
Musset, extrait de La Nuit de Mai (1835)
Contexte de La Nuit de Mai : une œuvre née de la rupture
Après la rupture définitive avec George Sand en mars 1835 et un silence de quelques mois, Musset retrouve l'inspiration. Il écrit en deux nuits et un jour La Nuit de Mai : un dialogue entre la Muse et le poète paralysé par son malheur.
Dans le passage étudié, elle lui montre comment la douleur peut nourrir son art, illustrant cette idée par l'apologue du Pélican.
Nous étudierons le caractère romantique et dramatique de cette anecdote, puis la leçon métaphorique que l'homme et le poète peuvent en tirer.
Le mythe du Pélican : une scène romantique et dramatique
Un décor et des personnages mélancoliques
La nature est caractérisée par le « brouillard du soir » (vers 10), un élément qui met en place un décor naturel sinistre. Les personnages en présence sont tous empreints de romantisme : le pélican, ses enfants ou le voyageur.
Le retour du père (vers 9-18)
Le pélican est présenté comme las (vers 9), blessé (s'abattre, vers 12) et fatigué (à pas lents, vers 16). Au vers 18, il est qualifié de « pêcheur mélancolique », un terme typiquement romantique. Il est pêcheur car c'est l'activité à laquelle il s'est consacré, et sa mélancolie évoque l'absence de nourriture.
Le pélican adopte une attitude hautaine (il s'enferme dans le silence, ce qui marque une certaine fierté) et malheureuse, à l'image des personnages romantiques.
Le sacrifice du père (vers 19-28)
Les enfants dévorent les entrailles de leur père parce qu'il n'a pas trouvé de nourriture. Le pélican implore une intervention divine (vers 18), sans que l'on en connaisse la raison. On ignore pourquoi il saigne (vers 19), mais on comprend qu'il offre son corps à ses petits (vers 22). Cette image est réaliste : on compare la mamelle de la mère qui allaite son fils au sacrifice du père.
La dernière péripétie est le suicide, car il ne peut pas survivre à un tel événement. Une supposition possible est que l'agonie est trop longue (un long supplice).
Le choix du suicide (vers 29-37)
Le pélican choisit la mort par crainte que ses petits le laissent dans cet état. Un autre terme romantique apparaît ici : le « sublime ». Pour les romantiques, les sentiments sont portés au paroxysme par le sacrifice de sa vie. Cela englobe trois sentiments : volupté, tendresse et horreur (vers 28).
L'horreur va entraîner le suicide. L'ivresse correspond à la conscience d'accomplir un acte sublime, difficile et porté à l'extrême. Il est conscient de sa grandeur en faisant ce geste, d'où la volupté : il ressent un plaisir étrange même pour cet acte. Il y a aussi de la tendresse pour ses enfants, pour accomplir une telle chose. Malgré cette tendresse, il constate que ses enfants sont égoïstes : ils ne pensent pas à la souffrance du père. Cela provoque une certaine amertume, car cette tendresse n'est pas réciproque. Il est à la fois acteur et spectateur.
Il n'accepte pas de se retrouver infirme à cause de ses petits, il préfère le sacrifice.
La dernière scène est une scène de mouvement tragique. Le geste d'autodestruction trouve un écho. La Nature est touchée par cet acte anti-nature. Aux vers 35-37, les oiseaux s'enfuient… Les petits ne méritent pas d'être représentés car ils sont ingrats. Le voyageur se sent menacé par le cri, qu'il prend pour un avertissement.
Ainsi, le pélican connaît trois types de souffrance :
- une souffrance morale : il revient sans rien ;
- une souffrance physique : il se fait dévorer ;
- une souffrance morale : il constate que ses enfants sont sans cœur.
La leçon métaphorique du Pélican pour le poète
La sublimation de la douleur en art
Dans une première partie, les termes « sainte blessure » et « séraphin » portent une connotation divine : il s'agit d'une blessure céleste. L'idée est de se servir de la douleur comme inspiration. C'est une incitation à utiliser cette souffrance pour la création d'une œuvre. Le poète doit la recevoir sans haine, comme une épreuve qui lui est imposée. Cette douleur l'agrandit (c'est la sublimation de la douleur). Le reproche implicite est qu'il ne faut pas se cacher derrière cette douleur : il doit continuer à écrire, car c'est ce malheur qui rendra son œuvre admirable.
Le sacrifice du poète
Dans une seconde partie, on établit une comparaison entre le poète et le pélican : lui aussi doit faire un sacrifice pour ses œuvres.
Au vers 39, certains ont le droit, la chance de laisser une trace dans l'histoire, contrairement à d'autres (l'humanité en général, l'homme ordinaire). Ainsi, les génies (les poètes) vont survivre grâce à leurs œuvres.
L'assimilation se fait ainsi :
- les petits se nourrissent des entrailles de leur père ;
- c'est une invitation faite aux lecteurs à se nourrir des œuvres du poète, qui naissent de leurs souffrances.
L'énumération des thèmes poétiques (vers 43) fait allusion à George Sand (vers 42 : « espérances trompées »). L'impression est celle d'une illusion amoureuse suivie d'une déception et d'un malheur. Le poète tire ses sentiments du plus profond de son cœur (ce qui fera le bonheur des gens), tout comme le pélican avec ses entrailles.
On trouve également une comparaison entre l'épée et la plume. Dans les derniers vers, la connotation est tragique : cette plume est plongée dans le cœur avant de pouvoir charmer les autres hommes (vulgaires). Le poète a peur de revivre sa séparation lors de l'écriture de ses poèmes. La souffrance du poète n'est pas volontaire, contrairement à celle du pélican qui la choisit.
Conclusion : l'esthétique de la douleur chez Musset
Nous pouvons donc affirmer que le pélican est bien une métaphore du poète, dont la souffrance servira au bonheur des autres hommes puisqu'elle se transformera en œuvre d'art : les poèmes. L'idée de la Muse est que le poète doit l'emporter sur l'homme, et que c'est de sa douleur même qu'il doit tirer son inspiration. L'épreuve, loin de le rendre stérile, va nourrir son œuvre et la rendre plus belle et plus forte. On peut parler d'une esthétique de la douleur. Pour Musset, en effet, la Muse est aussi la voix : toute l'inspiration vient du cœur, et c'est quand il cessera d'aimer qu'il cessera d'écrire.