
Sur une touche de légèreté commune, comme pour tous les livres à réflexion, le récit commence par une introduction tout à fait ordinaire. Pourtant, plus tard, l'auteur nous plongera dans un environnement imaginaire... Stop ! Grosse erreur d'analyse, je m'explique : j'ai lu la trentaine de premiers chapitres et la première généralisation synthétique que j'ai pensé faire sur cet ouvrage était celle faite plus haut... Le livre commence normalement et petit à petit, de petits éléments étranges se glissent ça et là... Mais cela est bien faux parce que, en relisant le livre, après 5 lignes, je repérais déjà une phrase étrange, puis une autre et encore une autre... Il se trouve que je me suis souvenue avoir buté sur ces phrases à ma première lecture, qui me semblaient à ce moment simplement mal formulées... J'avais fini par les survoler, lassée de me creuser la cervelle... Mais en réalité, ces phrases sont la révélation et la preuve incontestable de la grande intelligence de ce livre qui ironise sur la superficialité, les préjugés, les stéréotypes et les « à priori »... Ces mécanismes sociaux et intellectuels sont encore plus présents qu'on ne le pense puisque sans s'en rendre compte, nous avons, en lisant, adapté le livre à l'idée que l'on s'en faisait...
Quelle est la critique de la superficialité chez Boris Vian ?
En effet, la superficialité est, d'après moi, LE grand thème de ce livre. Tout au long du récit, Vian dénonce la futilité des personnes aux personnalités plates et peu creusées. Les seuls sentiments simples qu'ils semblent posséder sont alors dénués de profondeur. L'amour est rangé au rang de tout autre bien matériel tel le grand appartement luxueux ou l'onéreuse collection d'articles. La seule fougue que l'on peut retrouver chez les personnages est celle de sembler toujours mieux aux yeux des autres, de posséder une image extraordinairement lumineuse.
Le personnage le plus représentatif de cette idée est certainement Chick. Ce collectionneur dépense tout ce qu'il peut dans des ouvrages de Partre, parodie de Jean-Paul Sartre, grand écrivain et penseur de l'époque de Vian. Partre est la matérialisation du phénomène de mode, lui aussi dénoncé tout au long du roman. Les filles toutes habillées de la même manière, l'hystérie des individus qui veulent assister au discours de Partre et qui, une fois à l'intérieur, ne l'écoutent même pas... Et puis autre exemple flagrant, celui de Nicolas, le cuisinier qui change son attitude, jusque dans son langage, suivant qu'il soit ou non dans sa tenue de travail.
Cependant, un auteur qui dénonce une attitude, c'est bien commun... Mais quand il attribue le défaut au moindre objet, cela atteint une telle ampleur que ça frôle dangereusement la limite du stupide. Comme par exemple avec l'assiette de porcelaine blanche croisillonnée d'or transparent. L'or est aussi une chose superficielle, elle n'est recherchée que pour sa rareté. Ici, l'assiette n'est pas embellie grâce à ces décorations « raffinées », seule la richesse de son image aux yeux des gens est améliorée.
Comment l'ironie structure-t-elle le récit ?
J'ai repéré malgré tout un mécanisme logique dans ce livre : celui de l'ironie utilisée pour dénoncer. Un court passage ironique m'a énormément plu par son côté subtilement macabre que l'on retrouve dans l'ensemble du roman (des 39 premiers chapitres en tout cas) :
Ils se rangèrent, en arrivant à l'extrémité droite de la piste, pour laisser passer les varlets nettoyeurs, qui, désespérant de récupérer dans la montagne de victimes autre chose que des lambeaux sans intérêt d'individualités dissociées, s'étaient munis de leur raclettes pour éliminer le total des allongés, et fonçaient vers le trou à raclure en chantant l'hymne de Molitor, composé en 1709 par Vaillant-Couturier et qui commençait ainsi :
Messieurs et Mesdames,
Veuillez évacuer la piste,
(s'il vous plaît)
Pour nous permettre de
Procéder au nettoyage...Le tout ponctué de coups de clackson destinés à entretenir au fond des âmes les mieux trempées un frisson d'incoercible terreur.
