
« Papa ! », ce mot, je l'ai entendu des milliers de fois sans pouvoir le prononcer moi-même... J'ai su, quand j'ai commencé à aller à l'école, que mon père avait été tué dans un accident de voiture peu après ma naissance. J'ai cru à cette histoire pendant des années sans me douter de rien, sans poser de question pour ne pas rendre maman malheureuse. Seulement, en gardant tout pour moi, je me rendais moi-même malheureuse ; chaque soir, avant de m'endormir, je m'imaginais un « super papa », protecteur, qui m'emmènerait partout avec lui. Et chaque matin, je me réveillais tellement déçue de sortir de ce rêve...
À partir de douze ans, j'ai quand même voulu en savoir plus sur ce père que je n'aurais jamais ; j'ai alors demandé à ma mère de m'en parler, de me montrer des photos de lui... Elle m'a répondu qu'elle ne voulait rien entendre. Mais j'avais envie de savoir qui il était alors je suis allée voir mes grands-parents paternels ; eux non plus ne voulaient pas m'écouter. C'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à douter de mon entourage. Je ne comprenais pas pourquoi ils tenaient tant à oublier la mort de mon père. J'étais sa fille, après tout, et j'avais le droit de savoir !
Malgré ce secret qui entourait mon père, je n'ai pas insisté sur le sujet par peur de blesser ma famille. Cependant, je le regretterai toujours... Car j'ai perdu trois ans que j'aurais pu passer auprès de lui...
Ma rencontre avec mon père
J'avais quinze ans, j'étais en seconde et je sortais d'un cours de sciences naturelles super ennuyeux. J'étais en train de bavarder avec Léa, ma meilleure amie, devant le lycée quand on s'est aperçues qu'un homme d'environ trente-cinq ans nous fixait, appuyé contre sa voiture. On a tout de suite pensé à « un pervers ». L'homme s'est alors approché de nous. Il devait mesurer dans les 1,90 m, châtain clair, plutôt mat, avec des yeux incroyablement verts. Comme les miens... Il m'a regardée puis m'a avoué qu'il était mon père et qu'il aimerait discuter avec moi... Je n'ai pas su quoi répondre, j'ai continué à le fixer... Léa m'a ramenée à la réalité en me donnant un coup de coude puis elle est partie en me faisant un signe qui voulait dire : « Appelle-moi et raconte-moi tout ! »
On s'est assis à la terrasse du café situé en face du lycée... Il m'a alors tout raconté : son immaturité au moment où il avait appris que ma mère était enceinte, sa peur d'être papa à vingt ans, son envie de réussir professionnellement. Il ne pouvait — ni ne voulait — assumer la responsabilité d'un bébé. Plusieurs fois, il avait essayé de me contacter mais ma mère refusait qu'un lien se crée entre lui et moi ; il avait alors écrit des lettres qui lui étaient toutes revenues. Venir me voir était impossible dans ces conditions. Il ne voulait pas créer de problèmes. Il attendait que je sois suffisamment mûre pour me retrouver. Il espérait que je saurais, de moi-même, faire le bon choix, savoir ce qui était bien pour moi...
Je ne pouvais m'empêcher de le regarder. Cette ressemblance était incroyable : les cheveux, les yeux, son attitude, cette façon de s'exprimer... Je me retrouvais dans chacun de ses gestes. J'étais bouleversée, partagée entre la haine et l'amour. Comment peut-on ne pas vouloir de son enfant ? Comment peut-on se faire passer pour mort auprès de sa propre fille ? J'ai éclaté en sanglots. Je lui ai crié que chaque jour, j'avais pensé à lui, que chaque soir, je pleurais, tête dans l'oreiller pour que maman n'entende pas, parce qu'à l'école, je ne savais pas quoi répondre quand on me parlait de mon père. Je lui ai dit combien j'ai souffert à chaque fête des pères, à chaque anniversaire, à chaque Noël où la famille se résume à deux personnes...
C'était clair dans ma tête : je ne voulais plus jamais le revoir, je n'avais plus besoin de lui... Je me suis enfuie du café en courant... Il n'a pas cherché à me rattraper...
L'amour passe avant tout
Je suis rentrée chez moi et j'ai foncé dans ma chambre en m'enfermant à l'intérieur. Ma mère est venue frapper et j'ai inventé un mal de tête pour rester seule et réfléchir.
J'ai commencé par pleurer toutes les larmes de mon corps. Je n'arrivais pas à comprendre comment on pouvait abandonner aussi longtemps son enfant, ne pas assumer les conséquences de ses actes. Je ne savais pas très bien où j'en étais, il fallait que je parle à quelqu'un. Léa a répondu dès la première sonnerie et je lui ai expliqué, en détail, ma rencontre avec mon père. Elle m'a réconfortée et éclairci les idées : « Tu sais, à 20 ans, on pense à la fête, aux filles... ; les enfants, c'est pour les vieux ! », « Ne sois pas stupide, laisse-le revenir, tu l'aimes ton père, je le sais ! », « Il te manque, tu me l'as dit et ça se sent alors fais pas de conneries Lau, crois en lui, il ne serait pas revenu s'il ne tenait pas à toi ! », « Demain, on part à sa recherche que tu sois d'accord ou non ! ». On a parlé pendant des heures. Elle m'a fait comprendre qu'on avait perdu assez de temps et qu'il serait bon qu'on le rattrape un peu, que la rancœur ne nous amènerait pas le bonheur, et qu'un amour entre un père et sa fille est irremplaçable. Tout le monde peut faire des erreurs et ce n'est pas trop tard pour bien faire...
Je n'ai pas dormi de la nuit, j'étais excitée et à la fois effrayée... Comment vais-je le retrouver ? Comment lui faire comprendre à quel point il m'a manqué ?
Le lendemain, en sortant de chez moi, il était là. Assis sur le trottoir d'en face. Quand il m'a vue, il s'est levé. J'ai traversé la route et je me suis approchée de lui. On s'est observés longuement puis il a pris ma main et y a mis un objet... Mon bracelet de naissance rose avec mon prénom dessus... Je suis tombée dans ses bras et je lui ai dit que je l'aimais et combien il m'avait manqué...
Un copain passe dans la rue, me demande qui est cet homme, je lui réponds : « C'est Samuel, mon père. »
Cela fait six ans aujourd'hui que mon père est revenu. J'ai vécu avec lui des choses magnifiques. La rancœur a disparu et j'ai compris que parfois, dans la vie, tout ne se passe pas comme on le voudrait. Ma mère a eu du mal à comprendre cette complicité soudaine entre un père et sa fille mais c'est mon choix et elle a dû l'accepter, car elle aussi, elle m'aime.