
Attention, cet article n'est pas dédié aux allergiques incurables au théâtre. Si vous êtes totalement insensibles à ce genre littéraire, n'espérez pas trouver ici la révélation. Je ne suis pas aussi ambitieux. Ah oui, je parle de genre littéraire car je ne vais pas parler de la scène mais un peu de l'auteur et de ce que m'a apporté la lecture de ses œuvres.
Qui est Henrik Ibsen ?
Pour être franc, sa biographie n'est pas ce qui m'intéresse le plus, mais je ne pouvais décemment pas négliger ce point. Donc voici un résumé de mes recherches (assidues et passionnées n'en doutons pas).
Il est né dans un bled appelé Skien le 20 mars 1828 (en Norvège, hein évidemment), et est mort dans un autre bled de Norvège (Christiana) le 23 mai 1906, même si avant d'être vieux, il a beaucoup voyagé (un artiste est soit un résistant, soit un exilé). Et puis merde, on s'en fout ! Il est né, il a eu une enfance pas top, pris entre un père en faillite et une mère alcoolique, mais comme il avait du talent, il s'en est sorti. Il est devenu célèbre dans toute l'Europe grâce au théâtre dramatique. Malheureusement, aujourd'hui nos rectorats ont préféré l'éloigner du bac de français. Il faut dire que son style, bien que très abouti, n'est pas toujours académique, n'en déplaise à Messieurs Balzac et Molière (je l'aime pas Molière, mais je l'aime pas !...).
Il a fini par mourir riche et célèbre, mais solitaire et malheureux (et frappé d'apoplexie, mais c'est un détail). Parce qu'une vie d'artiste, hein, c'est toujours soit de bohème, soit remplie d'un grand vide affectif, tout ça mal masqué sous des dehors mondains.
Le théâtre d'Ibsen : une œuvre méconnue en France
On y vient, patience. Ibsen est donc un auteur dramatique du siècle d'avant le siècle dernier (je me répète ?). Mon article souffrira peut-être un peu de ce que je n'ai lu que six de ses pièces. Donc d'avance pardon si je suis parfois incomplet. À mon grand regret, beaucoup de ses œuvres ne sont plus éditées en France et certaines même n'ont sans doute jamais été traduites pour le grand public. Mais que voulez-vous faire contre la mode ?
Tragédie vs Drame : quelle différence ?
La différence entre la tragédie et le drame (surtout chez Ibsen), c'est souvent que la tragédie fait tomber des têtes royales inexorablement, tandis que le drame traite avec plus ou moins d'espoir de la douleur quotidienne, commune à tous, bon bourgeois ou mauvais roi, dans des univers qui ressemblent au nôtre... et il soulève souvent NOS questions plus ou moins existentielles. Et c'est cela qui nous retourne les tripes.
Une autre façon d'expliquer la différence est une métaphore que j'aime beaucoup.
La tragédie, c'est une personne emblématique que l'on voit tomber du haut d'un grand immeuble, et qui parfois entraîne d'autres personnes. On connaît déjà la fin et pourtant, tant que le sol n'est pas atteint, les spectateurs et la personne qui tombe se disent « jusqu'ici, tout va bien » (ça me rappelle un film d'ailleurs...). Et quand la descente s'arrête (ce qu'on appelle la chute), la tragédie est terminée et on détourne le regard.
Le drame, c'est vous, sur le toit d'un même immeuble, au bord du vide. Le drame commence juste à l'instant où vous perdez l'équilibre et que, même si tout n'est pas encore perdu, vous regardez le sol, loin en bas, fasciné comme on est fasciné par la mort si on en a peur. Le drame s'arrête soit au moment exact où il est trop tard pour vous sauver la vie, soit au moment où, à bout de souffle, vous vous êtes définitivement sauvé de ce mauvais pas, mais pas indemne.
Quels sont les thèmes majeurs d'Ibsen ?
Ibsen, donc, a le don de nous placer dans des univers que l'on connaît (un couple, un célibat, la famille, les mondanités, un cloaque ou les grands espaces) et de rendre ces univers oppressants, stériles, futiles et vains. Mais attention, avec lui, aucun lieu n'est vraiment salutaire ou mauvais : ce sont les personnes qui y évoluent qui font tout.
