Le plafond, le frigo, le pain rassis. Le cahier où étaient cachées les lettres d'amour d'avant le mariage. Les pièces étrangères dans la tirelire, les cartes bancaires périmées, le certificat de décès du frère. Puis le basculement, qui retourne la liste contre nous : "des petits éclats d'obus / dans chacune de ces choses."

Ce poème, cité par le romancier libanais Charif Majdalani dans L'Orient-Le Jour, est peut-être la clé d'Une forêt de bruit, le deuxième recueil de Mosab Abu Toha, paru chez Julliard le 12 mars 2026. Tout y est : la vie domestique rangée au même niveau que la mort, et la guerre qui s'infiltre entre les objets comme un éclat d'obus dans une tirelire.
Ce qu'un bilan chiffré ne dit pas
Gaza nous arrive en nombres : morts, blessés, bâtiments détruits, déplacés. Le chiffre est indispensable - sans lui, pas de comptabilité, pas de comparaison, pas de procès possible. Mais il a un défaut structurel : il additionne ce qui n'est pas commensurable. Un frère et un certificat de décès n'entrent pas dans la même colonne, et pourtant le poème les aligne sans hiérarchie, sans pathos, sans commentaire.
C'est exactement ce qu'Abu Toha fait hors de ses vers. Le 5 mai 2025, le comité Pulitzer lui décerne le prix de commentaire pour ses essais du New Yorker. Le lendemain, il remercie sur X - et le remerciement devient une nécrologie familiale : 31 membres de sa famille tués dans une même frappe en 2023, quatre cousins germains dont deux tués avec leurs maris et leurs enfants, sa grand-tante Fatima dont le corps est resté sous les décombres depuis octobre 2024, les tombes de ses grands-parents qu'il ne retrouvera jamais, les élèves qui cherchaient de la nourriture ou du bois et ont été tués, l'école où il a étudié puis enseigné, la bibliothèque qu'il a fondée. Ces chiffres sont les siens, donnés à des dates différentes : ils ne constituent pas un bilan vérifié par un tiers.
Six mois plus tôt, il avait livré à CNN une séquence plus longue encore, dans l'ordre où elle s'est produite : 31 membres de sa famille tués, puis, trois jours plus tard, 18 de plus - dont sa cousine Sama, 7 ans -, selon ce que rapporte CNN en octobre 2024.
Un communiqué de victoire aurait pu être une phrase. Il devient un inventaire. Le livre fait de même, et c'est là qu'il cesse d'être seulement un témoignage pour devenir un objet littéraire : en poésie, la liste refuse la totalité. On ne ferme pas un catalogue d'objets volés. On ne fait pas le deuil d'un frère comme on additionne des morts. Le décompte clôt ; l'inventaire, lui, laisse la porte ouverte, et on repart avec les éclats de verre dans la poche.
La structure d'un livre coupé en deux
Abu Toha l'a dit aussi bien à CNN que dans le podcast The Stacks : la moitié des poèmes a été écrite avant le 7 octobre 2023, l'autre moitié après. "Cela prouve à lui seul que ce qui se passe depuis dure depuis des années", commente-t-il. Le choix n'est pas décoratif. Il oblige le lecteur à voir dans les bombes d'après-2023 la continuation d'un quotidien déjà hanté, et non une rupture arrivant de nulle part.
Dans The Stacks, la présentatrice parle d'une sorte de memoir in verse, de mémoire en vers ; l'auteur accepte l'étiquette à moitié, en précisant que ces poèmes décrivent aussi ce qui arrive à ses voisins, à ses amis, "tous les jours". C'est peut-être la meilleure définition du livre : un récit de vie qu'on ne peut pas achever parce que la matière continue de se produire.
Le titre lui-même vient de cette saturation sensorielle. À CNN, il l'explique ainsi : "Chaque petit creux dans la rue, chaque petite balle dans le mur, c'est une forêt de bruit." Il ne se souvient pas d'un seul jour sans le bourdonnement des drones, ni sans les sirènes et les roquettes - le silence, à Gaza, est un souvenir d'avant.