Mécanisme peut-être donc raccroché à Madame Bovary et à Flaubert qui lui aussi utilisait l'ironie pour dénoncer le romantisme. Comme dans Madame Bovary, les sentiments sont ternes et vides, ils ne sont que l'image. Je sais que c'est certainement un peu réducteur et simplificateur, mais je comparerais ça à un raccourci sur un PC. Qui donne l'illusion d'être le fichier sans réellement l'être. Par contre, le roman de Vian semble se diriger vers une approche plus romantique, plus nostalgique du monde quand les problèmes arrivent. Et semble se préparer à une fin tragique. En fait, le livre conserve un romantisme constant dans le thème musical. Les auteurs sont surtout semblables parce qu'ils utilisent l'ironie pour organiser leur récit. Même si leurs condamnations sont différentes.
Quels rôles jouent la mort et l'argent ?
La mort est aussi un thème légèrement suggéré dans l'ensemble du roman. Elle souligne le caractère éphémère de la vie, la futilité en général et cette impression de vitesse constante. Tout semble être rapide et vite oublié : les carreaux ou le cuir qui repousse à vue d'œil, et les morts de la patinoire qui se font jetés dans le trou à raclure (sans aucun état d'âme, au contraire), la peinture que l'on retire et enfin le chef d'orchestre qui tombe de l'Église, ce qui m'amène à parler de l'argent.
Ici, l'argent ne sera pas versé à l'orchestre vu qu'il n'y a plus de chef. L'argent aveugle la majorité des personnages du livre : Colin qui l'associe à son confort, Chick qui en a besoin (notamment pour enrichir sa collection de Partre) et même Nicolas qui, pour en avoir, ne cesse d'élaborer des compliments à son maître et de peser son vocabulaire pour avoir l'air respectueux et exceptionnel. Alise, elle, aimerait se marier. L'argent régit leur vie entière mais ils ne travaillent pas, du moins pas comme des travailleurs qui semblent idiots.
Comment le travail et les travailleurs sont-ils perçus ?
Les gens qui semblent idiots le sont forcément d'après Colin, qui situe ces propos par rapport au monde du travail qui le dégoûte profondément. D'après lui, les travailleurs n'ont pas de mérites, au contraire, ils devraient prendre leur vie en mains pour ne pas travailler. C'est étrange comme les rôles semblent être inversés. Les héros, généralement pauvres ayant tout le mal du monde à survivre ou à atteindre leur but (ce qui les rend d'ailleurs d'autant plus héroïques) subissant les insultes des riches qu'ils méprisent respectueusement, sont à présent mis au rang des personnages méprisants et méprisables alors que les riches, profondément répugnés, deviennent les héros.
Sans avoir lu la fin, j'imagine forcément un aboutissement tragique contrairement à l'habitude des autres livres qui nous exposent des fins gorgées d'un minimum de bonheur. Les travailleurs sont alors constamment critiqués en utilisant des métaphores comme « bête écailleuse près d'un poteau télégraphique » ou en extrapolant des réactions psychologiques. Comme avec le terme « peintureurs » qui induit une mauvaise connaissance de la langue française et qui justifie un mépris de ces gens moins cultivés. Les choses concrètes nous étant plus confortables, nous transférons ce jugement de condamnation sur ces « peintureurs-travailleurs » dont on parle justement.
Analyse de l'amitié et de l'amour dans le roman
L'amitié, l'amour... Un nouveau thème ? Non, pas vraiment, parce que l'un comme l'autre sont abordés de façon superficielle dans le sens où, comme je l'ai dit plus haut, la profondeur sentimentale des personnages n'est pas ce qu'il y a de plus perceptible. Grâce au « couple » Colin-Chick, Vian dénonce la relation à sens unique. Colin respecte son ami, il aime le recevoir chez lui, il l'aide en cas de besoin, toujours très concerné par ses éventuels problèmes, etc. Il lui prête notamment une très grosse somme d'argent pour lui permettre d'épouser Alise qui, par ailleurs, l'a déjà fait fantasmer. Mais en retour, Chick reste fier et plagie la confiance de Colin en dépensant l'argent qu'il lui a prêté pour assouvir son éternel besoin de Partre. Colin est devenu sa bouée de secours. Colin fait tout pour son ami mais en retour Chick ne conçoit pas de l'aider.
