Sigrid Baffert, autrice du roman graphique « Hazar tango » (Cambourakis).
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« Hazar tango » de Sigrid Baffert : un roman graphique qui fait danser l’exil

Sigrid Baffert signe un roman graphique sans cases, où le tango devient résistance sous la dictature écologique d’Usko. Plongée dans une dystopie visuelle, poétique et espiègle, entre exil, semences contrôlées et personnages hauts en couleur.

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Il y a des livres qui se lisent, d'autres qui se dansent. « Hazar Tango », premier roman adulte de Sigrid Baffert, appartient à la seconde catégorie. Publié le 19 août 2026 aux éditions Cambourakis dans la collection « Radeau », ce roman de 320 pages promet une immersion totale dans une dystopie écologique où le tango devient un acte de résistance. Mais pourquoi diable le qualifie-t-on de « roman graphique » alors qu'il ne contient pas une seule case ? Et surtout, comment une histoire d'exil et de dictature peut-elle donner envie de danser ? 

Sigrid Baffert, autrice du roman graphique « Hazar tango » (Cambourakis).
Sigrid Baffert, autrice du roman graphique « Hazar tango » (Cambourakis). — (source)

« Roman graphique » sans les cases : quand l'écriture devient une toile

L'intitulé de cet article le promet : « Hazar Tango » est un roman graphique. Pourtant, en librairie, pas de cases ni de bulles. L'objet est un roman pur, publié dans la collection littéraire « Radeau » de Cambourakis. Alors, pourquoi le qualifier ainsi ? Parce que l'écriture de Sigrid Baffert possède une densité visuelle qui rivalise avec la bande dessinée. Chaque page est un tableau, chaque scène un plan-séquence.

Jeanne Macaigne, une couverture qui respire l'exil

Portrait de Sigrid Baffert, autrice de « Hazar tango ».
Portrait de Sigrid Baffert, autrice de « Hazar tango ». — (source)

La promesse visuelle commence ici. Jeanne Macaigne, née en 1989 et diplômée des Arts Décoratifs de Paris, signe une couverture qui n'illustre pas le roman : elle en capte l'âme. Amie de longue date de Sigrid Baffert — elle avait déjà illustré « Polynie » chez MeMo en 2019 —, elle offre une image flottante, mélancolique, qui annonce d'emblée le thème du départ. Son trait à l'aquarelle, aux contours flous, place les personnages en suspension, comme s'ils dansaient entre deux mondes. Cette couverture fait le lien parfait entre l'objet livre et l'expérience graphique promise par le titre.

Théâtre, cinéma, poésie : la boîte à outils d'une autrice visuelle

Née le 31 juillet 1972 à Lyon, Sigrid Baffert a étudié le cinéma et le théâtre avant d'écrire. Cette formation imprègne chaque page de « Hazar Tango ». Les dialogues sont taillés pour la scène — « aussi piquants que savoureux », selon la critique de Trames.xyz — et les décors se déploient comme des plans-séquences. Le roman n'a pas besoin de cases : la plume de Baffert est un story-board. Les critiques la comparent à Lewis Carroll pour sa « fantaisie » visuelle, et on comprend pourquoi : l'imaginaire du lecteur est sollicité en permanence, chaque phrase dessine une image. 

Couverture de « Tango », bande dessinée des éditions Sarbacane.
Couverture de « Tango », bande dessinée des éditions Sarbacane. — (source)

La faction Usko a gagné : qui paie le prix du nouveau monde ?

Une fois la porte visuelle ouverte, il faut entrer dans le monde. La dictature d'Usko n'est pas une toile de fond : c'est un système économique implacable. En rationnant l'hydrogène et en monopolisant les semences, le régime impose une rareté organisée. Comprendre qui paie et qui profite dans cette dystopie écologique permet de mesurer l'ampleur du combat que mène Salem.

Salem, la botaniste lumière : quand la photosynthèse devient une arme politique

Salem n'est pas une résistante ordinaire. Sa « sensibilité photosynthétique » fait d'elle un hybride, une créature capable de capter la lumière comme une plante. Dans un monde où Usko verrouille le vivant — monopole des graines, rationnement de l'énergie —, le corps même de Salem est une transgression. Ce don la place au cœur de l'économie du conflit : elle est la preuve vivante qu'un autre rapport au monde est possible, et donc une menace que le pouvoir doit neutraliser. La résistance la contacte pour une mission délicate, aux côtés d'une dresseuse d'ours et d'un vieux flibustier. 

