
Les critiques virulentes à la parution
Gustave BOURDIN pour "Le Figaro", 5/07/1857
"Il y a des moments où l'on doute de l'état mental de M. Baudelaire, il y en a où l'on n'en doute plus - c'est, la plupart du temps, la répétition monotone des mêmes mots, des mêmes pensées -. L'odieux y coudoie l'ignoble, le repoussant s'y allie à l'infect. (...)
Jamais on n'assista à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de vermine. Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l'esprit, à toutes les putridités du cœur.
Si l'on comprend qu'à vingt ans, l'imagination d'un poète puisse se laisser entraîner à de semblables sujets, rien ne peut justifier d'un homme de plus de trente, d'avoir donné la publicité du livre à de semblables monstruosités."
Même auteur, pour le "Journal de Bruxelles", dix jours après
"(...) Rien ne peut donner une idée du tissu d'infamies et de saletés que renferme ce volume. Les amis de l'auteur en sont épouvantés, et se hâtent de proclamer une chute, de peur que la police n'intervienne : les citations mêmes ne sont pas possibles à une plume honnête. C'est par là et par un sentiment de dégoût, plus fort que tout le reste, que M. Baudelaire échappera au fouet des gens qui se respectent."
Louis MENARD pour "La Revue philosophique et religieuse", 09/1857 (on peut souligner que cet homme était un ancien ami et condisciple de Baudelaire)
"M. Baudelaire voudrait passer pour un méchant diable aux doigts crochus, au pied fourchu. En lisant son livre, on se le figure tout autre : ce doit être un grand garçon, un peu gauche, avec une longue redingote noire, le teint jaune, les yeux myopes et les cheveux de séminariste. (...)
Son mal réel est d'avoir vécu dans un monde fantastique, tout peuplé d'ombres malsaines, qui se dissiperaient au contact de la réalité. Les rêves n'ont pas de corps. Qu'il laisse là les poètes de la Renaissance et les charniers romantiques de 1830. Qu'il entre dans la vie commune, et il saura revêtir, de cette forme qu'il possède à un si haut degré, des créations vivantes et saines. Il sera père de famille et publiera des livres qu'il pourra faire lire à ses enfants."
Les éloges et le soutien des contemporains
Gustave FLAUBERT, lettre du 13/07/1857
"Franchement, cela me plaît et m'enchante.
Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités). L'originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l'idée, à en craquer.
J'aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage qui la font valoir, comme des damasquinures sur une lame fine. (...)
En résumé, ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c'est que l'art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l'aimer, d'une façon triste et détachée qui m'est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d'Angleterre."
Edouard THIERRY pour "Le Moniteur Universel", le 14/07/1857
"Le poète ne se réjouit pas devant le spectacle du mal. Il regarde le vice bien en face, mais comme un ennemi qu'il connaît bien et qu'il affronte. (...) Il parle avec l'amertume d'un vaincu qui raconte ses défaites.
Je le rapproche de Dante, et je réponds que le vieux florentin reconnaîtrait plus d'une fois dans le poète français sa fougue, sa parole effrayante, ses images implacables et la sonorité de son vers d'airain."
Le scandale littéraire et l'héritage de l'œuvre
La parution des "Fleurs du Mal" a déchaîné dans la presse une véritable querelle littéraire, qui s'est matérialisée par une suite de "question-réponse" à travers les différents journaux de l'époque. On remarquera toutefois que la majorité des critiques négatives émanent de journaux religieux et/ou de personnalités conservatrices et bien-pensantes (vous soulignerez sans doute que "Le Figaro" n'a pas changé de registre depuis le XIXème...).
On sait que, généralement, le public cultivé s'en tenait à l'opinion de BRUNETIERE :
"Baudelaire est l'une des idoles de ce temps - une espèce d'idole orientale, monstrueuse et difforme, dont la difformité naturelle est réhaussée de couleurs étranges, et sa chapelle l'une des plus fréquentées. Indépendants et décadents, symbolistes et délinquescents, dandys de lettres et wagnérolâtres, naturalistes mêmes, c'est là qu'ils vont sacrifier, c'est là qu'ils s'enivrent enfin des odeurs de corruption savante et de perversité transcendantale qui se dégageraient, à ce qu'ils disent, de leurs Fleurs du Mal." (paru dans "La Revue des Deux Mondes" le 1/06/1857)
PS : Vos commentaires sont les bienvenus, je serai curieuse de connaître votre conception personnelle de l'œuvre de Baudelaire...