
Une jeunesse de héros : Blake et Mortimer rajeunie
"Après avoir triomphé de la machination ourdie par Voronov, Blake et Mortimer abordent l'année 1958 avec optimisme. Un état d'esprit identique à celui qui règne sur le gigantesque chantier de l'Exposition universelle qui va bientôt se dérouler à Bruxelles. Les pays exposants rivalisent pour y présenter leurs plus belles réalisations en matière de culture, de technologie et de vision de société. Le professeur Philip Mortimer a été choisi pour diriger le pavillon de la "British Industry". Blake et Mortimer ignorent qu'un danger inédit et imminent menace. Une organisation terroriste, d'origine indienne, tente de déstabiliser l'Exposition universelle au moyen d'une arme inconnue des puissances de l'époque. Ce mouvement terroriste serait dirigé par Açoka, un mystérieux empereur indien revenu de la mort après plus de 2 000 ans ! S'il le savait, Mortimer se souviendrait d'un épisode cruel dont il porte encore les marques. C'était aux Indes, au moment où le jeune Philip rencontra l'intrépide Francis." (Présentation Dargaud)
On ne peut pas ouvrir le premier tome (il y en aura deux) des Sarcophages du 6e continent sans remarquer l'exercice de style auquel s'est livré Juillard, dessinateur de cette nouvelle suite des Aventures de Blake et Mortimer. En effet, les auteurs de cet album se sont amusés à rajeunir les héros si célèbres d'Edgar P. Jacobs pour nous raconter leur jeunesse et particulièrement leur rencontre et le premier amour de Mortimer. Juillard avait déjà fait l'expérience inverse, à savoir les vieillir dans L'Aventure immobile, album sorti en 1998 chez Dargaud.
Le risque de dénaturer l'œuvre originale et la conception de Jacobs envers ses personnages s'est évidemment posé à Juillard : « Le problème de ces héros est qu'ils sont repérables par leur ornement pileux. Dès qu'on enlève la barbe ou la petite moustache, ce n'est plus eux. Quand j'ai reçu le scénario, j'avoue m'être fait un peu de souci. J'avais fait des petits croquis, mais cela ne marchait pas du tout. Par la suite, j'ai travaillé avec des calques pour, progressivement, les amincir, surtout Mortimer, enlever la pilosité et masquer les rides. Une démarche très simple en fait. » (Interview de Juillard, site de Dargaud)
Cette volonté de rajeunir les personnages amène les auteurs à expliquer l'origine de la célèbre barbe de Mortimer. Le résultat est convaincant et permet au lecteur de satisfaire sa curiosité quant à la jeunesse de Blake et Mortimer.

Une dimension humaine inédite
Cette période de leur vie introduit un écart notable par rapport aux albums de Jacobs : l'évocation des sentiments des deux héros principaux. Dans cet album, ils prennent une dimension humaine beaucoup plus importante qu'auparavant.
Le retour en Inde de Mortimer pour revoir ses parents le confronte aux problèmes de la décolonisation et du racisme. Sa prise de conscience est plutôt brutale, et l'œuvre s'ouvre donc sur des enjeux très humains. De plus, le passé de Mortimer est une clé de l'énigme : une vengeance personnelle contre lui va s'inscrire dans un cadre plus large de politique et de conflit de dimension internationale.
Néanmoins, les auteurs restent fidèles à l'esprit de la série en multipliant les inventions technologiques. Comme dans chaque histoire de la série, les deux héros vont régler un conflit qui menaçait la sûreté de la planète.
Terrorisme et actualité : une résonance contemporaine
Yves Sente, le scénariste de cet album, a réussi à donner une résonance très contemporaine à un récit historiquement daté. Bien que l'histoire se passe pendant la Guerre froide en 1958, elle résonne avec notre actualité brûlante. Le thème du terrorisme à l'échelle mondiale nous touche assez actuellement pour que nous ne considérions pas la période évoquée dans Les Sarcophages du 6e continent trop éloignée de nous. La Machination de Voronov avait aussi abordé le sujet des armes bactériologiques, sujet qui fait malheureusement partie de nos actualités.
L'année 1958 et l'Exposition universelle ne sont pas sans intérêt dramatique, comme le rappelle Yves Sente : « Il s'agit d'un huis clos international fabuleux où, en pleine Guerre froide, toutes les puissances sont représentées sur un mouchoir de poche et rivalisent entre elles pour montrer ce qu'elles ont de plus pointu en matière de technologie. Tout le monde vient en quelque sorte pour se "vanter". » (Interview de Sente)
Cette promiscuité des nations va multiplier les tensions, mais aussi permettre aux terroristes d'attaquer les pays occidentaux dans leur ensemble.

Les clins d'œil de Sente et Juillard
Les auteurs multiplient les références et clins d'œil. L'épisode où Mortimer sauve Gita, la princesse indienne, en tuant un tigre évoque les Aventures de Corentin, réalisées par Cuvelier qui avait collaboré au Journal de Tintin à la même époque qu'Edgar P. Jacobs. Les auteurs sont coutumiers de cette pratique, puisque dans La Machination de Voronov, une scène de restaurant rappelle étrangement Le Sceptre d'Ottokar d'Hergé.
Sente et Juillard reprennent aussi beaucoup des personnages de la série et même le Docteur Ramirez, personnage inventé par Ted Benoit et Jean Van Hamme, autre tandem ayant réalisé une suite aux Aventures de Blake et Mortimer. La position des personnages de la couverture est exactement la reprise de celle du célèbre album La Marque jaune.
Une sortie événement en 2003
La sortie de cet album s'accompagne d'un numéro spécial de Science et vie intitulé « Blake et Mortimer face aux démons de la science », paru le 15 novembre, et de La Damnation d'Edgar P. Jacobs, livre sur le créateur de la série écrit par François Rivière et Benoît Mouchart aux éditions du Seuil, paru le 7 novembre. Pour couronner le tout, une exposition sur Blake et Mortimer se tient du 13 novembre 2003 au 30 avril 2004 au Musée de l'homme à Paris.
Titre : Les Sarcophages du 6e continent
Série : Blake et Mortimer
Éditeur : Dargaud