Portrait d'une femme photojournaliste en plan américain, appareil photo en bandoulière, regardant au loin sur un port méditerranéen ensoleillé, lumière dorée du matin, mer bleue en arrière-plan
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"À son image" de Jérôme Ferrari : roman sur la photographie, la mort et la Corse

Plongée dans « À son image » de Jérôme Ferrari : un roman dense qui explore la vie et la mort d'une photojournaliste corse, entre dilemmes éthiques du photoreportage, structure liturgique et réflexion sur la mémoire.

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Une structure liturgique pour un récit de deuil

Antonia, photojournaliste corse de 38 ans, meurt dans un accident de voiture sur le port de Calvi en août 2003. Son appareil photo gît à côté d'elle, dernier témoin d'une vie passée à fixer le monde sur la pellicule. Dans À son image, Jérôme Ferrari ne raconte pas seulement une vie brisée. Il explore la condition même du photographe, pris entre l'obscénité de montrer l'horreur et la futilité de ne rien montrer du tout. Publié chez Actes Sud en août 2018, ce roman dense et exigeant a reçu le prix littéraire Le Monde 2018 et le prix Méditerranée 2019. Avec l'adaptation cinématographique de Thierry de Peretti présentée à la Quinzaine des Cinéastes à Cannes en 2024, l'œuvre connaît une seconde vie auprès d'un public plus large.

Portrait d'une femme photojournaliste en plan américain, appareil photo en bandoulière, regardant au loin sur un port méditerranéen ensoleillé, lumière dorée du matin, mer bleue en arrière-plan
Portrait d'une femme photojournaliste en plan américain, appareil photo en bandoulière, regardant au loin sur un port méditerranéen ensoleillé, lumière dorée du matin, mer bleue en arrière-plan

Une structure liturgique pour un récit de deuil

Le roman s'organise autour d'une architecture audacieuse. Ferrari suit les mouvements de la messe des morts : Requiem, Dies Irae, Offertoire, Sanctus, Agnus Dei, Communion, In Paradisum. Chaque chapitre porte le nom d'une partie de la liturgie catholique et s'ouvre sur une photographie décrite par les mots plutôt que montrée.

Cette structure n'est pas un simple artifice formel. Elle donne au récit une dimension quasi rituelle. Le lecteur avance dans la vie d'Antonia comme on suivrait une cérémonie funèbre, en remontant le fil des souvenirs, des regrets et des images qui ont marqué son existence. Ferrari, agrégé de philosophie et auteur du Sermon sur la chute de Rome (Goncourt 2012), maîtrise l'art de faire résonner la forme avec le fond.

L'iconographie sans images

Ferrari documente son roman d'une « iconographie sans images », comme le souligne La Croix. Plutôt que d'insérer des photographies dans le livre, il confie leur description au pouvoir des mots. Chaque chapitre associe une image de reportage à une étape de la messe. Le lecteur doit reconstituer mentalement ces clichés, qu'il s'agisse d'un champ de bataille, d'un visage défiguré par la guerre ou d'un paysage corse écrasé de soleil.

Ce choix radical interroge notre rapport à la photographie à l'ère de la saturation visuelle. À force de voir des images d'horreur, devenons-nous aveugles ? Ferrari semble répondre que la littérature peut encore produire un choc que la photographie, trop vue, ne provoque plus.

Le poids de la tradition littéraire

Ferrari s'inscrit dans une tradition d'écrivains-philosophes qui mêlent fiction et réflexion esthétique. Dans l'essai À fendre le cœur le plus dur, coécrit avec Olivier Rohe et consacré au reportage de Gaston Chérau en Tripolitaine (1911-1912), l'auteur interroge déjà la capacité des images à dire l'indicible. La figure fictive de Gaston C. dans le roman renvoie directement à ce travail antérieur. Ferrari tisse ainsi un réseau cohérent entre ses œuvres, où la photographie de guerre devient un motif récurrent.

Antonia, photographe entre deux feux

Antonia n'est pas une héroïne lisse. Photographe de guerre, elle a couvert les conflits yougoslaves, les massacres au Rwanda, les guerres du Caucase. Son regard s'est aiguisé sur la douleur du monde. Mais ce métier la dévore. Chaque cliché la renvoie à une question insoluble : jusqu'où montrer l'horreur sans devenir voyeur ? Et que faire de ces images une fois prises ?

