
Voici une dissertation que je devais réaliser en initiation à la philosophie, sur un sujet de notre choix.
Qu'est-ce que le ridicule ?
D'où vient-il et quelle est sa portée dans notre vie quotidienne ?
Petite note : J'utilise très fréquemment la définition des mots. Ce n'est surtout pas parce que je pense que vous ignorez leur signification — ce sont des mots extrêmement banals — mais je trouve toujours intéressant de m'y référer. Je peux ainsi écrire le plus clairement possible, surtout pour moi-même. Les définitions me donnent des pistes extrêmement intéressantes et insoupçonnées.
Tout d'abord, voici un arbre de la signification du mot « ridicule » tel qu'inscrit dans le dictionnaire. Je ne pense pas que le dictionnaire soit la réponse à tout, mais il met une piste intéressante sur les sens possibles d'un mot, et si l'on va à la source de la signification, on peut trouver des liaisons surprenantes. Ma démarche peut peut-être être considérée comme du sophisme, mais du moins elle m'aide à aller plus loin que ce que l'on prend pour compris et acquis. Je ne me baserai pas complètement sur cette démarche pour répondre à ma question.
Définitions du ridicule
Ridicule
I. Adj.
1. De nature à provoquer le rire, à exciter la moquerie, la dérision.
2. Par ext. Insignifiant
II. N. m.
1. Vx Personne ridicule.
2. Trait qui rend ridicule ; ce qu'il y a de ridicule.
Rire
- Exprimer la gaieté par l'expression du visage, par certains mouvements de la bouche et des muscles faciaux, accompagnés d'expirations saccadées plus ou moins bruyantes.
- Se réjouir.
- Ne pas parler ou ne pas faire qqch. sérieusement (soit pour faire rire autrui, soit par ironie ou moquerie).
- Rire de : se moquer de, tourner en dérision (ce qui est ridicule ou méprisable).
Moquer
Tourner en ridicule, traiter comme un objet de dérision ou de plaisanterie.
Dérision
Mépris qui incite à rire, à se moquer de (qqn, qqch.).
Mépris
- Mépris de : fait de considérer comme indigne d'attention ; sentiment qui pousse à ne faire aucun cas (d'une chose).
- Mépris de : sentiment par lequel on s'élève au-dessus de (ce qui est généralement apprécié).
- Mépris (pour) : sentiment par lequel on considère qqn comme indigne d'estime, comme moralement condamnable.
Gaieté
État ou disposition d'une personne animée par le plaisir de vivre, une humeur riante.
Plaisanterie
- Propos destinés à faire rire, à s'amuser.
- Propos ou actes visant à railler, à se moquer.
- Action de plaisanter ; chose dite ou faite en plaisantant.
- Par extension. Chose si peu sérieuse qu'elle en est dérisoire.
Du rire au mépris : l'origine du ridicule
Lorsque j'emploie le mot « ridicule », c'est dans le sens de la définition II-2. Mais je dois utiliser le sens adjectival pour continuer ma démarche.
Lorsque je faisais les liaisons entre les mots, je me suis rendu compte qu'au bout d'un moment, les définitions tournent en rond. Par exemple, railler revient à tourner en ridicule, qui amène à moquer, puis plaisanterie, puis railler — vous comprenez le principe. Donc le champ de signification du mot « ridicule » est assez complet.
Alors, on peut remarquer que le ridicule est causé par quelque chose qu'une personne peut trouver en général méprisant ou plaisant. Il est assez important, je pense, de bien voir la différence entre les deux. Le sens qu'on attribue le plus souvent au mot « ridicule » est celui du mépris, et c'est, dans le fond, le sens accepté. Nous utilisons le mot « ridicule » presque exclusivement dans le cas de choses méprisables. Par exemple, on dira que mettre des culottes par-dessus son pantalon est ridicule, parce qu'on considère cela comme moralement condamnable. Il y a une petite catégorie de gens plus ouverts, plus joyeux, qui trouveraient cela ridicule, mais dans le sens du rire de réjouissance. Les enfants sont dans cette catégorie, et je pense que c'est parce qu'ils n'ont pas de préjugés. Encore ici, je ne peux m'empêcher de me référer au dictionnaire...
Préjugé : Croyance, opinion préconçue souvent imposée par le milieu, l'époque, l'éducation ; parti pris, idée toute faite.
