Le premier livre de la journaliste Nathalie Dassa, annoncé pour novembre 2026 aux éditions Double Ligne, propose de relire les vingt-sept ans de Jim Morrison à travers l'itinérance. Un essai sur le poète plutôt que sur le lézard.

Un énième livre sur Jim Morrison ? La bibliothèque morrisonienne est en effet l'une des plus encombrées du rock : rien qu'en France, on compte les biographies de Jean-Yves Reuzeau, le récit de John Densmore sur l'héritage tumultueux de Jim Morrison, l'ouvrage de Patrick Coutin chez Hoëbeke, sans parler des Écrits du chanteur, plus de mille pages chez Christian Bourgois. La question n'est donc pas de savoir s'il fallait un livre de plus, mais ce que celui-ci apporte - et à qui.
Le programme annoncé : déplacer le projecteur
Selon la présentation de l'éditeur, l'essai de Nathalie Dassa aborde "son oeuvre et sa personnalité à travers sa vision de l'itinérance qui traverse ses vingt-sept ans d'existence". Le point de départ est biographique : un adolescent qui dévorait Nietzsche, Rimbaud, Kerouac et Blake, noircissait des carnets de poèmes et se déplaçait en stop, avant de poursuivre, dans les années soixante, "cette vie de bohème qu'il a choisie".
La conséquence, revendiquée comme un renversement : "La rock star vêtue de cuir noir s'estompe dès lors au profit de l'écrivain et poète voyageur." Le parcours suit deux pôles géographiques, "du Los Angeles tentaculaire au Paris des intellectuels", et s'appuie sur des poèmes, des fragments d'interviews, des anecdotes, des extraits de chansons et des sessions d'enregistrement des Doors. Deux films y sont convoqués, HWY: An American Pastoral et Feast of Friends, ainsi que sa fameuse Shelby 500GT - détails qui ne surprennent pas de la part d'une autrice qui dirige depuis seize ans le site d'actualité cinématographique CineChronicle.com et a signé des articles dans une cinquantaine de magazines en France et à l'étranger.

L'éditeur ajoute qu'il s'agit là d'"un angle finalement peu abordé en profondeur". C'est une revendication de positionnement, pas un constat vérifié : la filiation beat, la route et Kerouac font partie depuis longtemps du folklore Morrison. Ce qui est plus inhabituel, c'est d'en faire le principe organisateur d'un livre entier plutôt que d'un chapitre. Sur ce point précis, la promesse est plausible ; elle n'est pas démontrée par le seul argumentaire de vente.
Un titre qui joue sur les mots
Le titre mérite qu'on s'y arrête, car il dit beaucoup du projet. "Les voies impénétrables" convoque le proverbe - les voies du Seigneur sont impénétrables - et son homophone "voix", tentation évidente chez un chanteur. On peut y lire aussi un écho au nom du groupe, The Doors venant des portes de la perception de Huxley ; Jean-Yves Reuzeau avait déjà exploité cette piste dans un titre de 2012. Surtout, le pluriel "voies" reprend le mot de l'éditeur : Morrison "a ouvert de multiples voies". Autrement dit, le livre ne prétend pas livrer la clé du personnage, mais cartographier des passages. C'est une posture modeste, et plutôt honnête, pour un sujet qui attire les thèses définitives.
Ce qu'on peut dire, et ce qu'on ne peut pas encore dire
Il faut être clair sur le statut de ces informations : elles viennent toutes du même endroit. Le texte de présentation de Double Ligne est repris mot pour mot par plusieurs librairies en ligne et par la fiche Babelio du livre. Plusieurs résumés identiques ne font pas plusieurs sources, mais une seule - celle de l'éditeur, partie intéressée. Aucune recension développée, aucun entretien avec l'autrice, aucun extrait de chapitre n'est disponible à ce jour.
Le seul signal de réception professionnelle repérable est une notice de Livres Hebdo, très brève, signée Charles Knappek, qui évoque "un premier livre attachant sur le fougueux Jim Morrison, le leader des Doors". Deux renseignements utiles - Dassa est journaliste, c'est son premier ouvrage - et un adjectif tiède, comme les notices de rentrée en produisent beaucoup. Ce n'est pas une évaluation du contenu.
Autant le dire franchement : cet article présente une intention éditoriale ; il ne juge pas un essai dont seuls le paratexte et une notice brève sont publics à ce jour. Les fiches marchandes divergent d'ailleurs sur les détails matériels - parution annoncée le 5 novembre chez certaines enseignes, le 11 chez d'autres, prix autour de 23 euros - et l'ouvrage est référencé tantôt comme "biographie", tantôt comme "récit sous forme d'essai". Ce flottement de rayonnage est en soi un indice : le livre ne rentre pas tout à fait dans la case biographique classique.
À quel lecteur il parle
Le lecteur qui cherche une biographie factuelle, avec dates, sessions et discographie raisonnée, risque d'être déçu : ce n'est pas ce que promet l'argumentaire. Reuzeau, Coutin ou Densmore occupent déjà ce terrain.
Le livre semble viser trois publics. D'abord celui qui s'intéresse à Morrison écrivain - celui des carnets, des poèmes, de Wilderness - et qui accepte de troquer le mythe du chaman scandaleux contre celui du lecteur de Nietzsche. Ensuite le public de la contre-culture des années soixante et de la filiation beat : la route, le stop, l'Amérique traversée, Los Angeles contre Paris. Enfin les cinéphiles, que les films de Morrison et le regard de l'autrice, directrice d'un site de cinéma, devraient intéresser.

Reste une objection, qui vaut pour tout le genre : la rock star ne s'estompe pas parce qu'un auteur le décide. Le cuir noir est ce qui fait vendre les disques, les rééditions et, accessoirement, les livres. La vraie question que devra trancher l'essai est simple - montre-t-il que le poète itinérant et la bête de scène sont une seule et même personne, ou se contente-t-il d'opposer commodément l'artiste respectable au saltimbanque ? Tant qu'on n'a pas les pages, la question reste ouverte.
Un lecteur curieux peut donc retenir ceci : voilà une proposition d'essai thématique, signée d'une journaliste culturelle dont c'est le premier livre, et qui prend le risque de décentrer son sujet. Ce livre parle à ceux pour qui Morrison est d'abord un écrivain que le rock a rendu célèbre, pas l'inverse.