Le roman suit les fragments de sa vie : son enfance corse, son départ pour le continent, ses amours chaotiques, son engagement dans le photojournalisme. Ferrari ne cherche pas à dresser un portrait exhaustif. Il préfère les ellipses, les sauts temporels, les retours en arrière. La vérité d'Antonia se construit par accumulation de détails, comme un tirage photographique qui révèle peu à peu ses ombres et ses lumières.

Le dilemme du photojournaliste

Au cœur du roman, une tension traverse chaque page : montrer ou ne pas montrer. Antonia se débat avec cette question qui hante tous les photoreporters. Faut-il photographier l'enfant mort, le soldat mutilé, la femme violée ? Et si on le fait, à quoi cela sert-il ? Le roman cite en filigrane le travail de Gaston Chérau, ce reporter dont Ferrari avait déjà analysé le reportage en Tripolitaine.

Antonia porte en elle cette contradiction fondamentale. La photographie, écrit Ferrari, renvoie sans cesse le photographe de « l'obscénité à l'insignifiant ». Soit l'image est trop violente, et elle devient obscène. Soit elle est trop banale, et elle tombe dans l'insignifiance. Entre ces deux écueils, le photojournaliste avance sur une corde raide. L'Humanité décrit le roman comme une « bouleversante homélie pour une photographe disparue », évoquant la figure de la Gorgone. Dans la mythologie grecque, regarder Méduse pétrifie. La photographie, suggère Ferrari, opère une pétrification similaire.

Le regard de la Gorgone

Cette métaphore traverse tout le roman. Antonia est à la fois celle qui regarde et celle qui est regardée. Elle immortalise les autres, mais personne ne l'immortalise vraiment. Dans la mort, c'est le lecteur qui doit recomposer son image à partir des fragments laissés par Ferrari. Le photographe, en fixant l'horreur, se pétrifie lui-même. Son regard devient pierre. C'est ce que souligne Marine Landrot dans Télérama, parlant d'une « fiction mystique et politique » où le regard du photographe se retourne sur lui-même au moment de la mort.

La Corse comme toile de fond

Le roman est profondément ancré dans le territoire corse. Antonia est née à Calvi, elle y revient régulièrement, elle y meurt. La Corse n'est pas un simple décor. Elle imprègne chaque page, chaque sensation, chaque souvenir. Ferrari, né à Paris de parents corses, a enseigné au lycée de Porto-Vecchio et à Bastia. Il connaît l'île de l'intérieur, ses silences, ses non-dits, sa lumière crue qui écrase les paysages.

Cette lumière méditerranéenne est d'ailleurs un personnage à part entière. Elle éclaire les scènes de l'enfance d'Antonia, les plages désertes, les ruelles blanches de Calvi. Mais elle contraste violemment avec l'obscurité des champs de bataille yougoslaves ou des camps de réfugiés. Ferrari joue de ces oppositions pour souligner le déchirement intérieur de son héroïne, partagée entre la beauté du monde et son horreur.

La photographie comme mémoire impossible

Le titre À son image renvoie à la Genèse : « Dieu créa l'homme à son image. » Mais ici, l'image est celle que fabrique Antonia, celle qu'elle laisse derrière elle. La photographie devient une tentative désespérée de fixer le réel, de conjurer l'oubli. Pourtant, Ferrari montre l'échec de cette entreprise. Les images ne retiennent rien. Elles ne font que renvoyer au photographe le reflet de son impuissance.

Antonia collectionne les clichés comme d'autres accumulent les souvenirs. Mais à sa mort, que reste-t-il ? Des boîtes de négatifs, des tirages jaunis, des regards figés pour l'éternité. La mémoire, semble dire Ferrari, ne se laisse pas capturer si facilement.

L'ancrage biographique de l'auteur

Né en 1968 à Paris de parents corses, Jérôme Ferrari a enseigné la philosophie en Corse, à Alger, à Abou Dabi, et depuis 2025 au lycée Voltaire à Paris, selon sa biographie officielle. Son parcours d'expatrié nourrit son écriture. La Corse n'est pas pour lui un folklore, mais un territoire vécu, traversé, aimé. Cette connaissance intime de l'île donne au roman une authenticité rare. Les descriptions des paysages, des odeurs, des silences corses ne sont jamais plaquées. Elles émergent de la mémoire de l'auteur.

Une écriture philosophique et sensuelle

Ferrari est agrégé de philosophie, et cela se sent. Son écriture est dense, précise, parfois vertigineuse. Les phrases longues s'enroulent autour des idées, creusent les paradoxes, explorent les zones d'ombre. Mais cette exigence intellectuelle n'écrase jamais la chair du récit. Les sensations sont là : la chaleur du soleil corse, l'odeur de la poudre, le bruit des obus, le silence des chambres mortuaires.

