Couverture de la BD « L'Événement » de Catherine Mory et Laetitia Coryn, d'après Annie Ernaux : une jeune femme en manteau bleu et jupe descend un escalier, représentée à plusieurs étapes de sa descente.
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"L'Événement" en BD : ce que le dessin fait au récit d'Annie Ernaux

Futuropolis publie le 4 novembre 2026 une adaptation en bande dessinée de L'Événement d'Annie Ernaux, scénarisée par Catherine Mory et dessinée par Laetitia Coryn, avec Drac à la couleur. L'album n'étant pas encore paru, aucune planche ne peut être jugée : l'enjeu est de savoir si le dessin rend visible un récit construit sur le refus de donner à voir.

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Futuropolis publie le 4 novembre 2026 une adaptation de L'Événement signée Catherine Mory et Laetitia Coryn. L'enjeu n'est pas de savoir si l'on peut montrer un avortement clandestin, mais ce que le dessin accepte de rendre visible d'un texte bâti sur le retrait.

Couverture de la BD « L'Événement » de Catherine Mory et Laetitia Coryn, d'après Annie Ernaux : une jeune femme en manteau bleu et jupe descend un escalier, représentée à plusieurs étapes de sa descente.
Couverture de la BD « L'Événement » de Catherine Mory et Laetitia Coryn, d'après Annie Ernaux : une jeune femme en manteau bleu et jupe descend un escalier, représentée à plusieurs étapes de sa descente. - (source)

L'objet est un album cartonné de 128 pages, au format 20 × 28 cm, vendu 22 euros, référence 978-2-7548-4908-1. Sur sa présentation, l'éditeur annonce "pour la première fois" l'oeuvre d'Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022, adaptée en bande dessinée : Catherine Mory "en signe une lecture fidèle", servie par le "dessin vif et percutant" de Laetitia Coryn, accompagnée de Drac à la couleur. Le synopsis tient en quelques lignes : 1963, Annie est étudiante en lettres, sa grossesse se confirme, l'avortement est interdit, commence "un véritable compte à rebours".

C'est ce mot de fidélité qu'il faut regarder de près. Il ne décrit pas une qualité du livre, il désigne un problème : passer du récit à la bande dessinée, ce n'est pas transposer une histoire, c'est changer de régime d'images. Or le texte paru chez Gallimard en 2000 tient précisément à ce refus de donner à voir.

Une écriture du retrait

Ernaux écrit ce qu'on a coutume d'appeler une écriture plate : peu d'adjectifs, des dates, des gestes, des démarches, des phrases qui constatent au lieu de dramatiser. Les semaines de retard, la recherche d'une adresse, la visite chez un médecin, l'hôpital après l'hémorragie : le récit énonce, sans commentaire et sans pathos. Il n'y a pas de suspense, parce que la narratrice sait déjà. Le "je" qui parle est la femme de 2000, revenue sur l'événement qui l'a "fait naître à elle-même", et qui décrit l'étudiante de 1963 avec la précision de quelqu'un qui connaît la fin.

Il y a plus décisif. Dans la France de 1963, où la loi de 1920 réprime l'avortement, cet événement doit rester invisible : invisible pour la famille, pour la cité universitaire, pour les médecins, pour les camarades. L'invisibilité n'est pas un effet de style du récit, elle est son sujet même. Le livre raconte une chose qui ne peut pas se dire, et qui de ce fait ne peut pas se montrer. C'est là que la bande dessinée hérite d'un problème qu'elle n'a pas choisi.

Ce que la case oblige à décider

Une adaptation dessinée doit produire des images là où le texte laisse du blanc. Trois décisions l'attendent, et aucune n'est technique.

La voix, d'abord. Le récit superpose deux temps dans un seul "je". Le dessin doit choisir un visage : celui de l'étudiante de 1963, ou celui de la narratrice qui se souvient. Tout le reste dépend du dispositif - récitatif en voix off, cartouches, dédoublement du personnage, jeu sur les époques. Chaque page rend ce choix visible.

Le temps, ensuite. Le "compte à rebours" mis en avant par l'éditeur transforme une temporalité d'attente, de répétition et d'incertitude en progression dramatique. Le texte d'Ernaux avance par notation et par retour ; la bande dessinée, par séquences. Garder la langueur de l'attente ou installer une courbe de tension est un arbitrage esthétique, mais aussi une position sur ce qu'était cette expérience : un piège qui se referme, ou des semaines qui n'en finissent pas.

Planche de la BD « L'Événement » de Catherine Mory et Laetitia Coryn, d'après Annie Ernaux : un couple au lit entouré de silhouettes rouges, tandis qu'une femme observe la scène depuis un fauteuil de cinéma.
Planche de la BD « L'Événement » de Catherine Mory et Laetitia Coryn, d'après Annie Ernaux : un couple au lit entouré de silhouettes rouges, tandis qu'une femme observe la scène depuis un fauteuil de cinéma. - (source)

Le corps, enfin. Dessiner une jeune femme qui cache sa grossesse, puis un avortement clandestin, c'est construire un corps, lui donner des postures, faire apparaître du sang. L'image dessinée n'est pas une archive : personne ne la prend pour un document. Elle filtre, ou elle pèse. Deux voies s'ouvrent, entre la reconstitution - le suspense de l'adresse introuvable, la dramaturgie du fait divers - et l'ellipse, la silhouette, le trait qui esquive. La case est un cadre fermé : ce que le cinéma avait dans le hors-champ, la bande dessinée doit l'inventer dans l'interstice et le blanc. Et le lecteur, lui, tient le rythme : il peut s'arrêter sur une image, revenir en arrière, fermer l'album. Cette liberté n'existe ni au cinéma ni au théâtre.