Le bibliothécaire devenu commentaire
Quelques repères biographiques, qui éclairent la méthode. Mosab Abu Toha est né en 1992 dans le camp d'Al-Chati, à l'ouest de la ville de Gaza ; ses deux parents sont nés dans des camps après l'expulsion de sa famille de Jaffa. Passionné de littérature anglaise, il a étudié à Harvard et à Syracuse. Il a quitté Gaza fin 2023 grâce à la nationalité américaine de l'un de ses enfants, né aux États-Unis pendant ses études - mais le passage n'a pas été direct : arrêté à la frontière par l'armée israélienne et détenu plusieurs jours, il est passé par le Caire avant de rejoindre les États-Unis, selon L'Orient-Le Jour. En 2017, il a fondé la bibliothèque Edward Saïd, première bibliothèque anglophone de l'enclave selon ce même portrait ; quand le département d'anglais de son université a été bombardé, il y a sauvé une anthologie de littérature américaine. Ces essais du New Yorker sur le "carnage physique et émotif à Gaza", salués pour leur combinaison de reportage de fond et de mémoire intime, lui ont valu le prix Pulitzer du commentaire en mai 2025.
Cette récompense n'a pas fait l'unanimité : selon The Times of Israel, une ancienne otage a reproché au poète d'avoir semblé légitimer son enlèvement sur les réseaux, et plusieurs organisations, dont Jewish Women International, ont écrit au comité Pulitzer pour contester la décision. Une polémique qui ne change rien au livre, mais qui rappelle que la réception d'Abu Toha est traversée par les lignes de fracture du débat américain sur Israël et Gaza.
Reportage ou chronique
La traductrice et préfacière des deux recueils, Ève de Dampierre-Noiray, parle de "poésie-reportage". Charif Majdalani trouve l'expression "abrupte" et préfère "poésie-chronique" : des textes "à la limite de la prose", travaillés par "un lyrisme subtil", qui nomment les choses sans jamais les généraliser, "pour rendre justice à chaque maison détruite, à chaque voisin tué". Le critique du Monde, lui, décrit une poésie "brute, simple et immédiate", qui reste au plus près des faits "avec la précision d'un reporter", écrite directement en anglais "pour pouvoir parler à tout le monde".
Dans la préface du premier recueil, Ève de Dampierre-Noiray attire l'attention sur un point : ces textes, écrits au plus tard en 2022, semblaient déjà décrire Gaza depuis octobre 2023. La violence n'a donc pas commencé quand le monde a commencé à la regarder.
Pour ma part, l'étiquette m'importe peu. Ce qui compte, c'est ce que fait l'acte de nommer : il empêche l'abstraction. On peut dire "2 000 bâtiments détruits" ; un petit garçon qui couvre sa soeur d'une couverture, un homme qui fouille des décombres à la recherche d'une photo de son grand-père, une petite fille qui enfonce ses mains dans ses poches comme si elle comptait des pièces - et qui vient de perdre sept doigts à la guerre - ne se comptent pas. Ils se lisent.
La revue britannique rs21, ouvertement engagée à gauche, a consacré au recueil une analyse poème par poème, en précisant qu'elle aborde le livre à travers le prisme de sa ligne politique. Ce qu'elle observe formellement vaut néanmoins d'être retenu : un recueil plus dépouillé que le premier, des moments de silence et de tendresse "plus rares", des vers non rimés et des poèmes en prose, et les poèmes dédiés au frère Hudayfah - dans l'un desquels il apprend que le cimetière où celui-ci a été enterré a été rasé par des bulldozers. Elle souligne aussi ce que signifie écrire en anglais pour un poète palestinien, à l'heure où des pays anglophones arment et financent la guerre. L'engagement de la revue se lit dans ses formulations ; il n'invalide pas ses observations.
Où et quand lire Abu Toha
Une forêt de bruit, traduit et préfacé par Ève de Dampierre-Noiray, Julliard, collection "Poésie", 128 pages, 19,50 € (14 € en numérique), paru le 12 mars 2026.
Son premier recueil, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille (Julliard, 2024, 188 pages), avait obtenu le Palestine Book Award et l'American Book Award, selon CNN. Côté poésie palestinienne traduite en français, le moment est dense : deux anthologies récentes - Libertalia, collection Orient XXI (2024, traduction et préface de Nada Yafi) et Points (2025, traduction et préface d'Abdellatif Laâbi) - encadrent la parution chez Julliard. Majdalani écrit qu'Abu Toha, avec le Jérusalémite Najwan Darwich, est "une des voix les plus fortes de cette jeune génération".
Si vous ne deviez en lire qu'un, prenez celui-ci, et lisez-le lentement. Ce ne sont pas des nouvelles de la guerre : c'est ce qui restait sur les étagères d'une bibliothèque, listé un par un, avant que les mots aussi ne meurent.