"L'humour anglais est tel une boule à facettes dont on ne compte plus les variations prismatiques." La formule ouvre la présentation du volume que Marc Porée dirige chez Bouquins (Robert Laffont), annoncé en librairie pour le 12 novembre. L'image est jolie et un peu piégeuse : une boule à facettes ne renvoie que ce qu'on projette sur elle. Tout le pari de ce fort volume est là - dire ce qu'est l'humour britannique, donc choisir, donc exclure, tout en donnant l'impression réjouissante qu'on ne fait qu'en déplier les reflets.

La présentation éditoriale, reprise à l'identique par les libraires en ligne, assume pourtant le parti pris avec une franchise qui mérite d'être prise au sérieux : "élargir le cercle, ouvrir la focale, agréger autour d'un ensemble de classiques incontournables toutes sortes de références et d'incarnations récentes et moins connues du grand public". Autrement dit : le canon, oui, mais pas seulement. Et c'est probablement la meilleure nouvelle de cette rentrée pour qui s'intéresse à la chose.
Le programme annoncé : des registres plutôt que des auteurs
Ce que promet le volume n'est pas une histoire littéraire au sens scolaire, mais une coupe transversale. Trois entrées y sont annoncées : des domaines où l'humour s'épanouit - "le temps qu'il fait, la nature et les animaux" -, des genres - campus novel, satire politique, poème nonsensique, littérature jeunesse -, et surtout un feuilleté de registres : "équivoque, sous-entendus sexuels, ironie, loufoquerie, impassibilité pince-sans-rire, esprit d'à-propos, incongruité, auto-dérision, irrévérence".
Cette grille est plus intelligente qu'il n'y paraît. Elle déplace l'attention du génie national vers des mécanismes : l'humour anglais n'est pas une essence, c'est un jeu de procédés, dont le plus célèbre reste le pince-sans-rire - cette façon de laisser au silence, ou à la ponctuation, le soin de la chute. Le classement par registres permet en outre de faire cohabiter sur la même page un poème de Carroll et une réplique de The Office, sans que l'un serve de caution noble à l'autre.
Le canon et ses coutures
Le casting annoncé donne la mesure de l'ambition : Shakespeare et Lewis Carroll côté classiques, Mr Bean, les Monty Python, le dessinateur Glen Baxter, Benny Hill, Kenneth Williams, Bridget Jones, Maggie Smith en comtesse de Grantham, Ricky Gervais en patron de bureau. Plus une veine "mots d'esprit" incarnée par Churchill et George Bernard Shaw.
Ce mélange est cohérent avec l'histoire réelle du genre : la Grande-Bretagne est le pays où l'humour a migré du livre vers la scène, puis vers le petit écran sans jamais tout à fait quitter la page. Une anthologie qui s'arrêterait à la littérature passerait à côté de l'essentiel, et l'on saura gré à l'éditeur de ne pas avoir cédé au purisme. Notons d'ailleurs que les deux cadrages disponibles divergent : Livres Hebdo, seul écho de presse repéré, retient l'arc "de Lewis Carroll aux Monty Python, de Benny Hill à Ricky Gervais", quand certaines fiches marchandes annoncent un panorama "de William Shakespeare à Ricky Gervais". Le volume est donc annoncé sous plusieurs angles, ce qui est bon signe pour un livre de cette épaisseur.
Reste que le canon, même élargi, garde des coutures apparentes. George Bernard Shaw, né à Dublin, était irlandais, et sa férocité visait précisément l'Angleterre et sa morgue impériale : le ranger dans le "humour anglais" est un usage courant, mais qui rappelle que la catégorie est moins géographique que commerciale. Quant à Churchill, l'essentiel de sa légende drôle est apocryphe - les répliques qu'on lui attribue sont souvent inventées après coup, parfois empruntées à d'autres. Un anthologiste sérieux le sait ; la question est de savoir s'il le dit, ou s'il sacrifie au plaisir de la citation. On ne peut pas trancher sans avoir le livre en main, mais c'est exactement le genre d'endroit où se voit la différence entre une anthologie savante et un cabinet de curiosités.
L'humour comme arme : une thèse qui a des angles morts
Voici la proposition la plus intéressante du volume, et la plus contestable. La présentation l'énonce sans détour : cet humour est "adossé à une longue histoire de résistance aux pouvoirs en place et fondé sur une culture empirique privilégiant l'observation de ses semblables et de leurs travers, petits ou grands". Puis la formule qui claque : "Si l'humour juif est un remède, l'humour anglais, comprenons britannique, est une arme dirigée contre la " pompe ", la grandiloquence et l'esprit de sérieux, quitte à privilégier les personnages de losers drôles et attachants."
