Couverture de la biographie « Geneviève Dormann. La femme phénomène » de Frédéric Andrau : portrait en noir et blanc de Geneviève Dormann tenant une cigarette.
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Geneviève Dormann, "femme phénomène" : un volume en forme d'éloge

Le volume que les éditions Séguier consacrent à Geneviève Dormann est présenté comme "la première biographie" de l'auteure du Bal du dodo, mais il réunit surtout un essai introductif de Frédéric Andrau en forme d'éloge, des articles choisis et des lettres inédites. La présentation de l'éditeur ne dit rien des polémiques documentées par la presse, et aucune recension consultée ne permet de savoir si le livre les traite.

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Le volume que les éditions Séguier consacrent à Geneviève Dormann s'annonce, sur les fiches de diffusion, comme "la première biographie de l'auteure du Bal du dodo". L'étiquette est vendeuse. Elle est aussi trompeuse, et c'est par là qu'il faut commencer : ce que le lecteur trouvera dans ce livre n'est pas le récit suivi d'une vie, mais un objet composite.

Photographie en noir et blanc de Geneviève Dormann en 1977, souriante et regardant vers le haut, vêtue d’une chemise décontractée dans un décor urbain.
Photographie en noir et blanc de Geneviève Dormann en 1977, souriante et regardant vers le haut, vêtue d’une chemise décontractée dans un décor urbain. - (source)

Trois strates dans un même volume

L'éditeur décrit lui-même le dispositif : Frédéric Andrau a rassemblé "ses meilleurs articles", y a joint "des lettres inédites", et a fait précéder l'ensemble d'un texte qu'il présente comme "une biographie nourrie de nombreux témoignages, en forme d'éloge à la pugnacité de celle qui sut s'imposer envers et contre tout". Trois strates, donc : une étude introductive, un choix de textes signés Dormann, un ensemble de lettres inédites. La fiche de diffusion mentionne de son côté "documents rares ou inédits (correspondances, articles, entretiens)" et "témoignages de ses proches".

Ce n'est pas un détail de fabrication, c'est le sens du livre. Une biographie classique suppose un biographe qui arbitre, reconstitue, tranche. Ici, l'essai biographique sert de seuil, et l'essentiel du volume est livré en documents. Le lecteur n'achète pas un récit, il achète un dossier, avec un mode d'emploi affectueux en ouverture. Le procédé n'est pas nouveau chez Séguier : la maison a déjà publié de Frédéric Andrau une biographie d'Yves Navarre, placée en tête du Journal de l'écrivain. Le volume Dormann s'inscrit dans cette continuité, et le lecteur qui connaît l'un sait à quoi ressemble l'autre.

D'où vient le mot "phénomène"

Le titre mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il n'est pas neutre et qu'il n'est pas non plus tout à fait extérieur à Dormann. Son dernier roman, paru en 1999 chez Albin Michel, s'appelait Adieu, phénomène. Elle se décrivait volontiers comme "une espèce de phénomène". Pierre Assouline, dans Lire en mai 1989, écrivait : "Certains l'appellent Doberman. Non qu'elle ait un caractère de chien. Mais ses philippiques sont souvent perçues comme des aboiements."

"Phénomène" est un mot de foire et de cabinet de curiosités autant que d'admiration. Il ne dit pas qu'elle écrivait bien, il dit qu'elle était un cas. Appliqué à une femme de lettres, il ajoute une couche : l'exception, la bête de scène, celle qu'on vient voir. Le titre de Séguier est fidèle au personnage, et c'est précisément ce qui le rend intéressant : il promet le phénomène, pas l'oeuvre. Le sous-titre implicite du livre, c'est "venez voir".

L'éloge et ce qu'il laisse dans l'ombre

L'éditeur vante celle qui "a fixé de nouveaux standards en matière de franc-parler, d'audace et de critique corrosive" et qui "a marqué un demi-siècle de vie culturelle française". C'est la langue de la présentation de l'éditeur, et elle a sa logique : le mot "franc-parler" est une catégorie qui transforme le contenu politique en tempérament. On ne discute pas un caractère, on l'admire.