L'amour quant à lui semble vide. Il est une occupation, une chose à connaître, une sensation que l'on veut ressentir. La personne à aimer n'a pas d'importance, c'est se dire amoureux qui met en exaltation de joie. Le Biglemoi est encore un de ces néologismes importants. Apparemment une danse originale et sensuelle qui met encore une fois l'accent sur l'amour. Il vient de « bigler » qui signifie loucher, regarder avec envie, et il est une dérivée du « regard dans le regard ». Colin qui, au début, « avait tant envie d'être amoureux », sans trop comprendre, s'embarque dans une histoire, un mariage. C'est seulement quand les choses commencent à aller mal (maladie de Chloé) que l'on peut percevoir une complicité, des sentiments plus forts entre les deux amants, ce qui amène à penser que pour tous les personnages dans la suite du livre, les sentiments vont s'approfondir.
Le rôle central du jazz et de la musique
Le pianocktail fait référence à cette ivresse sensuelle, mais également à la musique forcément, qui semble indissociable des quelques vagues sentimentales moins légères que l'on peut repérer dans le roman. La musique parcourt le livre entier, sur des airs de jazz et de blues créés 50 ans plus tôt. Cette musique semble être en réalité le seul aspect sincère de l'histoire. Le jazz est peut-être même le fil conducteur du roman. L'environnement de Colin est très musical c'est certain. Entre son pianocktail, son apprentissage du biglemoi, sa rencontre amoureuse avec Chloé, séduite par sa maladresse (« vous êtes arrangée par Duke Ellington ? » en référence au morceau de musique « Chloé », arrangée par Duke Ellington), la patinoire et le soi-disant hymne qui annonce le nettoyage de la piste, etc.
Oui, le livre est « musical » dans ce sens. Mais je le qualifierais de musical également pour une autre raison moins évidente, je crois. Malheureusement, n'ayant pas effectué la lecture complète de l'ouvrage, je ne peux pas affirmer mon impression en rapport avec l'entièreté du roman. Cependant, j'ai constaté qu'à partir d'un certain moment, l'univers merveilleux et fantastique dévoile son côté macabre et c'est ainsi que je me permets de relier cette éternelle complainte, cette mélancolie et fatalité qui s'acharne sur les personnages, au jazz ou plus précisément au blues qui lui-même est la matérialisation auditive de cette grande mélancolie.
La musique produit le contraste majeur de l'œuvre, entre la superficialité d'un monde sans intérêt et la poigne, la couleur, la consistance, la valeur, la robe de la musique.
Conclusion : une œuvre moderne et intemporelle
La vie n'est pas solitaire. Dans ce livre est cultivé l'importance des autres, de ce qu'ils pensent. Le fait qu'ils sachent qu'on sait est plus important que celui de savoir simplement. Ce livre est tellement nuancé, riche et coloré que les idées se bousculent dans ma tête.
L'auteur est à mon avis un véritable jongleur professionnel de vocabulaire et, associé à l'environnement magique de ce livre, il parvient avec un extraordinaire don de prestidigitation à formuler et à suggérer une philosophie très claire. Celle de la superficialité vitale, autrement dit une richesse recherchée tant au niveau culturel, qu'au niveau social et financier. En plus de cela, j'ai trouvé cet ouvrage incroyablement moderne. Peut-être Vian veut-il mettre en évidence le fait que les mentalités restent inchangées et que seule l'avancée technologique nous différencie de cette époque. C'est très étrange.
La lecture de ce livre en est véritablement très agréable pour ma part, car je ne suis pas spécialement portée sur les ouvrages non-fantastiques de plus de 20 ans en général. Mais pour celui-ci, il m'en coûte de ne pouvoir le terminer (aucun rapport avec votre limitation, uniquement en conséquence de l'importance de l'étude que nécessite une session d'examen de fin d'année). Le livre, en plus d'être moderne, est libéré. J'entends par là que sur certains sujets parfois encore tabous à notre époque, il parvient à conserver une impressionnante clarté malgré ses nombreux sous-entendus et terminologies acrobatiques.
Pour terminer, j'ajouterai que cette fantaisie néologique m'apparaît comme une qualité tout à fait vivifiante. Ce vocabulaire nouveau est une véritable perle d'écriture. Réellement artistique, ce roman est tout à fait incriticable.