
Treize mois se sont écoulés, treize mois de reconstruction, de tristesse et d'égarement. Je garde précieusement un bout de sa queue que maman a coupé avant qu'elle ne parte pour toujours. Mais ça ne remplace pas l'être aimé. Cependant, après tout ce temps passé à me morfondre sur mon sort, j'ai décidé de tourner la page et de passer à autre chose. Il le faut, c'est vital. Un soir, au repas, j'ai estimé que le moment était venu d'exprimer ce que je voulais vraiment et ainsi partager mes vœux avec ma famille. Quoi qu'il en soit, elle les accueillit avec gratitude. Tout d'abord, je souhaitais un cheval, car l'équitation me manquait, et ensuite, qu'on ne parle plus de ce tragique soir. C'était clair et simple comme bonjour. Mais tout de même, les parents n'avaient pas forcément les moyens de me payer un cheval, et cela, je le comprenais parfaitement. J'ai donc patienté quelques mois, ce qui m'a permis de me préparer pour accueillir le nouveau pensionnaire.
Toutes les semaines, nous recevions le journal de la région. Je fonçais dessus et me mettais à lire les petites annonces. Un jour, je suis tombée sur l'une d'elles, la description du cheval m'a plu tout de suite : « À vendre Pur-sang Arabe gris, sans papier, 1m58, 12 ans, bon sauteur ». Après avoir montré la petite annonce aux parents, nous avons contacté les propriétaires. Très sympathiques, nous avons convenu d'un rendez-vous une semaine plus tard. Moi, excitée comme une puce, je n'en dormais plus la nuit. Bref, une semaine plus tard, comme convenu, nous étions là.
Nous attendions devant une carrière, et puis, un bruit familier se fit entendre : un cheval marchant sur le béton s'approchait. Quelle beauté ! Grand, beau, majestueux, comme dans un rêve. Cela vous semble sans doute fortement imagé, mais c'est ce que je pensais à cette époque. Je regardais les propriétaires s'affairer autour de lui pour le préparer. J'avoue, j'avais le trac : j'allais monter un cheval que je ne connaissais pas, dans un environnement inconnu, avec des gens étrangers. On ne sait pas ce qui peut survenir une fois en selle. Ben oui, le cheval pète les plombs sous prétexte qu'il y a un cavalier inconnu sur son dos, cela peut arriver ! Mais bon, l'optimisme est le meilleur combat contre le pessimisme !
Bref, lorsque je me mis en selle, je sentis bien Romy sous moi, ses mouvements étaient « cool », ce qui me mettait en confiance. Quelques pas de trot et de galop, et l'affaire était dans le sac. Mais pas si vite ! À peine avais-je dit cela que le cheval fit un bond sur le côté : il avait eu peur des poules qui se trouvaient juste à côté de la carrière. Rien de grave, j'ai mis cet écart sur le compte du manque de connaissance l'un de l'autre, et voilà. Mais cela aurait dû plutôt me mettre la puce à l'oreille… On m'a fait sauter un obstacle de 80 cm de haut. À la réception, Romy a fait un saut de mouton. Je ne me suis pas posé de question et, comme par hasard, le propriétaire m'a dit juste après : « C'est un cheval qui a besoin de beaucoup travailler pour arriver à un dressage maximum, et il peut sauter 1 m sans difficulté. » Effectivement, 2 ans plus tard, j'arrivais à sauter 1m40 avec lui. Mais une chose à la fois. Dès que la paperasse fut remplie et signée, Romy m'appartenait. Enfin.
Et quelques semaines plus tard, il était chez moi. On lui avait fait un enclos pour lui tout seul, car juste à côté de celui-ci se trouvait la prairie du poney de ma sœur. Lorsqu'il fut lâché, il commença à galoper en longeant les clôtures. Arrivé à la hauteur du poney, qui était très content de voir un nouveau venu, il se cabra et continua en trottant élégamment. Il a fait le beau comme cela pendant une demi-heure : tête haute, port de la queue relevé et dans une allure extrêmement souple. Je me suis même demandé si ce cheval m'appartenait, vu la prestance qu'il dégageait. Mais non, ce n'était pas une illusion, il était bien à moi.
Quelques jours plus tard, après l'avoir laissé s'habituer à son nouvel habitat, le moment de le monter était arrivé. Je dois dire qu'il semblait presque dormir, tellement il était lent. On n'aurait jamais pu affirmer qu'il y avait une relation entre le cheval du premier jour et celui de maintenant. C'était très bien pour moi.
