablement dans sa main.
Son bureau, jadis si bien rangé, n'est plus qu'un vaste dépotoir où croulent des montagnes de papier. La seule chose qui tient encore debout, c'est sans nul doute le plan qu'il a élaboré pour le violoniste.
Une sorte de vengeance narquoise, scientifiquement calculée.
ACTE 04 — La préparation de la vengeance
Voyez-vous, Pills avait longuement observé Wolfgang, et les habitudes de ce dernier n'avaient aucun secret pour lui.
Wolfgang avait 24 ans, il était beau, et c'est pour cette raison que Stéphanie était partie avec lui. Le pire, c'est qu'elle ne téléphona même pas une fois à Pills. Il ne lui aurait pas parlé — la trahison est impardonnable — mais au fond de lui, dans les méandres de son âme, il l'aimait toujours.
Le violoniste habitait à Lyon et avait une excentricité une fois par mois : il faisait le trajet Lyon-Paris avec sa voiture, une Renault 25 assez usagée. Il aimait la route, et c'était réciproque : il n'avait jamais eu d'accident. Il avait également pour habitude de s'arrêter dans un restaurant assez chic, le « Maximum Overdrive ».
Wolfgang faisait ses voyages toujours seul. Cela dit, il retrouvait presque à chaque fois Caldé, un routier ex-pianiste, au « Maxi Over ».
Caldé était un excellent pianiste, mais un accident avait mis fin à sa carrière. Une cicatrice tracée sur son poignet droit lui rappelait chaque jour qu'il suffit de peu pour perdre beaucoup, si ce n'est tout.
Pills savait tout de Caldé, y compris où il pointait tous les lundis matins.
ACTE 05 — Le piège se referme
Mardi soir, sur la route, la Symphonie inachevée de Schubert à fond, Wolfgang roule. Le « Maximum Overdrive » n'est plus très loin, quinze minutes au plus.
Une fois sur le parking, il gare sa voiture et en sort lentement. Il a les fesses moites, quatre heures de route, ça déroute.
Les semelles de ses chaussures écrasent les gravillons du parking. Au moment où il pousse la porte du restaurant, il a un mauvais pressentiment.
Une fois à l'intérieur, il prend sa table. Il est un peu en avance, il n'est que 22 heures, d'habitude il arrive à 23 heures. Mais des profondeurs des toilettes surgit Caldé, l'air préoccupé.
Il serre la main de Wolfgang et s'assoit en face de lui. Ils commencent à parler : passé, rêves, désillusions, réhabilitation, musique, chant et violon.
Caldé a la gorge prise et ne parle pas beaucoup.
Wolfgang commande un homard. Quelques minutes après, Caldé se lève pour aller de nouveau aux toilettes. Mais il tourne à droite pour atteindre les cuisines.
Wolfgang, lui, fixe son verre en pensant aux cadeaux qu'il va offrir à Stéphanie pour son anniversaire.
Caldé revient, la mine soulagée, et presque simultanément, le homard fait son entrée. Wolfgang le mange avec appétit, puis c'est lui qui a envie d'aller aux toilettes. Une fois là-bas, il entend la serrure se fermer, il se tourne dans un sursaut de peur. C'est Caldé qui vient de s'enfermer avec lui.
ACTE 06 — L'exécution
Caldé regarde fixement Wolfgang d'un air mauvais, d'un regard si perçant qu'il le transperce de part en part.
— Caldé, qu'est-ce qui t'arrive ?
Caldé se met à parler, mais avec une voix qui n'est pas la sienne.
— Je ne suis pas Caldé. Je suis le mari de ma femme.
— Mais...
— Mais quoi ! Tu m'as volé ma femme. Tu as cru que tu t'en tirerais sans problème. Hein, tu l'as cru ? Pills, c'est un con, un scientifique de merde. Eh bien Pills, c'est moi.
Tu vas payer.
Il sort un Colt avec silencieux de dessous sa chemise et lève le canon vers Wolfgang.
— Adieu, et va au diable.
Pills lui tire une balle en plein cœur. Le sang éclabousse le mur et Wolfgang tombe à terre, sa tête heurte la lunette des cabinets.
Pills sort des toilettes avec un visage qui n'est pas le sien, le visage d'un mort.
ACTE 07 — Quand le chasseur devient proie
Pills est satisfait de son travail et de son habileté. En sirotant son whisky, il regrette de ne pas avoir suffisamment amoché Wolfgang, mais le boulot est fait, et c'est la seule chose qui compte.
Les journaux confirmèrent la mort d'un violoniste à l'avenir prometteur, à la grande joie de Pills.
Mais Pills, rentré dans la spirale de la paranoïa, se mit à douter de la mort de Wolfgang.
Il pirata donc les fichiers médicaux du ministère de la Santé. Et ce qu'il y trouva lui glaça le sang. Sur cet écran, une radio de la cage thoracique de Monsieur Wolfgang Tech montrait clairement que, comme une infime partie de la population, Wolfgang avait le cœur à droite.
Pills se souvint alors avec quelle précision il lui avait tiré dans le cœur.
Et si la balle n'avait pas catapulté ce type et son maudit violon en enfer ?
Poussé par son désir morbide de vérifier que Wolfgang était bel et bien mort, il se rendit au cimetière et, par une nuit de pleine lune, il déterra le cercueil de Wolfgang Tech.
Avec son pied-de-biche, il fit sauter le verrou, respira à fond, et ses mains cachées sous des gants de chirurgien ouvrirent le cercueil.
Il envoya un faisceau de lumière. Et comme dans ses cauchemars d'antan, Pills eut droit à l'impossible : le cercueil était vide.
Pills commença à flipper. Une chouette se mit à hululer et une pensée glaciale sortit des tréfonds de son esprit.
Et si le chasseur était devenu la proie ?
À suivre...
Azzoug Alex