Couverture de la biographie « Geneviève Dormann. La femme phénomène » de Frédéric Andrau : portrait en noir et blanc de Geneviève Dormann tenant une cigarette.
Couverture de la biographie « Geneviève Dormann. La femme phénomène » de Frédéric Andrau : portrait en noir et blanc de Geneviève Dormann tenant une cigarette. - (source)

Or la presse a documenté autre chose que du tempérament. La nécrologie du Monde, signée Josyane Savigneau en février 2015, rappelle que Dormann se disait "maurrassienne", "pour les élites et contre le suffrage universel". Elle rappelle qu'en 1974, dans Elle, elle s'en prenait au féminisme et à Simone de Beauvoir ; qu'en 1985, sa participation au numéro 80 du Crapouillot et sa formule "les juifs m'emmerdent" ont suscité la réponse cinglante de Guy Konopnicki dans Information juive : "Et comment, Madame Dormann, et comment !" Elle rappelle enfin qu'en 1989, dans Lire, Dormann reprochait à la droite de ne pas oser "prendre les voix du Front national".

Un livre qui se présente comme un "éloge" peut-il porter ces phrases ? Rien, dans le dispositif annoncé, ne permet de le dire : la présentation de l'éditeur ne mentionne ni le Crapouillot, ni l'antiféminisme, ni le maurrassisme. On ne peut donc pas affirmer qu'Andrau les passe sous silence - aucune recension consultée ne permet de trancher, et il serait malhonnête de lui prêter des omissions non constatées. On peut en revanche constater que l'éloge est ici adressé à la "pugnacité", c'est-à-dire à la combattante, pas aux combats. C'est une manière élégante de ne pas juger.

Le contre-argument est solide. Le genre de l'éloge n'est pas en soi une falsification : il existe une tradition d'hommage littéraire où l'admiration est revendiquée, et l'on peut préférer cela à la biographie à charge qui règle ses comptes avec un mort. Surtout, les archives travaillent contre l'hagiographie. Un recueil de ses articles ne peut guère être lisse : elle y apparaît excessive, datée, parfois insupportable, et c'est justement ce que le lecteur vient chercher. Le montage peut donc produire plus de vérité que le portrait qui l'introduit. La question reste ouverte, et c'est au lecteur de la refermer, texte en main.

À quel lecteur s'adresse ce livre

Le rayonnage est un indice utile : "Littérature > Littérature argumentative > Essai littéraire". Ce n'est pas la biographie de célébrité ni le témoignage people. Le public visé est celui des biographies d'écrivains et de l'histoire littéraire : des lecteurs qui veulent des articles introuvables, des lettres, l'épaisseur d'une époque - les années 1960 à 1990, Le Point, Marie-Claire, la radio, le Paris littéraire.

Il y a aussi, plus diffus, le goût contemporain pour les "grandes gueules" disparues : un lectorat qui regrette une époque où l'on pouvait tout dire, et qui confond parfois la liberté de ton avec l'absence de conséquences. Ce livre parle à ce désir, et il faut le dire sans mépris : la nostalgie d'une parole non formatée est un sentiment légitime, même quand son objet était parfois odieux.

L'économie du projet éclaire aussi sa forme. Séguier est un éditeur indépendant parisien dont le catalogue repose sur des figures du XXe siècle - Navarre, Tonie Marshall par Olivier Bomsel, Frank Darcel, Abel Ferrara -, souvent traitées selon le couple "vie + archives". Pour une maison de cette taille, le montage documentaire est un moyen réaliste de tenir un créneau que les grandes biographies commerciales occupent avec d'autres moyens : l'inédit est un argument de vente, et il est fourni par le sujet lui-même. Le bénéfice pour le lecteur est réel - des textes, des lettres, de la matière première. Le coût aussi : un portrait en partie tributaire de l'admiration de son auteur, et une étiquette "biographie" qui promet une impartialité que le dispositif ne vise pas.

