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Des mots qui tuent

Alexis, 14 ans, harcelé et rejeté, s'isole au sommet d'une tour. Entre souvenirs douloureux et illusion d'amour, il bascule. Un récit bouleversant sur le pouvoir destructeur des mots.

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Les cheveux flottant au vent, le T-shirt gonflé par l'air frais du soir, les yeux lourds de larmes, la gorge nouée, Alexis avance lentement le long du rebord. Les bras levés à l'horizontale, comme un équilibriste marchant sur un fil, il avance vers le vide. Pour la première fois depuis bien longtemps, il se sent bien, il se sent lui-même, presque libre. Il est seul tout en haut de la grande tour, seul avec le ciel, les nuages et le soleil qui disparaît derrière l'horizon, et seul avec lui-même. Plus personne pour le déranger, personne pour se moquer, personne pour rire, juste lui pour pleurer.

Ses larmes tombent à ses pieds, sur le froid muret de pierre grise. La lumière l'éblouit, il ne voit plus bien devant lui, autour, tout n'est que lumière et fraîcheur. En un instant, il oublie qui il est, pourquoi il est là, et il se croit être devenu un ange, volant dans les nuages et dansant avec la brise du soir.

Perdu dans ses pensées, loin dans les brumes de sa tristesse, il se rappelle tout en un éclair. Il entend les rires, les moqueries, il la revoit. Toutes ses pensées se tournent vers elle, il voudrait la détester mais il n'y parvient pas. Il l'aime, simplement.

Et oui, lui aussi est capable d'aimer, lui Alexis, simple collégien de 14 ans, trop petit pour son âge, trop timide aussi, trop différent peut-être, trop seul certainement. La première fois qu'il l'avait vue, quelque chose était apparu en lui, quelque chose de nouveau, quelque chose qui lui faisait oublier toute sa solitude, toute sa douleur, toutes les moqueries cruelles de ses camarades. En l'espace d'un instant, elle était devenue sa raison de vivre, son seul bonheur.

Il ne lui avait pas demandé grand-chose, juste son amitié, s'il ne pouvait rien avoir d'autre. Mais elle s'était moquée de lui, elle aussi l'avait rejeté, comme les autres. Non, pas comme les autres ! C'est impossible, elle ne peut pas être aussi cruelle, non ! Si, elle l'a fait, celle qu'il aurait voulu pour ange gardien l'avait blessé comme personne. Jamais on ne lui avait fait aussi mal.

Pourtant, il avait l'habitude des railleries : près de dix ans qu'il subissait les humeurs des autres. Trop petit pour se défendre, trop timide pour protester, il avait subi, encore et encore, sans jamais, jamais rien faire subir aux autres. Il n'avait réclamé qu'un peu d'amour, et on lui avait ri au nez. Pourquoi toujours lui ? Cette question, il se l'était posée des milliers de fois, et il n'y avait trouvé aucune réponse. Il était peut-être petit, timide, seul, mais ça ne justifie rien. Et rien ne pouvait justifier sa vie.

Alors Alexis en était arrivé là. Il lui avait fallu beaucoup de courage pour oser même y penser, plus de courage que n'en auront jamais ses bourreaux, ceux qui le traitent de peureux, de fillette. Il avait monté tous les étages à pied, et quand enfin il était arrivé en haut, essoufflé et fatigué, il avait découvert ce monde de calme et de lumière. C'était un bel endroit pour en finir, pensait-il.

Mais et ses parents ? Ils pourraient bien se passer de lui, après tout, ils ne lui avaient jamais accordé une grande attention. Pour ce qui est des amis, il n'en avait pas. Peut-être Mitsou, son chien... non, il l'oublierait, lui aussi.

Alexis se remémora rapidement sa vie, les moments de bonheur, de tristesse, ses joies, ses peines. Quelques images qui ressurgissaient : sa famille, sa chambre, son collège et son ancienne école primaire, ses films préférés, et puis son visage. Encore elle ! Elle le harcèle en pensées, il ne peut pas l'oublier, sans cesse il revoit ses grands yeux clairs, et ses beaux cheveux qui tombent doucement sur ses épaules. Il la revoit assise dans l'escalier, riant aux éclats, se moquant de lui.

Et puis il l'imagine, telle qu'il la voudrait, volant avec lui dans les nuages, leurs blanches ailes glissant sur le vent. Elle lui sourit, elle le regarde tendrement, ses mains flottent dans la brume autour de lui. Elle s'approche tout doucement, lui aussi s'avance. Leurs regards se croisent, ils s'observent amoureusement.