Le précédent du film d'Audrey Diwan

L'adaptation n'arrive pas sur un terrain vierge. Le film d'Audrey Diwan, Lion d'or à Venise en 2021, avec Anamaria Vartolomei, a déjà montré que le sujet pouvait être affronté frontalement. La critique de Marie Claire y voyait un film qui "privilégie l'intime au récit dit objectif, le prosaïque au spectaculaire", avec un cadrage en 4/3 - "une image carrée" figurant le piège - et une caméra faisant corps avec l'héroïne. Le même article rappelle que l'IVG illégale est longtemps restée, au cinéma, en périphérie de la fiction, dans un hors-champ ignoré, 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu faisant figure d'exception.

Scène du film « L'Événement » : deux femmes se réconfortent dans un bar sombre, l'une aux cheveux blonds courts regarde au loin, l'autre brune pose sa tête sur son épaule, les yeux fermés.
Scène du film « L'Événement » : deux femmes se réconfortent dans un bar sombre, l'une aux cheveux blonds courts regarde au loin, l'autre brune pose sa tête sur son épaule, les yeux fermés. - (source)

Le texte d'Ernaux a d'ailleurs déjà circulé d'une forme à l'autre : porté au théâtre en monologue, il a aussi été placé au centre d'un travail de transmission auprès de lycéens, comme l'a filmé Claire Simon. La bande dessinée intervient donc après le cinéma et après la scène. Sa différence tient à la nature de son image : entièrement construite, sans index photographique, et consultable à volonté. Ce qui peut autoriser une cruauté que le film n'avait pas - s'attarder sur une case - ou au contraire une pudeur plus grande, parce qu'un dessin ne saigne pas comme un plan.

Une fidélité à prouver page à page

L'album arrive dans un moment où la mémoire de l'avortement est un terrain actif. Les libraires le rangent déjà dans des sélections sur l'histoire des droits des femmes ; le droit à l'IVG a été inscrit dans la Constitution française en 2024, et il recule ou vacille ailleurs, aux États-Unis notamment. Une adaptation dessinée rend le texte plus accessible - moins de pages de prose à traverser, une image à la fois - et prend en charge une part de cette transmission, comme les manuels et les programmes le font depuis que le "Manifeste des 343" et la loi Veil de 1975 ont fait de l'avortement une affaire publique.

Reste la question qui décide de tout. Le récit d'Ernaux tire sa force de ce qu'il ne montre pas : une neutralité qui refuse le pathos de la victime, une ellipse qui vaut mieux qu'une description, un événement traité comme un fait. Si le dessin choisit l'image pleine - l'instrument, le sang, le corps -, il gagne en visibilité ce qu'il risque de perdre en économie : le glissement d'un témoignage qui énonce vers une scène qui expose. Si, à l'inverse, il choisit de creuser des blancs, de garder la voix rétrospective et de faire patienter son lecteur comme l'étudiante a patienté, alors la fidélité revendiquée sur la couverture ne sera plus un argument commercial mais une manière de raconter.

L'album paraît le 4 novembre 2026 ; on ne peut encore en juger aucune planche. Ce sont ses cases, et non sa quatrième de couverture, qui diront ce que le passage au dessin a fait à cet événement.

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Questions fréquentes

Qui sont les auteurs de la bande dessinée L'Événement ?

Catherine Mory en signe l'adaptation, Laetitia Coryn le dessin et Drac la couleur, d'après le récit d'Annie Ernaux. L'album est publié chez Futuropolis.

Quand paraît l'adaptation en bande dessinée de L'Événement ?

L'éditeur et les libraires annoncent une parution le 4 novembre 2026. L'album est décrit comme cartonné, de 128 pages, au format 20 × 28 cm, vendu 22 euros.

Peut-on déjà juger de la fidélité de cette adaptation ?

Non : aucune planche n'était accessible avant parution, et la "lecture fidèle" revendiquée vient de la présentation de l'éditeur, pas d'une lecture critique. Ce sont les cases qui diront ce que le passage au dessin a fait au récit.

Pourquoi le passage du récit d'Ernaux à la bande dessinée est-il un enjeu ?

Parce que L'Événement tient à un refus de donner à voir : dans la France de 1963, l'avortement clandestin devait rester invisible, et le récit énonce sans pathos. Le dessin oblige au contraire à décider d'un visage, d'une temporalité et d'un corps.

Le film d'Audrey Diwan est-il un précédent pour cette adaptation ?

Oui : ce film, Lion d'or à Venise en 2021, avec Anamaria Vartolomei, adaptait le même récit en privilégiant l'intime au spectaculaire, avec un cadrage en 4/3. La bande dessinée arrive après ce film et après une adaptation théâtrale en monologue.

Sources

  1. L'événement - Laetitia Coryn - Babelio · babelio.com
  2. L'événement (2026) - BDbase : BD, Comics, Manga · bdbase.fr
  3. L'Évènement - COLIBRIJE BDNET COLLECTIVITÉS · bdnet.com
  4. L'événement - Bedetheque · bedetheque.com
  5. L'événement — Laetitia Coryn, Catherine Mory - bibliokraft · bibliokraft.com
book-vibes
Amélie Bourbot @book-vibes

Je parle de livres comme d'autres parlent de leurs séries préférées : avec des étoiles dans les yeux et des recommandations qui fusent. Ancienne booktubeuse reconvertie en rédactrice, j'ai gardé l'enthousiasme sans le format vidéo. Essais, non-fiction, romans graphiques, poésie contemporaine – mon spectre est large. J'habite à Nantes, entourée de bibliothèques et de librairies indépendantes qui me ruinent chaque mois. Mes critiques essaient de transmettre le frisson d'une bonne découverte.

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