Couverture de « C'est toujours mieux là-bas », roman de Sigrid Baffert.
Couverture de « C'est toujours mieux là-bas », roman de Sigrid Baffert. — (source)

Hydrogène rationné, semences contrôlées : l'économie de la peur selon Usko

Le régime Usko a « résolu » la disparition des énergies fossiles par une purge : rationnement strict de l'hydrogène et mainmise totale sur la production de semences. C'est un système de pénurie organisée. Qui paie ? Les masses, privées d'énergie et d'autonomie alimentaire. Qui profite ? La faction Usko et son marché noir. Cette mécanique est implacable : la résistance ne combat pas seulement une idéologie, mais une chaîne d'approvisionnement. Le roman dévoile comment le contrôle des ressources devient l'arme la plus efficace contre la liberté.

Sigrid Baffert : de la chanson pour Serge Reggiani à la résistance dansée

Après la peinture du monde et du système, place à la créatrice. Pourquoi « Hazar Tango » est-il son premier roman adulte après 50 ouvrages jeunesse ? Quel fil rouge relie toute son œuvre ? L'exil, toujours.

D'une ballade pour Reggiani à une dystopie adulte : le grand saut de Baffert

À 20 ans, Sigrid Baffert écrit « Ballade pour une gardienne de musée », interprétée par Serge Reggiani. Ce début précoce annonce une carrière tournée vers les mots et la musique. Aujourd'hui, elle publie son premier roman adulte. Pourquoi ce basculement maintenant ? Ses études de cinéma, ses nombreux prix (dont le Prix du livre audio France Culture et le Grand Prix Charles-Cros pour « Loin de Garbo »), ses 50 ouvrages jeunesse : tout cela converge. « Hazar Tango » est un aboutissement, pas un départ. La maturité de son style, forgée par des années de travail pour la jeunesse, éclate ici dans toute sa complexité.

« Loin de Garbo » : l'exil, signature de toujours

L'exil n'est pas un thème nouveau chez Baffert. En 2018, « Loin de Garbo » (Grand Prix Charles-Cros) raconte l'histoire d'un jeune couple fuyant une dictature. C'est un conte musical qui explore le mélange culturel et la transmission. « Hazar Tango » prolonge cette enquête : Salem est une exilée intérieure, exilée de son propre monde par le régime Usko. La cohérence thématique sur vingt-cinq ans de création est frappante : la fugue musicale devient danse littéraire, mais le sujet reste le même — comment survivre quand on a perdu sa terre.

Le cercle du hazar tango : un rituel qui coûte tout, mais qui sauve

Le cœur battant du roman. « On n'entre pas dans la danse sans avoir accepté d'y abandonner une part de soi. » Cette phrase, placée en ouverture, donne le ton. Le hazar tango n'est pas un simple loisir dans l'univers d'Usko : c'est un rituel de survie né des cendres de la Grande Nuit.

« On n'entre pas dans la danse sans y abandonner une part de soi » : le serment du danseur

La citation d'ouverture mérite qu'on s'y attarde. Le hazar tango est une danse « très ritualisée », née « durant les années âpres au cœur de la Grande Nuit », après l'épuisement des énergies fossiles et l'orage magnétique qui provoqua le fameux Black-Out. Ce n'est pas une fête, c'est une initiation. Chaque pas coûte quelque chose à celui qui le fait. Salem, en tant que danseuse, porte la mémoire de son monde dans son corps. Dans un régime qui veut uniformiser les corps et les esprits, ce rituel devient un acte politique : le lieu où l'exilé reconstruit une patrie éphémère. 

Couverture de « Krol, le fou qui mangeait les étoiles », roman de Sigrid Baffert.
Couverture de « Krol, le fou qui mangeait les étoiles », roman de Sigrid Baffert. — (source)

Danser sous la dictature : pourquoi le tango défie le pouvoir d'Usko

Le tango historique est né dans les bas-fonds de Buenos Aires, danse des exclus et des migrants. Baffert s'inscrit dans cette filiation. Chez elle, le tango est un langage que le pouvoir ne peut pas censurer, car il parle par le corps. Le hazar tango est la réponse organique à l'économie de la peur : contre la pénurie imposée, il offre l'abondance du rythme et de la connexion.

Cambourakis et la collection « Radeau » : une embarcation pour repenser le monde

Le livre ne serait pas ce qu'il est sans son écrin. Cambourakis, maison d'édition fondée en 2006 par Frédéric Cambourakis (ancien libraire BD), s'est fait une spécialité des littératures de l'Est et des voix marginales. La collection « Radeau », lancée en 2023, est dédiée à la marginalisation par la société de consommation.

De Krasznahorkai à Baffert : le tango comme ADN éditorial

Curieuse coïncidence : Cambourakis est l'éditeur français de László Krasznahorkai, Prix Nobel de littérature hongrois, auteur de « Sátántangó » (Le Tango de Satan). Le film homonyme de Béla Tarr, sorti en 1994, raconte l'histoire d'un village hongrois où huit personnes prévoient de se partager une forte somme d'argent, tandis que deux anciens du village, Irimiás et Petrina, refont surface. Le tango est donc inscrit dans l'histoire de la maison. Ce parallèle n'est pas anodin : il place « Hazar Tango » dans une tradition littéraire d'errance, de rythme et de fatalité. Baffert hérite de cette filiation tout en l'inventant à nouveau.

