
En bas à gauche de la couverture de l'édition des « Racines du mal » de Maurice Dantec, on aperçoit un petit encadré avec ces deux mots : FOLIO POLICIER. C'est une collection de poche affiliée aux illustres Séries Noires de Gallimard, qui ont hébergé les plus grands noms du roman policier. Le lecteur peut donc raisonnablement s'attendre à tenir un bon livre utilisant habilement les schémas classiques du genre.
L'erreur serait immense. Car « Les Racines du mal » est un chef-d'œuvre incomparable auquel on ne peut coller aucune étiquette réductrice. Même s'il exploite le thème archiconnu des serial killers, Dantec parvient à mêler les genres les plus divers sans jamais perdre de vue sa volonté de conférer une certaine unité à son ouvrage. Le livre débute par une première partie dans laquelle le lecteur s'immisce dans les pensées d'Andreas Schaltzmann, un tueur fou. Exemplaire en matière de roman policier, Dantec utilise avec brio dans ces premières pages le processus de focalisation interne, donnant ainsi aux scènes, évidemment violentes, un « réalisme subjectif » étonnant.
Dantec ne s'arrête pourtant pas en si bon chemin. Sans perdre de sa virtuosité, il fait bientôt basculer son livre dans la science-fiction.
Une réflexion philosophique sur le mal et la société
La force de cet auteur est d'utiliser la science-fiction pour entreprendre une réflexion sur notre époque et ses grands enjeux. Comme le dit Dark, le héros et narrateur du livre : « Je ne fais pratiquement rien de gratuit, sauf le sexe, à la rigueur. Et en tous cas, pas de littérature » (p. 477). Phrase qui peut facilement être interprétée comme une intrusion intradiégétique de l'auteur lui-même.
C'est à ce moment que le livre montre son ampleur réelle ; il propose une réflexion érudite et originale sur la Connaissance et, plus généralement, sur l'être humain. Maurice Dantec développe une pensée intéressante, aux consonances darwiniennes et en opposition avec Rousseau, en postulant que le mal est présent dans chaque individu. Certes, il nous manipule en amplifiant ces propos par un style violent et alerte, mais toujours adéquat (ce qui est remarquable pour un roman policier). Et le lecteur se laisse emporter avec un plaisir non dissimulé vers le monde noir des tueurs en série et autres pervers sexuels…

Un final apocalyptique avant l'an 2000
Le roman s'achève par un feu d'artifice apocalyptique lors du passage à l'an 2000. Cette date butoir est utilisée par Dantec comme le symbole d'un futur proche qui s'annonce sombre pour la génération des loisirs, trop dépendante de ses propres excès. Formule choc parmi d'autres : « Et le meurtre en série c'est, quoi qu'on en dise, le loisir absolu » (p. 537).
Oui, « Les Racines du mal » est un grand livre ! Dont il faut d'autant plus savourer les mots quand on sait que Dantec, par la suite, n'a jamais su rééditer pareil coup d'éclat. Il s'est perdu, je crois, dans des réflexions politico-philosophico-religieuses, incompréhensibles pour le commun des mortels (voir son dernier livre « Villa Vortex »).
Références
DANTEC Maurice, « Les Racines du mal », Paris : Éd. Gallimard, coll. Série Noire, 1995. (Pour éd. de poche : Folio policier, 1999)
Pour bibliographie, biographie et autres informations sur Dantec, je vous renvoie à l'excellente page : http://www.cafardcosmique.com/auteur/dantec.HTML