
« Elle ne dit jamais “les détenus”, elle dit “les lecteurs”. » Oui, car elle n'apporte que des livres avec elle, des assemblages de papiers qui sentent bon l'extérieur, des preuves qu'il existe dehors un monde autre que la prison. Et cela, certains internés, après bien des années passées sous la lumière blafarde d'une ampoule, auraient tendance à l'oublier : ce ciel bleu qui devient rose au crépuscule, cette attention que l'on porte aux gens qui souffrent, mais aussi l'intimité, pouvoir se déplacer sans rendre de comptes à personne, tout ça...

- Nom : Sales
- Prénom : Michelle
- Profession : missionnaire au service de la lecture (ministère de la Culture)
- Descriptif : fait des « ateliers lecture/écriture » au sein des prisons, ces « grandes maisons » qui étouffent les cris, les pleurs et la souffrance quand les multiples sas se ferment.
- Matricule : aucun, personne extérieure.
Je ne veux pas faire un commentaire d'œuvre parfait, ni même une description exemplaire de « La Grande Maison », mais seulement, je l'espère, un texte concret qui vous donnera envie de vous y perdre sans peur de l'ennui. Vous avez votre boussole ? C'est parti !
Qui est Michelle Sales ?

L'auteur a écrit son livre après plusieurs visites auprès de « ses lecteurs », au sein de prisons plus ou moins neuves, spacieuses ou lugubres et délabrées. Ce n'est pas sa propre aventure qu'elle raconte, ce sont des morceaux de vie, découverts à vif, une fois qu'ils ont enfin réussi à sortir de ces murs hauts et toujours intouchables.
Elle parle de l'enfermement, des (trop) nombreux vasistas coincés entre deux portes en acier ou béton armé, des difficultés pour faire une simple visite, du système, trop dur, pas assez souple.
Des portraits poignants en prison
Ici, ce sera une incarcérée exemplaire, qui coud, tricote pour les autres, aide, et demande de l'eau, soudainement, avant de montrer ses mains dégarnies de peau suite à une maladie, et de pleurer car une surveillante lui a confisqué son tube de crème. Elle rougit, comme prise en faute. « J'ai demandé qu'on écrive au directeur qu'on me la rende, mais ça fait huit jours, et toujours rien. »

Ou alors ce sera cet homme, que l'on ne considère plus comme tel. Eh oui, que voulez-vous, malingre, les bras trop longs et osseux, le teint très pâle et le bouc mal rasé, on l'imagine plus violeur ou assassin que simple voleur à l'étalage... Et les préjugés réapparaissent sans cesse, alors que lui assume son apparence et provoque les gens du dehors pour éviter les regards qui se permettent de juger...
Et regardez par ce trou de serrure, vous apercevrez peut-être ce jeune qui s'acharne à essayer de déchiffrer ces quelques lettres qui se suivent, parce qu'il l'avait promis à sa copine, et qu'il ne sait pas que si elle ne lui rend plus visite, c'est à cause d'un accident de voiture qui lui a malheureusement coûté la vie. « On se souvenait juste du jeune garçon triste qui voulait tant apprendre à lire, ce printemps-là, à la prison. »
Puis, si cela vous tente, vous pourrez toujours casser les barreaux aux fenêtres et observer Mohamed, ce monsieur de couleur qui paraît si ordinaire, comme ça, avec son uniforme rayé et ses habitudes de prisonnier.
L'écriture comme libération

Si vous êtes attentif, vous vous apercevrez peut-être qu'il n'est pas d'ici, car son français n'est pas naturel et son accent trop présent. Mais jamais vous ne pourriez penser que c'est lui qui a provoqué tant de silence lorsqu'on a lu son texte, qui décrivait « la rue de son enfance » et une rue sombre, désertée. « Cette rue vide, c'est la France, la pauvreté, la pluie, le chagrin, les soucis, le déchirement de son enfance. Ces tables, c'est l'alcool. L'interdit. »

Mais puisqu'il est difficile d'accéder à ces mœurs sans peine, Michelle Sales l'a fait pour vous, et l'apporte sur un plateau où les témoignages s'entremêlent, se complètent et se coordonnent pour combattre les clichés qui circulent, et des fois vous montrer que le détenu est aussi une victime...

Pourquoi lire « La Grande Maison » ?
Il m'a fallu plusieurs lectures à intervalles plus ou moins espacés afin de découvrir les liens qui unissent ces segments de récits et de dégager la richesse de ce livre. Sans doute n'ai-je encore pas tout découvert, c'est pourquoi je ne vous recommande pas de parcourir une seule fois « La Grande Maison », mais autant de fois que vous le pourrez. Car à chaque déchiffrage, des éléments ressortent en gras, comme un journal où tout est raconté mais où chaque jour un fait divers différent est mis en évidence.
Bonne lecture !