
Tristan Corbière, « Le Crapaud », Les Amours Jaunes (1873)
Introduction à l'étude du poème
Tristan Corbière, l'un des cinq « poètes maudits » auquel Verlaine a consacré une étude en 1884, s'est constamment inspiré, dans le recueil des Amours Jaunes publié en 1873, de sa propre situation. Le poème intitulé « Le Crapaud » a été écrit en 1871. Ce texte est construit comme un sonnet inversé en octosyllabes. Il présente un animal ambigu dans un dialogue au système d'énonciation complexe. Nous étudierons la présence et le rôle de la nature dans la scène évoquée, l'ambiguïté du dialogue, et enfin la clé fournie par le dernier vers.
Une scène inspirée par la nature
Le poème s'ouvre sur un décor musical dans une campagne éclairée par la Lune. On découvre que l'animal provoque des réactions différentes entre les deux personnes présentes. Toutefois, l'identité de ces deux personnes reste ambiguë.
Un système d'énonciation complexe
La présence du locuteur est marquée par l'expression « près de moi » (vers 8), ainsi que par les phrases impératives et les questions qu'il pose. Le poète assiste à cette scène et la retranscrit.
Présence du destinataire : le tutoiement laisse supposer qu'il s'agit d'une personne proche ou familière du poète. L'adjectif « fidèle » (vers 8) laisse croire qu'il s'agit d'un amant qui s'adresse à sa maîtresse.
Hypothèses sur le deuxième interlocuteur :
- une femme qui l'accompagne durant cette promenade (effroi, fidélité, tutoiement)
- un personnage fictif qui symbolise la foule
Le poète renonce à convaincre le deuxième interlocuteur de la beauté du crapaud, auquel il se compare (vers 9 : « le poète tondu » = le crapaud). Le crapaud n'a que la voix du rossignol, mais pas ses ailes (vers 9).
La clé de l'interprétation
Le dernier vers est détaché de la strophe par un point et un blanc, exprimant un sentiment d'amertume.
« Rossignol de la boue » (vers 10) : le rossignol est rejeté et incompris, tout comme le poète. Corbière utilise l'image du rossignol qui possède une voix particulière lorsqu'il chante — le chant étant l'une des fonctions de la poésie. Le rossignol a reçu un don, tout comme le poète. Il peut « éclairer les gens » (vers 12 : « œil de lumière »).
Le poète utilise pourtant l'humour noir : il se montre méchant envers lui-même. Il est conscient de sa beauté intérieure, mais renonce à convaincre les gens de ses dons. Le « Bonsoir » (vers 14) marque ce renoncement.
Conclusion
Le poème rend compte de ce que chacun ressent face à un animal dont on ne perçoit que la laideur, sans mesurer l'injustice et la cruauté de cette attitude conventionnelle.
La tonalité du texte est pathétique quand on sait que le poète, déformé et dégradé par la maladie, souffrait beaucoup de se sentir laid et repoussant. D'autre part, sa poésie n'a pas été mieux comprise que le chant du crapaud. L'autodérision et la fausse désinvolture sont les seuls moyens qu'il a trouvés pour supporter cette méconnaissance.