« Radeau » : une collection pour les naufragés du consumérisme

Lancée en 2023, la collection « Radeau » accueille les récits de ceux que la société de consommation a laissés sur le bord de la route. « Hazar Tango » en est le digne représentant : Salem et ses compagnons — un vieux flibustier, une dresseuse d'ours — sont les naufragés d'un monde qui a préféré le contrôle à la vie. Cette collection offre un refuge aux textes qui questionnent le système, et Baffert y trouve un écrin parfait pour sa dystopie.

Lewis Carroll en dystopie : la fantaisie comme arme secrète

Avec un sujet aussi lourd (dictature, pénurie, exil), « Hazar Tango » aurait pu être un pamphlet austère. Il est pourtant décrit comme une « fantaisie à la Lewis Carroll », pétillant d'humour et de jeux de mots. Comment Baffert fait-elle danser le lecteur sur un volcan en éruption ?

Un vieux flibustier et une dresseuse d'ours : le casting de l'espoir

La galerie de personnages est délicieusement improbable. Salem, jeune botaniste sensible, est accompagnée par un vieux flibustier (pirate) et une dresseuse d'ours. Ce trio, tout droit sorti d'un roman d'aventures, apporte une légèreté frondeuse au récit. Cette « fantaisie » montre que la résistance peut aussi être joyeuse, que l'humour est une arme de disruption massive face à un pouvoir qui se prend au sérieux.

Humour et espièglerie : la parade de Baffert contre le désespoir

Sigrid Baffert « joue avec les mots avec une formidable espièglerie », selon les critiques. Les dialogues sont « aussi piquants que savoureux ». Ce n'est pas de la naïveté, c'est une tactique. Dans un monde où tout est rationné, la parole libre et l'humour deviennent des biens précieux et incontrôlables. Cette stratégie narrative rend la dystopie vivable pour le lecteur, pour mieux l'y plonger sans le briser.

Conclusion : « Hazar Tango », une invitation à danser sur les ruines

Le voyage touche à sa fin, ou plutôt, il commence. Ce n'est pas un hasard si le livre s'ouvre sur une initiation : celle du lecteur. En refermant ces pages, la curiosité s'est transformée en désir. « Hazar Tango » n'est pas une simple fiction : c'est une invitation à lâcher prise, à entrer dans une communauté de danseurs, d'exilés, de résistants. Le 19 août 2026, le cercle t'attend. Es-tu prêt à y abandonner une part de toi ?

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Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un roman graphique sans cases ?

C'est un roman dont l'écriture possède une densité visuelle proche de la bande dessinée. Dans « Hazar Tango », chaque page est un tableau et chaque scène un plan-séquence, sans aucune case ni bulle.

Comment danser sous une dictature ?

Dans « Hazar Tango », le tango devient un rituel de survie et un acte politique face au régime Usko. Cette danse très ritualisée, née après la Grande Nuit, permet aux exilés de reconstruire une patrie éphémère par le corps.

Qui est Salem dans Hazar Tango ?

Salem est une jeune botaniste dotée d'une sensibilité photosynthétique, capable de capter la lumière comme une plante. Son corps hybride est une transgression politique dans un monde où le régime Usko contrôle les semences et l'énergie.

Quels sont les thèmes de Hazar Tango ?

Le roman explore l'exil, la dictature écologique et la résistance par la danse. Il met en scène un système de pénurie organisée (hydrogène rationné, semences contrôlées) et un trio improbable composé d'une botaniste, d'un flibustier et d'une dresseuse d'ours.

Pourquoi Cambourakis a-t-il publié Hazar Tango ?

La maison Cambourakis, éditrice de László Krasznahorkai et de « Sátántangó », place le tango dans son ADN éditorial. La collection « Radeau » accueille les récits de naufragés du consumérisme, ce qui correspond parfaitement à cette dystopie.

Sources

  1. Le Tango de Satan — Wikipédia · fr.wikipedia.org
  2. cultura.com · cultura.com
  3. fr.wikipedia.org · fr.wikipedia.org
  4. fr.wikipedia.org · fr.wikipedia.org
  5. furet.com · furet.com
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Hugo Lambot @page-turner

Je dévore des livres depuis que j'ai appris à lire. Romans, essais, BD, mangas, poésie – tout y passe. Libraire à Angers, je passe mes journées à conseiller des lecteurs et mes soirées à en être un moi-même. J'ai un carnet où je note toutes mes lectures depuis 2012, avec des étoiles et des citations. Mes critiques essaient de donner envie sans spoiler, parce que rien ne vaut la surprise d'une bonne histoire.

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