Ses thèmes favoris sont le reniement de soi, l'abandon de son identité, le fait de se voiler la face, en gros le mensonge. Il nous assassine car les plus grands menteurs, quand ils font leur plus gros mensonge, c'est à eux-mêmes qu'ils mentent.
La Comédie de l'Amour
Dans La Comédie de l'Amour, qui m'a fait lire plus d'Ibsen et qui s'apparente plus à une satire qu'à un vrai drame par son humour cynique et grinçant, il démolit sans scrupule le mariage. Ou plutôt ce en quoi les hommes ont transformé ce sacrement, de telle sorte que le mariage très tôt étouffe l'amour qui l'a provoqué sous les habitudes et les « bienséances » dont on se demande à qui et à quoi elles servent ou profitent. Et il le fait très bien notamment grâce à un personnage multiple : « Les Tantes ».
Maison de Poupée
Maison de Poupée, véritable drame en huis clos malgré les passages des différentes personnes dont pas une n'est un salut, est une des premières œuvres à s'attaquer à la condition de la femme de cette époque (il faut dire que le père Ibsen, il aimait surtout les femmes de caractère) et le mensonge, encore une fois, est cause de tous les malheurs.
Le Petit Eyolf
Le Petit Eyolf, ou l'histoire d'un couple qui devra perdre beaucoup pour pouvoir se retrouver, en eux-mêmes et à deux.
Les Revenants
Les Revenants est presque une tragédie. Ce n'est même plus l'histoire de personnes prisonnières d'un mensonge, mais l'histoire d'un vieux mensonge qui circule parmi des personnes dont pas une n'a la conscience tranquille.
Peer Gynt
Enfin, Peer Gynt, œuvre majeure d'Henrik Ibsen. Ce n'est pas un drame à mon sens, c'est une œuvre magistrale baignant parfois dans le fantastique et le folklore norvégien. L'histoire anti-épique d'un anti-héros qui m'est apparu dès le début comme un anti-Cyrano de Bergerac (sans doute mon héros favori soit dit en passant). Autant Cyrano n'a qu'une faiblesse, autant Peer n'a qu'une force et que des défauts. Et c'est au seuil de la mort, aussi, qu'il pourra espérer s'amender.
Quand nous nous réveillerons d'entre les morts
Quand nous nous réveillerons d'entre les morts pour finir, tout comme Ibsen dont c'est la dernière pièce. Elle nous laisse tout le temps dans une incertitude troublante... c'est une œuvre éclair, très courte mais très puissante, où Ibsen fait place beaucoup plus qu'avant à la symbolique, de telle sorte que l'on croit parfois naviguer dans le fantastique.
Pourquoi lire Ibsen aujourd'hui ?
Et voilà, que dire d'autre sinon qu'Ibsen a réussi l'exploit de maîtriser très vite toutes les règles du théâtre dans un pays isolé de l'Europe jusqu'au XVIIIe siècle (et qui donc ignorait presque ce qu'était le théâtre) au point de pouvoir prendre des libertés avec lesdites règles.
Hola !! J'ai failli oublier. Voici une liste que je crois complète de ses œuvres, mais je ne garantis pas qu'il soit simple de se les procurer en France.
| Année | Œuvre |
|---|---|
| 1848 | Catilina |
| 1850 | Le tertre des Guerriers |
| 1851 | L'union des Jeunes |
| 1852 | La nuit de Saint jean |
| 1855 | Dame Inger d'Ostraat |
| 1856 | Le festin de Solhaug (ou la fête de Solhaug) |
| 1857 | Olaf Liljekrans |
| 1858 | Les guerriers à Helgeland |
| 1862 | La Comédie de L'amour, Brand (deux en une année !!) |
| 1863 | Les prétendants à la couronne |
| 1867 | Peer Gynt |
| 1871 | Poèmes |
| 1873 | Empereur et Galiléen |
| 1877 | Les soutiens de la société |
| 1878 | Une maison de Poupée |
| 1881 | Les revenants |
| 1882 | Un ennemi du peuple |
| 1884 | Le canard sauvage |
| 1886 | Rosmersholm |
| 1886 | La dame de la mer |
| 1889 | Le constructeur Solness |
| 1890 | Hedda Gabler |
| 1894 | Le petit Eyolf |
| 1896 | John Gabriel Borkmann |
| 1899 | Quand nous nous réveillerons d'entre les morts |
Sinon voici un lien vers des infos très très complètes sur le bonhomme : Ibsen