J'insiste sur le « souvent imposée par le milieu » ! Une définition qui me vient à l'esprit : le ridicule est une joie transformée en mépris par la société. On pourrait se référer à Rousseau : l'homme est fondamentalement bon, c'est la société qui le corrompt... Il avait en tout cas raison pour le ridicule.
Idée toute faite, parti pris. Le préjugé, qui amène à trouver des choses ridicules, est en fait un chemin facile, une option pour celles et ceux qui ne veulent pas pousser leur réflexion plus loin. Ceux qui sont fermés d'esprit, bornés. La tendance à croire ce que les autres disent en se disant : pourquoi pas ? J'ai des préjugés, et il est impératif de tenter de les faire exploser, d'aller plus loin que « oui mais tout le monde dit que », « c'est bien connu », « on sait bien, les *** sont de même ». En fait, sans préjugés, y aurait-il du ridicule ?

Le ridicule de l'opinion
Revenons au ridicule, relié au mépris. Le mépris, donc, consiste à considérer quelque chose comme indigne d'attention, d'estime. C'est donc un peu faire preuve de snobisme et de gonflage d'ego. Se placer au-dessus des autres et considérer leurs actes et leurs paroles comme inférieurs — nous le faisons tous à un moment donné ou à un autre de notre vie. Moi aussi, cela m'arrive, et même souvent.
D'ailleurs, j'essaie de relativiser tout cela en me disant : sur quoi puis-je me baser pour affirmer que ce que je dis est plus important ? Le fait d'avoir appris plus de concepts me rend-il meilleur ? Mon opinion est-elle la vérité ? Est-ce que je juge ces paroles parce que je les trouve superficielles, sans personnalité ? Si oui, je devrais plutôt m'indigner contre la source de ce manque de personnalité, qui est, en général, le manque d'inspiration, de sources créatives qui excitent l'imagination, la créativité, et finalement qui forgent et solidifient la personnalité.
Bref, si je trouve l'opinion de quelqu'un ridicule, c'est souvent parce que cette personne n'a pas eu la chance, la possibilité d'éveiller son esprit, de voir l'immensité des découvertes possibles hors des chemins déjà tracés. Ou alors cette personne a eu cette chance, mais ne veut pas explorer ces avenues encore vierges et entreprendre des réflexions parfois troublantes. Et où est le mal ? Que puis-je reprocher à cette personne qui a tout simplement peur ? Si elle vit et est heureuse, tant mieux pour elle. Je ne suis pas supérieure à cette personne parce que j'ai décidé de penser un peu différemment de ce qu'on me propose. J'ai tout simplement pris un autre chemin, qui me convient à moi, à mes convictions. À quoi servirait-il que je les impose aux autres ? Ce serait imposer un chemin déjà tracé, et je ne ferais que la même erreur que bien des gens... Alors je n'ai pas de raison de trouver quelqu'un ridicule à cause de son opinion.
Le ridicule de l'acte et de l'être
Vous marchez sur le trottoir et quelqu'un marche en chantant joyeusement très fort, d'une voix éraillée, nasillarde et très fausse. Premier réflexe ? Sûrement d'ignorer cette personne et de ressentir une certaine gêne... Un certain malaise...
(Je ne peux m'en empêcher... Sentiment pénible et irraisonné dont on ne peut se défendre.)
Pourquoi donc Bobbie (je suis fatiguée de dire tout le temps « quelqu'un » ou « une personne », alors changeons ceci pour Bobbie, nom fictif et hermaphrodite plus joli) agit de la sorte ? Pourquoi Bobbie agit différemment ? Cela semble être un accès de joie qui a brisé les barrières de la gêne et du « correct » en société. Pourquoi cette joie me met-elle mal à l'aise ? Pourquoi la trouve-je ridicule ? Parce que Bobbie chante faux, chante mal ? Et moi, vous ne m'avez pas entendue chanter. Seuls les rossignols auraient le droit de chanter ? Parce que Bobbie chante trop fort et m'indispose ? Alors cela ne tient plus du ridicule, mais de la sensibilité auditive.
Alors, QU'EST-CE QUI FAIT QUE BOBBIE EST RIDICULE ?