Où lire Dormann elle-même

Si l'on veut la juger sur pièces plutôt que sur son personnage, la nécrologie du Monde donnait un parcours de lecture qui reste utile : Fleur de péché (Seuil, Grand prix de la ville de Paris 1980), Le Roman de Sophie Trébuchet (Albin Michel, prix Kléber-Haedens 1983), où elle ressuscite la mère de Victor Hugo, et surtout Amoureuse Colette (Herscher, 1984), album d'admiration sur une écrivaine qu'elle lisait passionnément.

Il reste Le Bal du dodo, Grand Prix du roman de l'Académie française en 1989, avec sa quatrième de couverture où elle se vantait d'avoir écrit "toute seule, à la main, sans nègres ni ordinateurs". Cette phrase est un document : elle montre ce que le mot "audace" recouvrait dans sa bouche, et pourquoi il est si difficile de séparer chez elle le style de la provocation.

Le volume de Séguier ne remplace pas une biographie critique ; il rend accessibles des articles choisis et des lettres inédites, avec un portrait d'entrée signé d'un admirateur. Geneviève Dormann, née en 1933 dans une famille de la presse et de la politique radicale - son père Maurice Dormann, typographe devenu directeur d'imprimerie, mutilé de 1916, fut député puis sénateur -, est morte en février 2015 à 81 ans. Elle avait elle-même choisi le mot que le livre reprend.

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Questions fréquentes

Que contient le volume consacré à Geneviève Dormann aux éditions Séguier ?

Selon la présentation de l'éditeur, Frédéric Andrau a rassemblé ses meilleurs articles et y a joint des lettres inédites, l'ensemble étant précédé d'une biographie nourrie de nombreux témoignages, en forme d'éloge à sa pugnacité. La fiche de diffusion mentionne de son côté des documents rares ou inédits (correspondances, articles, entretiens) et des témoignages de ses proches.

S'agit-il d'une biographie au sens classique ?

Non : l'essai biographique sert de seuil et l'essentiel du volume est livré en documents, articles choisis et lettres inédites. L'étiquette "première biographie" employée sur les fiches de diffusion est donc trompeuse, même si elle est vendeuse.

D'où vient le mot "phénomène" du titre ?

Il n'est pas extérieur à Dormann : son dernier roman, paru en 1999 chez Albin Michel, s'appelait Adieu, phénomène, et elle se décrivait volontiers comme "une espèce de phénomène".

Le livre aborde-t-il les polémiques de Geneviève Dormann ?

On ne peut pas l'affirmer : la présentation de l'éditeur ne mentionne ni le Crapouillot, ni l'antiféminisme, ni le maurrassisme, et aucune recension consultée ne permet de trancher. On constate en revanche que l'éloge annoncé s'adresse à la "pugnacité", c'est-à-dire à la combattante plutôt qu'aux combats.

À quel lecteur ce volume s'adresse-t-il ?

Le rayonnage retenu, "Littérature > Littérature argumentative > Essai littéraire", vise les lecteurs de biographies d'écrivains et d'histoire littéraire, intéressés par des articles introuvables, des lettres et l'épaisseur d'une époque. Il parle aussi, plus diffusément, au goût contemporain pour les "grandes gueules" disparues.

Sources

  1. Les commentaires sur les livres de l'auteur Genevi ve Dormann · booknode.com
  2. Le Roman de Sophie Tr buchet - Google Books · books.google.fr
  3. Une bombe sous la table ! - Clémentine Dabadie · clementinedabadie.substack.com
  4. cultura.com · cultura.com
  5. Yves Navarre : « Que suis-je ? Je suis hors je. Hors de moi. » | Éditions Séguier · editions-seguier.fr
book-vibes
Amélie Bourbot @book-vibes

Je parle de livres comme d'autres parlent de leurs séries préférées : avec des étoiles dans les yeux et des recommandations qui fusent. Ancienne booktubeuse reconvertie en rédactrice, j'ai gardé l'enthousiasme sans le format vidéo. Essais, non-fiction, romans graphiques, poésie contemporaine – mon spectre est large. J'habite à Nantes, entourée de bibliothèques et de librairies indépendantes qui me ruinent chaque mois. Mes critiques essaient de transmettre le frisson d'une bonne découverte.

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