
On lui coupe une tête, il lui en repousse aussitôt deux ! Ce dragon immortel, c'est le trafic de drogue. On le chasse d'un quartier, d'une région ou d'un pays, il réapparaît dans celui d'à côté. Avec ses multiples têtes (héroïne, cocaïne, cannabis, ecstasy, LSD, amphétamines...), le monstre pèse, selon les experts, entre 300 et 800 milliards de dollars. Un chiffre d'affaires comparable à celui du marché mondial de l'automobile ! Et un dragon d'autant plus insaisissable qu'il se métamorphose...
Trafic de drogue : un marché mondial en constante mutation
« Le trafic se déplace », explique Damian Zaitch, professeur de criminologie à l'université Érasme de Rotterdam (Pays-Bas). Ici, à cause d'un champignon qui ravage les plantations. Là, à cause d'une vague de répression, d'un changement de la demande, d'une guerre entre trafiquants. En dix ans, les plantations de coca (qui donne la cocaïne) de Bolivie ont été remplacées, au premier rang mondial, par celles de Colombie.
Pour l'héroïne, ce jeu de balancier s'est opéré entre les champs de pavot du « triangle d'or » (Asie du Sud-Est, notamment la Birmanie) et ceux d'Afghanistan. Les talibans, qui avaient interdit de planter du pavot, ayant été chassés du pouvoir à Kaboul en hiver 2001, les paysans afghans en ont replanté massivement. Résultat ? Ils replacent en 2002 leur pays au premier rang mondial de la production d'opium.
Des changements interviennent aussi du côté de la demande. Les consommateurs achètent moins d'héroïne. Par crainte de la transmission du virus du SIDA par des seringues infectées, mais aussi parce que la marchandise est plus chère. L'opium frais, qui sert à fabriquer l'héroïne, était dix fois plus cher en 2001 (300 dollars le kilo) qu'en 2000, selon un rapport de l'ONU.
Les nouveaux parrains : des chefs d'entreprise discrets
Les trafiquants changent également. « En Amérique du Sud, ils sont plus jeunes, entre 30 et 40 ans, note Damian Zaitch. Ce ne sont plus des gens issus des classes pauvres, comme à l'époque des cartels contrôlés par des chefs sanguinaires, à l'image de Pablo Escobar, il y a une quinzaine d'années. Ce sont des hommes de la classe moyenne, dotés d'une bonne éducation, sans casier judiciaire. En Colombie, ils entretiennent des contacts avec la classe dirigeante. Ils recourent donc davantage à la corruption qu'à la violence pour parvenir à leurs fins dans ce pays. Ils sont plus discrets que l'ancienne génération, aisément repérable par son train de vie somptuaire, avec zoos privés dans des ranchs de luxe. »
Cartels et réseaux criminels : la fin des organisations centralisées
L'ère des grandes organisations centralisées est révolue. On avait beaucoup exagéré l'importance des cartels colombiens de Medellin et Cali. Le trafic s'est internationalisé, des alliances se nouent au jour le jour entre des clans, des familles, des mafias, des individus, en constante réorganisation pour éviter les coups de la répression. L'alliance entre ces différents chefs dure le temps des opérations qu'ils montent ensemble. Ils sont prêts à reprendre leur indépendance à tout moment, voire à se faire la guerre.
Violence et otages : les méthodes brutales des narcotrafiquants
Ainsi, aux États-Unis, on a vu des triades chinoises produire de l'héroïne en utilisant les mêmes composés chimiques que leurs concurrents de la mafia sicilienne, puis avertir la police américaine de l'arrivée de cette cargaison et profiter de la diversion pour s'occuper de leurs petites affaires... Il arrive que le producteur avance la marchandise au vendeur, qui la paiera après la revente. Mais pour installer la confiance, le producteur gardera un otage. Qui sera coupé en morceaux si le paiement se fait attendre. Ce qui explique peut-être l'attaque ratée de trafiquants français contre la gendarmerie des Sables-d'Olonne en mars 2002. Ils voulaient récupérer 300 kilos de cocaïne colombienne saisis par hasard par les autorités...
Drogues de synthèse : la nouvelle révolution du narcotrafic
Comme tout marché, celui de la drogue connaît aussi des révolutions technologiques. À la différence des drogues d'origine végétale, produites dans les pays du Sud, celles de synthèse sont surtout fabriquées dans les régions où elles sont le plus consommées, les pays industrialisés. L'ecstasy est fabriqué en Europe occidentale, surtout aux Pays-Bas, même si les producteurs néerlandais investissent dans de nouveaux laboratoires en Europe de l'Est. Autre avantage des drogues de synthèse : il suffit aux chimistes clandestins d'en modifier une seule molécule pour contourner le contrôle légal, fondé sur un tableau de drogues illicites.
Internet et mondialisation : les outils high-tech des trafiquants
« Le progrès profite aux narcocriminels », note l'Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), dans un rapport de février 2002 épinglant les effets pervers de la mondialisation des échanges commerciaux et financiers. Les dealers organisent leurs rendez-vous à l'aide de mobiles « clonés » (piratés), s'envoient les coordonnées d'aérodromes clandestins par e-mails codés et effectuent leurs virements d'argent en deux clics de souris en direction des paradis fiscaux, ces petits pays qui ne surveillent pas les mouvements de capitaux.
Les consommateurs aussi en profitent. On peut se procurer cannabis ou ecstasy « en ligne », et même les formules chimiques de stupéfiants ! L'OICS s'inquiète de cette « amateurisation de la narcocriminalité ».
Pourquoi la lutte contre le trafic de drogue reste un échec
Les moyens manquent pour lutter contre un tel fléau. Manque de coopération entre pays, même au sein de l'Union européenne, manque d'enquêteurs, aide insuffisante aux paysans producteurs tentés par l'argent facile de la drogue, hypocrisie des États face au blanchiment d'argent sale... « On gagne quelques escarmouches, parfois une bataille. Mais pour l'instant, personne ne se donne vraiment les moyens de gagner cette guerre », déclare Gérard Peuch, chef de la brigade des stupéfiants pour Paris et sa proche banlieue.