Je pense que c'est le fait que rares sont les gens qui prennent l'habitude de marcher sur le trottoir en chantant. Tout le monde marche sur le trottoir silencieusement, souvent en regardant par terre. Dans toutes les annonces, tous les films, les gens agissent de la sorte (sauf les enfants et les fous). Tout le monde se tait. Être apostrophé tient de la surprise, amène souvent une gêne étrange. Les sourires aux passants sont singuliers, souvent mal interprétés en raison de la paranoïa ambiante (je n'y échappe pas).
Gambader sur le trottoir ? J'ai tenté l'expérience seule, et je me suis arrêtée par peur des regards de travers. La peur d'être jugée. La peur du ridicule. Le malaise de ne pas faire comme tout le monde. Comme tout le monde.
Le ridicule comme créativité brimée
Le ridicule, être ridicule, c'est la créativité. C'est faire quelque chose que les gens n'osent pas — que ce soit moralement inacceptable (se balader tout nu) ou indigne d'estime (être habillé en rose, vert, bleu, jaune fluo avec des leggings — hahaha ! Voyez, j'en ai plein, des préjugés). C'est se dire : « Hé, basta, je vis, je fais ce que j'ai le goût de faire à l'instant, pourquoi pas, ça ne blesse personne. » C'est faire un pied de nez aux conventions, aux règles écrites par les autres.
Je parle du ridicule causé par l'acte voulu, conscient, qui est causé par le goût de la personne. Le ridicule de l'acte plus ou moins inconscient — comme par exemple se jeter dans une flaque de boue en hurlant de douleur parce que quelqu'un vous a légèrement poussé — revient quand même au fait que ce n'est qu'une façon différente d'avoir une réaction. Et si ce n'est pas de la créativité brimée, c'est de l'expression naturelle brimée et méprisée, ce qui est pire, quand on y pense.
Encore là, c'est l'entourage qui a décidé que réagir à une poussée ne se fait pas comme ça, donc c'est exagéré, ridicule. (Exagéré : qui dépasse la mesure. Et une mesure, c'est dans un cadre bien déterminé, convenu et convenable, décidé à l'avance par des conventions.)
Combien de gens trouve-t-on ridicules à cause de leur comportement ? Nous les jugeons sévèrement, et nous nous plaçons au-dessus d'eux. J'ai un exemple en tête, et je suis présentement en train de me questionner sur mes raisons de trouver cette personne ridicule. Je vois que c'est essentiellement causé par ce que j'ai entendu de cette personne, et j'ai irrémédiablement filtré tous ses actes et paroles dans ce préjugé. Je vois tout ce qu'elle fait à travers des observations et des propos qui ne sont pas les miens. Je vois tout ce qu'elle fait à travers des convenances sur lesquelles je ne me suis jamais questionnée.
Présentement, à cet instant précis, je regrette. Je vois mon erreur. Je prends l'ascenseur et redescends. Mon orgueil — cette opinion très avantageuse, le plus souvent exagérée, qu'une personne a de sa valeur personnelle aux dépens de la considération due à autrui — vient avec moi.
Conclusion : le ridicule tue
Je me suis hissée, moi et mon orgueil, sur un piédestal. Ce piédestal a été fortifié par le ridicule, par le préjugé, qui m'ont fait croire — qui me font croire — que je suis supérieure.
Le ridicule tue. Il tue la victime première, la victime visée. Il tue ses idées folles, il tue ses envies créatives, il sème la peur, il tue l'homme, il tue l'original, il gangrène la société. Il tue les initiatives, il tue la personnalité. Mais il tue aussi celui qui juge les choses ridicules. Il tue son humilité.
Il est partout, il s'infiltre en nous, nous sommes tour à tour victime et coupable. Et tout ça, parce que nous continuons à ne pas VOIR et COMPRENDRE la portée du ridicule, sous toutes ses formes.
Pensez à toutes les choses que vous n'avez pas faites par peur du ridicule. Toutes ces choses non vécues, et dont vous faites le deuil chaque jour. Elles faisaient partie de vous, de votre âme, mais vous les avez — nous les avons — étouffées. Pour quelle récompense ? L'assurance d'être dans le coup, d'être rattaché, d'être pareil aux autres, d'avoir des amis. De ne pas être seul.
Vaut-il mieux être seul et avoir vaincu le ridicule, ou être plusieurs et s'étouffer un peu plus chaque jour ?
Le ridicule tue.