
C'est une étrange maladie, l'écriture. Une maladie contagieuse. Rien ne nous donne tant l'envie de prendre la plume qu'un texte qui nous a touchés, nous a plu, nous a remués.
C'est fou, le pouvoir de ces mots sur l'être humain. Le pouvoir de transmettre le soleil et la pluie, le jour et la nuit.
Une idée, une pensée, une seconde... Le stylo s'agite déjà sur la feuille, les mains s'affolent sur le clavier. Les doigts s'expriment. Car c'est là le secret : les mots sortent d'eux-mêmes.
Ils nous rappellent qu'ils veillent, qu'ils sont fidèles au poste. Ils dansent sur les pages, donnant goût et couleur aux pensées du jeune malade. Les mains courent pour rattraper les pensées, les fixer, les affiner, les montrer aux lecteurs étonnés de se trouver là.
Et me voilà au milieu de cette épidémie. J'ouvre les yeux et je sais. Je sais qu'aujourd'hui encore, que demain peut-être, qu'hier déjà... Je sais que je suis malade, moi aussi.
Malade des mots. Prisonnière d'eux et leur maîtresse à la fois. Je les maîtrise, je les domine, les assemble à mon goût, les dérange, les utilise ou les transforme selon mon bon vouloir. Et pourtant, ils se sont emparés de moi. Je suis leur objet. Le chemin entre eux et le monde.
Malade depuis si longtemps que je ne pourrais vous dire quel jour tout cela a commencé. À huit ans, j'achevais le premier cahier — si énorme me semblait-il — de malade. Les mots qui m'habitaient avaient pris possession de chaque page. Lentement, longuement, ils les avaient noircies.

Il y a eu bien sûr des périodes de latence. Je me suis crue guérie plusieurs fois. Je pensais : « Ça y est, j'ai dépassé ce point-là, je suis autre, je n'ai plus besoin des mots. » Je n'ai compris que plus tard qu'on ne guérit jamais complètement de cette maladie-là. Et en effet, le style évolue, change, le support aussi, mais toujours la plume vient me rattraper.
Étrange maladie que celle des mots. Elle surprend toujours.
Un jour, les mots repartent comme ils étaient venus. Mais la rechute guette toujours. On apprend à vivre sans ces mots qu'on avait toujours en soi et un an, deux ans, quatre ans plus tard, ils se manifestent à nouveau. Ils me réveillent la nuit, ils me font rêver au fond d'une salle de cours, ils m'assaillent au détour des pages d'un philosophe, ils me font rire ou pleurer par leur regard sur ma vie.
Ils me font vivre.
Ma maladie des mots. Une maladie que j'aime, une maladie surprenante, une maladie courante.
Ma maladie.

Notre maladie, sans doute.