Certains lecteurs reprochent au style de Ferrari d'être trop précieux, trop construit. Sur Babelio, le roman obtient une note moyenne de 3,6 sur 5, avec 820 avis et des opinions partagées. Les uns saluent la puissance de la réflexion sur la photographie. Les autres regrettent un pessimisme écrasant et une forme qui prend parfois le pas sur l'histoire. Mais sur Télérama, Marine Landrot donne la note maximale.

Une réception contrastée

Le roman divise la critique et les lecteurs. Sur SensCritique, il obtient 7,2 sur 10 (229 avis). Sur Fnac, 4,0 sur 5. Mais il est recommandé par vingt libraires sur la plateforme Page des Libraires. Cette disparité s'explique par la nature exigeante de l'œuvre. Ferrari ne fait pas de concessions. Il écrit pour des lecteurs prêts à se confronter à la difficulté du monde et à la complexité des questions qu'il soulève.

En 2024, le roman figure dans la sélection des meilleurs livres du Monde des livres, aux côtés de Mircea Cartarescu, Marie Darrieussecq ou Mathias Enard, comme le rapporte Le Monde. Cette reconnaissance institutionnelle confirme sa place dans le paysage littéraire contemporain.

L'adaptation cinématographique de Thierry de Peretti

En 2024, Thierry de Peretti adapte À son image au cinéma. Le film, présenté à la Quinzaine des Cinéastes à Cannes, dure 1h53 et met en scène Clara-Maria Laredo dans le rôle d'Antonia, selon AlloCiné. Cette adaptation relance l'intérêt pour le roman auprès d'un public plus large, notamment les jeunes adultes qui découvrent l'œuvre par le biais du cinéma.

De Peretti, lui-même corse, connaît bien l'univers de Ferrari. Il avait déjà adapté Une vie violente en 2017. Son regard sur la Corse, sa lumière et ses silences, prolonge celui de l'écrivain. Le film insiste davantage sur la dimension politique du récit, sur les guerres yougoslaves et les dilemmes du photojournalisme. Mais il conserve la structure fragmentée du roman, les allers-retours entre passé et présent.

Un dialogue entre littérature et cinéma

L'adaptation pose une question intéressante : que devient le projet d'« iconographie sans images » quand on le transpose à l'écran ? Le film montre forcément des photographies. Là où Ferrari faisait confiance aux mots pour évoquer les clichés, De Peretti doit les donner à voir. Cette différence fondamentale change la nature de l'expérience.

Pourtant, le cinéaste parvient à préserver l'esprit du roman. Il ne cherche pas à tout montrer. Certaines images restent hors champ, suggérées plutôt que représentées. Le spectateur doit, comme le lecteur, recomposer mentalement l'horreur que la caméra ne montre pas. C'est peut-être là que se joue la véritable fidélité à l'esprit de Ferrari.

La photographie face à la mort

Au-delà de son intrigue, À son image est une méditation sur la mort. Antonia meurt au début du roman. Tout le récit est rétrospectif, comme une longue veillée funèbre. Ferrari utilise la photographie comme métaphore de notre impuissance face à la disparition. On peut fixer l'instant, mais on ne peut pas retenir la vie.

Les images que laisse Antonia sont autant de vanités modernes. Elles rappellent que tout passe, que tout s'efface. Même les clichés les plus célèbres finissent par jaunir, par perdre leur pouvoir de choc. La photographie, écrit Ferrari, ne sauve rien. Elle ne fait que témoigner de ce qui a été, sans pouvoir le ressusciter.

Le paradoxe de l'image

Ferrari pousse le paradoxe à son terme. La photographie, censée conserver la mémoire, devient au contraire un instrument d'oubli. À force de fixer les instants, on les fige, on les tue. Antonia, en photographiant la guerre, ne sauve personne. Ses images ne changent rien. Elles s'accumulent dans des archives, consultées par quelques spécialistes, puis oubliées.

Ce pessimisme radical est l'une des forces du roman. Ferrari ne propose pas de consolation facile. Il regarde la mort en face, sans détour. Et il nous invite à faire de même.

Une œuvre exigeante mais nécessaire

À son image n'est pas un roman facile. Il demande une attention soutenue, une acceptation de ses ellipses et de sa complexité formelle. Ferrari ne fait pas de concessions. Mais cette exigence est aussi sa force. Dans une époque saturée d'images, où chaque smartphone transforme son propriétaire en photographe amateur, Ferrari rappelle que la photographie est un acte grave.

