
De la laideur découle une brume d'aigreur. Comment vous dire que je ne peux passer de profil sans tenter de cacher ce que Cléopâtre ne cessait d'arborer ? Comment vous faire sentir la tristesse qui m'envahit quand je sens les regards s'appuyer sur l'étrange forme qu'a prise mon nez ? Comment vous expliquer que les anciens regards moqueurs me font aujourd'hui renoncer à toute relation de cœur ? Comment vous faire comprendre que lorsqu'un homme me parle, je ne peux m'empêcher de lui présenter mon nez, pour qu'enfin au moment de conclure il ne puisse en rien être étonné ? Comment vous montrer ma peur de ne jamais être aimée, comment exprimer le fait que je fuis devant tous mes possibles prétendants pour la seule raison que je ne suis qu'un laideron ? Quand ils me complimentent, je pense qu'ils me mentent. Quand mes amis me demandent « et tes amours cette année ? », si je leur réponds : « le désert », ils pensent que je veux garder une part du mystère. Ils me tannent jusqu'à ce que je leur dise ce qu'ils croient être la vérité mais qui n'est en fait qu'une immense contrevérité. Comment raconter : j'ai dix-neuf ans, je suis seule depuis deux ans, je n'ai eu que deux amants et je n'ai fait l'amour qu'une fois, c'était il y a trois ans ?
Les exigences de la beauté féminine aujourd'hui
Que doit être une femme aujourd'hui ? C'est simple : une femme doit être belle, intelligente, performante, aussi bien en amour qu'au travail, aussi bien sexuellement que publiquement, jeune quel que soit son âge, multifonctions mais aussi multipositions.
Et moi, comment je fais si je n'ai aucune de ces qualités ? Qu'est censée faire la première tâche venue quand de partout on l'assaille, on la mitraille ? Que dois-je faire quand à dix-neuf ans, ma peau est plus proche de celle d'un éléphant que de celle d'un enfant, quand mon nez est déjà tout cabossé, que mes seins commencent à subir un glissement de terrain, que ma culotte devient celle d'un cheval et que mon ancienneté de sexualité se trouve encore au premier palier ?
Fuir les relations : une solution radicale
Une conclusion s'impose : fuir. Comme tous ces détails me tenaillent, je n'ai trouvé qu'une solution : fuir toutes relations. C'est triste direz-vous ? Là au moins nous sommes d'accord mais ce n'est pas d'un très grand réconfort car enfin ça ne m'avance pas plus et je commence à me faire des puces !
Quand l'ironie du sort s'en mêle
Petite, alors que j'étais une belle blonde aux cheveux lisses et dans l'innocence de l'âge, je me moquais des autres sans penser aux conséquences de mes bavardages. Mon professeur de physique avait des cheveux particuliers, je ne pus que constater qu'ils semblaient s'être pris une forte décharge d'électricité ! Mal m'en a pris de critiquer, voilà que deux ans après, mes cheveux raides et soyeux semblaient s'être fait remplacer par le tas d'algues arboré par ma prof de conductivité !
À ce même moment, toujours naïvement, je regardais avec effroi les nez proéminents, bossus et peu avenants de mes concitoyens sans savoir qu'un jour ce serait le mien qui trônerait parmi ces étrangetés. Comment répondre aux questions permanentes « comment t'es-tu cassé le nez ? » alors que je suis tout simplement la seule à ne pas y avoir échappé en l'ayant hérité !