
Une ville américaine empreinte de banalité, deux jeunes filles aussi inséparables que complémentaires : il n'en faut pas davantage à Daniel Clowes pour tisser sa trame avec une maestria circonspecte.
Enid et Rebecca : deux amies face à l'absurde
Le premier volet vise à nous présenter Enid et Rebecca, acolytes en pleine phase de causticité. Les moqueries accusatrices fusent face à l'écran, face à la vie. Derrière ce « passe-temps » favori — entrecoupé de scènes imaginatives au cours desquelles chaque personnage rencontré est immédiatement mué en loser désespérant ou en détraqué — semble se tapir une véritable peur du temps qui passe, qui remplace et repeint allègrement la candeur d'antan.
Fin de l'adolescence et passage à l'âge adulte
Fin de l'adolescence, période charnière scandée par des symboles on ne peut plus ordinaires : premières expériences sexuelles, adieux au lycée (aucune scène à ce propos, nous supposons que ce sont les vacances d'été) et passage du permis de conduire pour Enid, l'extravertie, l'active, la fonceuse... Qui, contrairement à la passive et constante Rebecca, tente par tous les moyens de fuir la morne ambiance ambiante.
Le mal-être d'Enid : entre nostalgie et révolte
En effet, Enid s'épanouit véritablement partout sauf dans la peau et l'endroit où elle est. Quoi de plus banal en somme pour une adolescente, si ce n'est que son observation cinglante du monde qui l'entoure renforce sa tendance à résister pour exister. Nostalgique d'un jouet, d'un disque ou plus généralement d'une époque révolue, elle s'interroge puis tente d'adopter différents looks et de fréquenter des lieux sans doute embellis par l'empreinte du temps. Malheureusement, ses fantasmes sont toujours rattrapés par un quotidien qui l'épuise de plus en plus.
Ses états d'âme semblent en effet inhérents à ses nombreuses espérances avortées : Enid se protège comme elle peut de l'humain derrière maintes façades, rompt ou évite toute relation charnelle avec l'Autre et, comme pour mettre en exergue ce type d'illusion, met en place une sinistre et cruelle fourberie visant à donner un faux rendez-vous à un malheureux barbu qui eut le malheur de rédiger une annonce dans la rubrique rencontres d'un journal.
De même, son examen d'entrée à une prestigieuse école tant prônée par papa tombe immédiatement à l'eau. S'agit-il alors d'un refus de satisfaire la fierté du géniteur ou d'une prise de conscience progressive supposée traduire que tout demeure inutile et vain ?
Quand les chemins des deux amies se séparent
Peu à peu, les adolescentes se renferment fatalement dans leurs bulles respectives : quand Rebecca se contente de l'humain (auquel elle s'obstine à croire, on ne sait trop pourquoi), Enid, révoltée par l'hypocrisie et la médiocrité environnantes, semble chercher quelque chose d'indéfinissable et de Vrai. Corps ou âme, réel ou spirituel ? Ce type de dichotomie est ici on ne peut plus évident.
Puis le temps passe, assez brutalement sans doute. Rebecca finit par se lier, par amour ou plutôt par convenance, avec le timide Josh, qui, toujours impassible, semble accepter tout ce qui s'offre à lui, pourvu que rien ne soit « hors-normes » ou trop dérangeant à ses yeux.
Enid, emplie d'un renoncement plus ou moins choisi et un brin schizonévrosée, se rapproche davantage des éléments qui découlent du non-humain : séance de voyance sur une plage déserte avec un certain Bob Skeetes rencontré quelques mois plus tôt, flâneries solitaires au fil des rues, etc.
L'univers fantomatique de Ghost World
L'évidence d'un univers ectoplasmique apparaît singulièrement à ses yeux, comme un message peint et dépeint par et pour elle, et faisant figure d'hallucination ou de nonsense pour ceux qui s'en éloignent.
L'adaptation cinématographique de Terry Zwigoff
Plans capitaux, mise en relief de symboles réalistes et strates temporelles bien marquées : cet ouvrage avait toutes les caractédristiques requises pour se laisser tenter par une interprétation filmique. Ce fut chose faite il y a un peu plus de cinq ans suite à une rencontre avec le réalisateur américain Terry Zwigoff, incarnation du personnage de Seymour, réfugié lui aussi dans le passé.
Car (petite et non-négligeable précision), le film reste pour moi très bon, mais bien différent de la bande dessinée dont je viens de vous « parler ». Attendez-vous à voir apparaître de nouveaux personnages ainsi qu'une héroïne « artiste » et particulièrement créative. À ne pas manquer !