Cependant, les choses étaient totalement différentes à l'extérieur, en balade. Quel calvaire ! Il était tout le temps « à 200 à l'heure » ! De plus, la moindre petite chose inconnue l'effrayait, ce qui n'arrangeait son cas. Il fallait toujours faire attention à ses réactions parfois violentes. C'était vraiment pénible. D'ailleurs, j'ai vite laissé tomber les balades, moi qui adorais les promenades à cru. Eh bien, ça s'annonçait mal ! L'une des erreurs (hé oui, il y en a eu d'autres) que j'ai commises lors de l'achat, c'est de ne pas être sortie de la carrière pour aller faire une promenade.
Le vétérinaire devait passer pour faire les vaccins de tout le monde, et je lui ai demandé s'il ne pouvait pas faire un tour d'horizon sur Romy. Bien sûr, il a accepté, et il s'est révélé que mon cheval fringuant de 12 ans, eh bien, n'en avait pas 12, mais bien 16 ! Vous vous rendez compte du mensonge ? En plus, 16 ans, c'est vieux pour un cheval, sachant que la moyenne d'âge est de 20-25 ans ! J'en suis restée abasourdie, au bord des larmes, moi qui voulais un cheval d'âge moyen pour le garder assez longtemps ! Deuxième magouille. Ça va continuer encore longtemps ?!
Il se trouve que oui, car quelques soirs plus tard, nous avons dû appeler le vétérinaire en urgence : Romy faisait une grosse colique. Il avait mal et je ne pouvais rien faire, c'était affreux. Le pire, c'est que le vétérinaire est arrivé avec une heure de retard. Lorsqu'il a ausculté mon cheval, il a confirmé mes soupçons : colique de l'intestin grêle. Il a ajouté que trois heures de plus et c'en était fait pour lui. Merci monsieur le vétérinaire d'être arrivé en retard ! On ne peut compter que sur soi-même ! Et il paraîtrait même qu'il serait sujet à ce genre de problème ! Allez, troisième mensonge dans la tronche ! Mais bon, j'ai prêté attention à tout comportement anormal et tout s'est bien passé par la suite.
Le déménagement et les galères
Plus ou moins un an plus tard, nous avions prévu de déménager dans le sud de la France. Je n'avais pas envie de vendre mon cheval, sachant tous les problèmes qu'il avait et son âge avancé. Et puis, de toutes façons, qui l'achèterait ? J'en ai bien parlé à deux ou trois amies qui possédaient des chevaux, mais c'était toujours : « oui, non, je ne sais pas ». Alors j'ai laissé tomber. Merci les copines. N'ayant plus le choix, nous avons décidé de louer un van pour transporter Romy et Gitane. Le jour J, les transporteurs sont partis avant nous et nous, un peu plus tard. Huit heures de voyage et d'ennui.
Lorsque nous sommes arrivés, il était 18 heures, le van n'était pas encore là. Qu'ils se dépêchent, sinon la nuit va tomber ! J'étais un peu stressée, je voulais les voir le plus vite possible. Mais ils tardaient… 19 heures… 20 heures… 21 heures… 22 heures. Mais où sont-ils passés ? Impossible de les joindre, et la nuit noire était tombée. Ce n'est que vers minuit qu'on entendit un bruit de moteur : ils arrivaient, enfin ! Une fois débarqués, nous les conduisîmes vers les pâturages où ils devaient être installés. Ils étaient très calmes. Le noir nous empêchait de les voir, mais nous pouvions entendre leur souffle. Aucune trace d'inquiétude. Le pré était perché dans la montagne, entre les chênes de Provence. On le louait pour trois fois rien. Et nous les avons laissés là, ils allaient être bien. Mais il faisait noir… Espérons qu'ils ne vont pas tout casser.
Le lendemain s'annonçait comme une journée pleine d'émerveillement. Le soleil était au rendez-vous et je me voyais déjà à cheval. Arrivée à la propriété, j'angoissais : je savais qu'il y avait quelque chose qui clochait. Tout d'abord, Romy était séparé de Gitane. Ensuite, une femme, grande et forte, est arrivée sur nous comme une furie. Elle avait l'air en pétard. Pas un bonjour, mais un cours de morale, disant que c'était inconscient de mettre des chevaux dans un lieu inconnu, qu'ils avaient défoncé les fils électriques, qu'ils avaient fait échapper un vieux cheval qui se trouvait à côté de leur enclos, et qu'il avait couru sur le macadam près de quinze kilomètres ! Elle l'avait retrouvé tout essoufflé, avec trois fers en moins et très mal en point.
