Un comptoir en zinc, des banquettes en Skaï caramel, un écran qui diffuse les courses, et, ce soir-là, un DJ à l'entrée. Au bar L'Imprévu, dans le quartier de la porte de Clichy à Paris, le collectif Bouledogue organisait l'une de ses "teufs PMU", ces soirées mensuelles montées à Paris et à Lille. Lumières colorées au plafond, beer pong sur la terrasse, parodies de phrases de "psychologie de comptoir" collées sur le zinc : tout est fait pour accentuer l'esthétique désuète du lieu. Selon l'enquête que Le Monde a consacrée au phénomène, 600 personnes ont réservé gratuitement leur place pour cette édition.

Le mouvement n'est pas isolé. Un guide, "Sur la route des Bars PMU®", publié avec le concours de l'opérateur, propose depuis novembre 2025 vingt-deux itinéraires pour parcourir ces établissements. Des médias spécialisés dans la restauration et le tourisme urbain en font une tendance. Un mot revient partout : l'authenticité.
Le décor d'un lieu qui n'est pas un décor
Ce qui attire les nouveaux venus, c'est justement ce que les habitués n'ont jamais eu besoin de nommer. "Dans les PMU, il y a ce côté fédérateur, un peu brut. Je me suis dit qu'il y avait un truc à faire, en essayant de garder l'âme des lieux tout en les rendant plus sexy", explique au Monde Valentin Malguy, créateur du collectif Bouledogue. Simon, 28 ans, dit chercher "la vibe" : "un truc un peu beauf, un peu simple, où tu peux crier fort, boire beaucoup, dire des conneries".
Le problème, c'est que la même salle est un lieu de jeu d'argent bien réel. Lalou Elie Thaieb, 75 ans, y vient tous les jours depuis trente ans ; il estime perdre "entre 200 et 300 euros par mois". Hamid, 30 ans, chauffeur de taxi, résume : "On est accros, un peu. Les jeux, c'est pas fait pour gagner." Un autre client, Redouane, informaticien de 40 ans, venu en groupe pour une teuf, assume le décalage : "On joue à chaque soirée, on se dit que c'est dans le folklore."

C'est là que se joue la tension. Pour les habitués, le PMU est un lieu de sociabilité et, souvent, une dépense contrainte ou addictive. Pour les nouveaux publics, il devient un décor, un patrimoine à photographier, une "ambiance". Le folklore est une catégorie de l'observateur, pas du joueur.
Le tourisme social, une notion précise
La formule de "tourisme social" mérite d'être remise d'aplomb, car elle ne désigne pas une manière de consommer des lieux populaires. Dans ses statuts, l'Organisation internationale du tourisme social (ISTO), héritière du Bureau international du tourisme social fondé en 1963, le définit comme "l'ensemble des rapports et des phénomènes résultant de la participation au tourisme et en particulier de la participation des couches sociales aux revenus modestes", une participation rendue possible ou facilitée "par des mesures d'un caractère social bien défini".
En France, la notion renvoie à un champ légal, à des dispositifs d'aide au départ et à l'économie sociale et solidaire. L'Union nationale des associations de tourisme et de plein air (UNAT), réseau fondé en 1920, en fait "un projet au service des hommes et des territoires". Le dossier de référence de l'Avise rappelle le chiffre qui donne son sens à l'expression : quatre personnes sur dix ne partent pas en vacances, une situation intimement liée aux niveaux de revenus.
Autrement dit, le tourisme social n'est pas une esthétique, c'est une question d'accès : qui peut partir, à quel prix, avec quelles aides. Boire une bière dans un bar PMU de son propre quartier, même avec un regard d'explorateur, ne relève pas de cette logique. Le phénomène décrit par Le Monde est un tourisme de proximité, une curiosité urbaine, parfois une mode - pas un droit aux vacances.
L'authenticité se met en scène
La confusion n'est pas anodine, car la quête d'authenticité a une propriété connue : plus on la cherche, plus on la fabrique. Le sociologue Dean MacCannell a décrit, dès 1976 dans The Tourist, cette "authenticité mise en scène" : le voyageur moderne cherche l'arrière-scène, le lieu vrai, et se voit souvent servir une version arrangée pour lui. Le bar PMU des teufs en est une illustration presque littérale : on y ajoute des lumières, des jeux, des slogans, pour rendre plus lisible une atmosphère que les habitués n'avaient pas besoin de mettre en scène.
Il y a là un paradoxe que l'enquête du Monde donne à voir sans le trancher. La "teuf PMU" se veut un hommage à un lieu populaire ; elle en fait aussi un objet de consommation culturelle pour des trentenaires qui, pour beaucoup, n'y auraient pas mis les pieds autrement. Le fondateur du collectif le dit sans détour : il s'agit de garder "l'âme" tout en rendant le lieu "plus sexy". Des études de consommation notent d'ailleurs que les adresses deviennent, pour les jeunes générations, des marqueurs de statut - la bonne table, le bon bar, le lieu que l'on a su dénicher.
Qui paie, qui profite
L'économie de ces soirées mérite d'être regardée de près. Le modèle est simple : entrée gratuite, consommation payante. Valentin Malguy le formule comme une alternative aux clubs : "Les gens en ont ras le bol de payer 20 balles pour entrer dans un club." Le bar, lui, y gagne une clientèle nouvelle un soir par mois ; le collectif, une visibilité qui peut se monétiser ailleurs ; l'opérateur, une image rajeunie - d'où le guide promotionnel. La France compte environ 14 200 points de vente PMU, selon Le Monde, et chacun cherche sa place dans un paysage de consommation qui bouge.

Les perdants sont moins visibles. Ce sont les habitués dont la salle est réaménagée le temps d'une soirée, et surtout les joueurs qui, tous les jours, laissent au comptoir des sommes réelles. Le jeu d'argent est une activité encadrée et taxée : les mises ne reviennent pas intégralement aux joueurs, et une partie alimente la filière hippique et les prélèvements publics. La dépense des habitués ne finance donc pas seulement leur loisir ; elle fait vivre un secteur. La "teuf" gratuite, elle, repose sur la vente de boissons - un transfert de dépense, pas une gratuité.
Reste une question que rien ne permet de trancher aujourd'hui : la mode va-t-elle déplacer les habitués ? Le Monde note que leurs habitudes ont été "un peu chamboulées" le soir de la teuf, sans plus. À petite échelle, la dynamique rappelle celle du surtourisme : un lieu jugé authentique attire, se transforme, et peut finir par éloigner ceux qui l'habitaient. Rien ne prouve que ce soit le cas ici, et les habitués interrogés sont toujours là. Mais l'analogie mérite d'être posée, car elle est le vrai enjeu social du dossier.
Ce que la mode révèle
Le succès des teufs PMU dit quelque chose de réel : une lassitude envers des espaces urbains jugés chers, lisses et individualistes, et un désir de lieux moins codifiés. Il dit aussi que le mot "social" est devenu élastique, au point de désigner parfois le simple fait de fréquenter des lieux populaires.
Or le tourisme social, lui, se mesure à des départs en vacances, à des aides, à des hébergements accessibles. Confondre les deux, c'est prendre un décor pour une politique. Les bars PMU peuvent être réhabilités, photographiés, mis en guide : cela ne fera pas partir un enfant de plus en colonie, ni une famille modeste en week-end. C'est peut-être la seule chose que la "teuf" ne pourra pas esthétiser.