Elle engage celui qui la prend, celui qui la regarde, celui qui la subit. Elle n'est jamais innocente.

Un écho dans notre époque

La question du photojournalisme n'a jamais été aussi brûlante. À l'heure des fake news, des images générées par intelligence artificielle et de la désinformation visuelle, le travail des photoreporters est plus que jamais menacé. Ferrari ne donne pas de leçon. Il ne propose pas de solution. Mais il pose les bonnes questions.

Antonia, dans ses doutes et ses contradictions, incarne cette génération de reporters qui ont vu l'horreur en face sans jamais savoir quoi en faire. Leur héritage est ambigu. Ils nous ont laissé des images qui hantent notre mémoire collective. Mais ces images nous ont-elles rendus meilleurs ? Ferrari n'en est pas sûr.

La double perspective du roman

Culture-Tops analyse le roman dans une double perspective. D'un côté, le récit de la vie d'Antonia raconté selon le plan du rituel de la messe des morts, avec à chaque partie de l'office l'association d'une photographie de reportage. De l'autre, des réflexions sur la photographie et le photojournalisme. La pensée fondamentale qui traverse l'œuvre : « tantôt insoutenable, tantôt futile, la photographie renvoie sans cesse le photographe de l'obscénité à l'insignifiant, alternative qui forcément finit en échec. »

Cette double perspective fait la richesse du roman. Il n'est ni un simple récit de vie, ni un pur essai philosophique. Il est les deux à la fois, dans un équilibre instable mais fécond.

Conclusion

À son image de Jérôme Ferrari est un roman qui ne se laisse pas oublier. Par sa structure liturgique, par sa réflexion sur la photographie, par son ancrage corse, il compose une œuvre à la fois intime et universelle. Antonia, photojournaliste morte trop tôt, devient le prétexte d'une méditation sur la mémoire, l'image et la mort.

Ferrari ne cherche pas à séduire. Il écrit avec la rigueur du philosophe et la sensibilité du romancier. Son livre dérange, bouscule, oblige à penser. Dans un monde où les images défilent sans qu'on les regarde vraiment, À son image nous rappelle que chaque photographie est un choix, une responsabilité, un risque.

L'adaptation cinématographique de Thierry de Peretti offre une porte d'entrée à ceux que le roman intimide. Mais rien ne remplace l'expérience de la lecture, cette confrontation directe avec les mots de Ferrari, avec ses phrases longues qui enserrent le réel comme un étau. À son image est un livre qui vous prend aux tripes et ne vous lâche plus.

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Questions fréquentes

Quelle est la structure du roman À son image ?

Le roman suit la structure de la messe des morts avec des chapitres comme Requiem, Dies Irae ou Sanctus. Chaque chapitre s'ouvre sur une photographie décrite par les mots plutôt que montrée.

Qui est Antonia dans À son image ?

Antonia est une photojournaliste corse de 38 ans qui meurt dans un accident de voiture en août 2003. Elle a couvert les conflits yougoslaves, le Rwanda et les guerres du Caucase.

Pourquoi le roman s'appelle À son image ?

Le titre renvoie à la Genèse où Dieu crée l'homme à son image. Ici, l'image est celle fabriquée par Antonia, une tentative désespérée de fixer le réel et de conjurer l'oubli.

Quel prix littéraire a reçu À son image ?

Le roman a reçu le prix littéraire Le Monde 2018 et le prix Méditerranée 2019. Il a été publié chez Actes Sud en août 2018.

Qui a adapté À son image au cinéma ?

Thierry de Peretti a adapté le roman au cinéma en 2024. Le film a été présenté à la Quinzaine des Cinéastes à Cannes avec Clara-Maria Laredo dans le rôle d'Antonia.

Sources

  1. Parmi les meilleurs livres de 2024 : la sélection du « Monde des livres » · lemonde.fr
  2. allocine.fr · allocine.fr
  3. babelio.com · babelio.com
  4. culture-tops.fr · culture-tops.fr
  5. fr.wikipedia.org · fr.wikipedia.org
page-turner
Hugo Lambot @page-turner

Je dévore des livres depuis que j'ai appris à lire. Romans, essais, BD, mangas, poésie – tout y passe. Libraire à Angers, je passe mes journées à conseiller des lecteurs et mes soirées à en être un moi-même. J'ai un carnet où je note toutes mes lectures depuis 2012, avec des étoiles et des citations. Mes critiques essaient de donner envie sans spoiler, parce que rien ne vaut la surprise d'une bonne histoire.

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