Le glissement mérite d'être souligné : "l'humour anglais, comprenons britannique". L'aveu est élégant, mais il ne règle rien - il élargit le corpus sans desserrer l'étiquette. Et la thèse de la résistance, séduisante, se heurte à trois objections.
D'abord, le nonsense. Carroll, Lear, les Monty Python ne résistent à aucun pouvoir : ils décrochent le langage de ses amarres, ce qui est une opération métaphysique, pas politique. Ensuite, le loser. Mr Bean et Bridget Jones ne s'attaquent pas aux puissants : ils trébuchent dans un monde de conventions, et le rire vient de la gêne, pas de la contestation. Enfin - et c'est la contradiction la plus vive - la présentation elle-même cite "la malaisante culture du mépris instaurée par Ricky Gervais dans la série The Office". David Brent est un petit chef. Le mépris, dans cette tradition, ne monte pas toujours du faible vers le fort : il redescend aussi, et l'ironie distinguée a longtemps été un marqueur de classe, une façon de remettre à sa place l'importun et le vulgaire. Les "méchancetés et autres perfidies" de Churchill et de Shaw, que le volume propose comme régal, visent souvent plus bas que haut.
Cela ne disqualifie pas la thèse : la satire politique britannique existe, de Swift à Private Eye, et l'irrévérence est bien un fait culturel. Mais elle gagnerait à être énoncée comme une tension - un humour à la fois contre les puissants et contre les autres - plutôt que comme une essence nationale. Un lecteur français, habitué à un humour plus frontal ou plus absurde, y trouvera de toute façon son profit : c'est en voyant où la thèse craque qu'on comprend le mieux un pays.
Traduire le pince-sans-rire
Une anthologie d'humour en français pose un problème que le projet ne peut pas esquiver : la matière première est une langue. Le calembour, l'accent de classe, la voix haut perchée d'un Kenneth Williams, la démarche sautillante d'un Benny Hill - tout cela ne se traduit pas ; cela se décrit, ou se recrée au prix d'un autre texte. La présentation annonce d'ailleurs autant de gestes et de dessins (le visage "infiniment malléable" de Mr Bean, les "pastels à la ligne claire" de Glen Baxter) que de phrases. Comment un volume imprimé rend-il compte de ce qui n'est pas textuel ? Par la notice, par la reproduction, par le commentaire ? La réponse déterminera si l'on tient une anthologie ou un essai illustré de morceaux choisis - deux objets également utiles, mais qui ne s'adressent pas au même lecteur.
À quel lecteur, finalement ?
Le format Bouquins est en soi un début de réponse : un volume épais, à un prix affiché par les libraires en ligne autour de 18 euros (9,99 euros en numérique), pensé comme une bibliothèque portative plutôt que comme un usuel d'agrégation. Le lecteur visé n'est pas l'angliciste - on n'annonce ni appareil critique lourd ni sommaire détaillé, et rien n'indique une édition bilingue. C'est l'honnête homme francophone, l'amateur de la chose britannique, celui qui offre et celui qui s'offre un livre pour plusieurs hivers.
Plus précisément, ce volume rend un service que peu d'ouvrages rendent : il donne un pedigree aux références que le public français connaît déjà par la télévision et le doublage. Beaucoup de lecteurs ont ri devant les Monty Python sans savoir qu'ils s'inscrivaient dans une lignée qui passe par le nonsense victorien ; beaucoup ignorent que le campus novel est un genre, et non un accident. L'anthologie ne leur apprend pas l'histoire de l'humour anglais : elle la leur rend visible là où ils l'avaient déjà rencontrée. C'est une fonction de légitimation, et elle est loin d'être méprisable.
Le revers, c'est le risque du beau livre que l'on feuillette : une succession de morceaux drôles, lus dans le désordre, dont la thèse - l'humour comme arme contre la "pompe" - finit par servir de fil rouge un peu commode. Tout dépendra de ce que Marc Porée, angliciste, spécialiste du romantisme et de la poésie britanniques, met autour des extraits : une vraie introduction, des notices qui datent et situent, ou le minimum syndical. C'est là, dans les marges du corpus, que se jouera la valeur du livre, bien plus que dans la liste des invités.
En attendant de le lire, une chose est sûre : l'humour britannique n'a pas besoin d'être défendu, il a besoin d'être expliqué. Et l'idée que le rire soit d'abord une affaire de visage impassible et de losers attachants reste la meilleure porte d'entrée pour le faire comprendre à un Français.