Il parvient presque à sentir sa main blanche contre sa joue. Elle est toute proche maintenant, Alexis ne voit plus que ses yeux, clairs, brillants, lumineux comme le soleil couchant. Il ressent son souffle, paisible et frais comme le vent du soir. Son cœur bat la chamade, ses mains tremblent, il ne bouge plus, il la laisse approcher encore. Une sensation étrange l'envahit, c'est celle de ses lèvres contre les siennes.

Une formidable énergie coule en lui, sa vision l'entoure, son illusion d'amour le subjugue, il se sent défaillir, mais il se sent merveilleusement bien. Tout a disparu autour de lui, plus rien ne compte. Il est seul avec elle au milieu de la lumière. Ses dernières larmes tombent et son visage s'éclaire, il sourit, ses yeux se ferment et sa tête bascule vers le ciel.

Ses bras deviennent des ailes, il se sent léger, libre comme l'air, rapide comme un oiseau, il est prêt, enfin ! Ses dents se desserrent, ses lèvres s'agitent, il dit ce qu'il n'aurait jamais cru dire : « Je t'aime. » Son murmure s'envole rapidement. Il respire à pleins poumons, s'emplit de la fraîcheur de l'air, une dernière fois. Il s'abandonne tout entier à cet amour illusoire, le vent emporte son cœur et son corps, il tombe.

Pourquoi raconter cette histoire ?

C'est sûrement la question que beaucoup vont se poser en lisant cet article. Pourquoi est-ce que j'écris cette histoire ? Ce n'est pas la mienne, ni celle d'un ami, ni celle d'un parent. C'est simplement l'histoire d'Alexis, un simple collégien. C'est une de ces histoires que l'on préfère oublier. Ça ne peut pas être vrai ! Qui peut croire ça ? C'est été ma réaction quand on me l'a racontée. Je ne peux pas garantir qu'elle est vraie, mais je peux au moins garantir qu'elle pourrait l'être.

On m'a expliqué qu'il fallait écrire des articles. Mais sur qui, sur quoi ? Alors j'ai pensé qu'il valait mieux écrire sur quelque chose qui me tient à cœur. Voilà pourquoi je raconte cette histoire.

Les mots peuvent-ils tuer ?

Mais ce n'est pas la seule raison. Même si je n'y ai d'abord pas cru, cette histoire m'a beaucoup appris. Elle m'a fait prendre conscience du mal que pouvaient faire mes moqueries, nos moqueries, vos moqueries. On a tous un jour eu l'occasion de se moquer de quelqu'un, de critiquer son physique, son attitude, ses goûts ou sa personnalité. On se dit que ce n'est pas méchant, que c'est juste une plaisanterie, ça ne peut pas faire de mal. Pas de mal ? En êtes-vous sûr ?

Aujourd'hui je suis persuadé du contraire. J'espère que cette histoire vous aidera à vous poser la question, et peut-être à y réfléchir à deux fois avant de vous moquer de votre victime préférée. Une petite critique n'a jamais tué personne, mais des années de moqueries, de rires et de persécutions ? Et quand l'amour s'en mêle ? C'est arrivé pour le petit Alexis. Il aurait suffi d'un mot gentil, d'un sourire, d'une amitié offerte pour le sauver... Trop tard maintenant, mais il est encore temps pour les autres.

Chasseur ou proie : faut-il vraiment choisir ?

Il y en a qui vont certainement penser qu'il faut bien se moquer des autres, il y a toujours une tête de turc quelque part. Il y a les proies et les chasseurs, triste image. S'il faut choisir, autant être un chasseur, non ? En êtes-vous bien sûr ? Avez-vous vraiment envie de choisir ? Souffrir ou faire souffrir, n'y a-t-il pas d'autre choix ?

Nous avons tous le droit et même le devoir de refuser ce choix. Je pense que nous avons tous au moins une fois été le chasseur et la proie. Personnellement, j'ai détesté les deux, et depuis que j'ai appris l'histoire d'Alexis, je me sens obligé de m'interposer. On ne devient pas une proie en refusant la chasse. Les cartouches du chasseur ne sont rien d'autre que l'indifférence, et il dépose rapidement les armes quand il y a quelqu'un pour le contredire. Si vous ne me croyez pas, faites l'essai. Vous verrez qu'on se sent beaucoup mieux après, enfin fier de notre réaction, enfin libre de notre choix.

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tipikcell
tipikcell @tipikcell
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