En entendant cela, nous avons été effrayés : cela aurait pu être bien pire. On était passé à côté d'une catastrophe, et heureusement que nos chevaux ne l'ont pas suivi, sinon je n'ose imaginer ce qui se serait passé. Mais elle n'avait pas tort : on aurait dû prévenir un centre équestre pour les héberger cette nuit-là. Mais bon, les faits étaient là. Romy avait une blessure à l'épaule et Gitane était surexcitée, mais rien de grave. Le seul problème, c'est que la femme ne pouvait plus les voir en peinture. Nous étions dans une galère pas possible, et en plus, aucun centre équestre n'avait de place pour les accueillir. Sauf un, qui par un heureux hasard avait justement deux places de libres. On a, bien entendu, sauté sur l'occasion. Et il s'est révélé que ce club avait de bonnes infrastructures : des carrières immenses, des paddocks et des sentiers pour aller se balader.
La révélation : une nouvelle méthode équestre
Nous sommes restés deux ans. La première année s'est très bien déroulée : j'ai même pu prendre des cours avec Romy. Mais je ne devais pas trop m'approcher des autres chevaux, sinon il fonçait dessus, preuve que je ne le contrôlais pas du tout, ou si peu. À part ça, il coopérait. En échange, je ne l'ennuyais pas, mais ce n'était pas très cool, car je sentais que ce n'était pas un bon moyen pour favoriser notre relation. De plus, la deuxième année, j'ai dû arrêter les cours, car j'avais de plus en plus de problèmes avec lui. Il devenait un danger pour les autres et pour moi. Il mordait, alors qu'avant il ne le faisait jamais. Il prenait le dessus sur moi. De temps en temps, je rentrais en pleurs à la maison car je ne savais pas quoi faire pour le remettre à sa place. Je savais que cette nouvelle place de dominant ne lui convenait pas, car il multipliait les coliques et devenait de plus en plus peureux. Un véritable problème !
Et puis un soir, alors que j'étais en train de réfléchir à cette impasse, je remarque un livre dans ma bibliothèque auquel je n'avais jamais vraiment prêté attention. En l'ouvrant, j'ai tout de suite accroché. En préface était écrit ceci :
« C'était un Caballero, un aristocrate, et il avait voué toute sa vie aux chevaux. On disait de lui que c'était un homme très vertueux et très modeste, et tous ceux qui l'avaient vu monter étaient enthousiasmés par ce spectacle et très profondément impressionnés par sa maîtrise équestre.
Au terme de sa vie, à l'âge de quatre-vingt-seize ans, sur son lit de mort, il appela auprès de lui son neveu afin de lui faire ses adieux.
Et il en fut ainsi. À la fin, lorsque le neveu voulut s'éloigner et quitter la chambre, il vit pour la première fois des larmes sur le visage du vieillard. Celui-ci saisit à nouveau la main du jeune homme et lui dit à voix basse :
– Quel dommage de devoir mourir maintenant.
– Pourquoi ? lui demanda son neveu en lui caressant tendrement la main. Cette heure arrive pour chacun, et ta vie a été longue, heureuse et riche.
– Oui, dit alors le vieillard, tu as raison, mais cela ne fait qu'une semaine environ que, pour la première fois, j'ai compris ce que c'est vraiment de monter à cheval ! »

Ce message m'a intriguée et j'ai commencé à lire le livre en entier. Ce fut pour moi une véritable révélation. L'auteur expliquait tout ce qu'il fallait savoir pour résoudre mes problèmes et comment arriver à une relation stable et durable avec son cheval, tout en douceur. C'était fantastique et j'avais hâte de commencer les exercices avec Romy.
Et figurez-vous qu'après quelques leçons, mon cheval devint plus calme. Il ne cherchait plus à me dépasser lorsque je le tenais en longe : il restait bien derrière moi, signe que j'étais pour lui un être digne de confiance et que je le dominais. Mais les moments les plus extraordinaires furent ceux où mon cheval me suivait partout en liberté. J'arrivais même à le faire sauter simplement avec des signes de la main. Ces moments de pur bonheur, je les devais à l'auteur de ce livre magique. Il était dans ma chambre, bien visible, et pourtant, pendant 8 ans, je n'avais même pas pris le temps de le regarder. Vous y croyez, vous ?!
Je suis certaine que si je n'avais pas dû vendre Romy, j'en aurais fait le cheval le plus gentil du monde, lui qui était chaud, dangereux et sur le qui-vive. Tous ces mauvais souvenirs étaient oubliés. Malheureusement, nous avons encore déménagé et cette fois, nous n'avons pas pu prendre nos chevaux, car la Guyane se trouve à l'autre bout de la planète. Mais cela ne m'empêche pas de penser à mon petit Romy qui me manque beaucoup. Je me demande comment ça se passe avec son nouveau propriétaire. Maintenant, je vais essayer la méthode avec d'autres chevaux. Une grande aventure commence…