
C'est mon infirmière scolaire qui m'a annoncé que j'étais enceinte, car c'est par son biais que j'avais contacté le planning familial. Je ne me rappelais plus la date de mes dernières règles et, plus le temps passait, plus l'angoisse de ne rien voir venir pesait sur mon estomac et sur celui de mon copain. C'est une angoisse terrible qui s'accroît lorsqu'on y ajoute les cours, le stress des sollicitations extérieures comme les activités sportives ou autres... Elle atteint son paroxysme lorsqu'on vous dit que, pour avorter, vous devez vous débrouiller seule. Contacter les hôpitaux, faire des prises de sang et réussir à gérer votre état.
Bien sûr, j'aurais pu demander de l'aide à mes parents, mais qu'aurais-je bien pu leur dire ? Ils détestaient mon copain, nous avions une relation très conflictuelle et je ne pouvais pas parler de sexualité avec eux parce qu'ils n'auraient rien voulu entendre. C'est normal d'ailleurs, car se dire que sa fille fait l'amour alors qu'on la considère toujours comme son « petit bouchon » qu'on fait sauter sur ses genoux... Le choc aurait été traumatisant pour eux.
Mon copain a contenu sa peur pour me soutenir et ce soutien a été fondamental pour moi. J'ai un caractère fort, qui peut supporter beaucoup de choses, mais les nausées dès le matin, dans la journée, pour une simple odeur... Les sauts d'humeur, les fringales et la peur panique que le temps qui nous est imparti soit peut-être arrivé à terme.
L'épreuve des démarches administratives
J'ai appris que j'étais enceinte juste avant la période de Noël et, pour prendre un rendez-vous dans un hôpital alors que les médecins prennent leur vacances, ça devient vite une affaire de sang-froid. Au bout du téléphone, une secrétaire qui vous répète que le premier rendez-vous ne pourra être pris qu'à partir de début janvier... Mais moi, je ne sais pas de combien de semaines je suis enceinte et la loi m'interdira d'avorter après un certain délai. Mon copain ne se voit pas père et le stress le fait s'interroger : ne faudrait-il pas prévenir un parent pour nous aiguiller ? Non, je ne voulais pas ! Nous avions fauté, il fallait s'en sortir par nous-mêmes. De plus, la simple idée que mes parents puissent me regarder comme une pécheresse me paraissait insoutenable, tant la honte m'aurait frappé. Mais mon copain était majeur et donc il a pu signer les papiers lorsque nous avons réussi à obtenir un rendez-vous dans une clinique « spécialisée » ou du moins réputée pour ce genre d'intervention.
L'intervention et ses conséquences
Tous les examens ont pu être faits en moins d'une semaine. Le soir de Noël, je me suis efforcée de manger sans rien laisser paraître : huîtres, escargots... Le goût des aliments change tellement quand les hormones travaillent ! Ce n'est pas exactement comme lorsqu'on est malade, où la nourriture devient fade : la nourriture change de goût. J'adore les cœurs de palmier : et bien, j'ai été dégoûtée de ce délicieux légume pendant toute cette période et même après...
Je me suis fait opérer (le délai pour suivre un traitement médicamenteux était dépassé) trois jours avant le Jour de l'An. D'ailleurs, quand je suis rentrée en cours, quand tout le monde m'a demandé ce que j'avais fait pour le Jour de l'An, les gens se sont moqués de moi quand je leur ai menti en disant que je n'avais pas envie de sortir ce soir-là.
Je ne me suis pas rendue compte de la portée de mon acte, d'enlever la graine de vie qui allait peut-être donner un beau bébé. Mais dans l'instant, on ne pense qu'à soi. Quand je demandais à mon copain si je ne faisais pas une erreur, j'étais rassurée et confortée dans ma décision quand il me disait qu'on n'était pas assez mûrs pour élever un enfant, que nos études étaient plus importantes et qu'on rendrait malheureux un enfant qui aurait été jugé comme une erreur par nos parents respectifs. Cet enfant aurait eu 16 ans que j'en aurais eu seulement 32 ans. Je ne peux pas concevoir qu'à seize ans j'aurais pu avoir des parents de 32 ans, sans argent et incapables de comprendre mes problèmes parce qu'ils n'auraient pas été assez matures.
Assumer sa décision
Aujourd'hui, je me dis que je ne peux pas regretter ce que j'ai fait parce que je l'ai choisi... Je suis responsable et sans excuse, mais étant donné que je n'ai pas l'approbation de celui qui n'a jamais existé, j'aurai toujours une part de tristesse et d'amertume.
Je voudrais dire à tous les parents qui ont gardé leur bébé alors qu'ils étaient très jeunes que je les admire, et je voudrais dire aux gens comme moi qu'ils sont très courageux de prendre la même décision car c'est très difficile. Je remercie mon copain d'avoir été là pour moi. J'espère qu'un jour j'aurai le courage de l'avouer à mes parents...