
La Bretagne, beau pays pour en finir. Belle nuit pour tout terminer. Sous le prétexte de suivre le reste de la classe en soirée dans la boîte de nuit du village voisin, j'ai l'autorisation de sortir jusqu'à deux heures du matin. Beaucoup de temps pour bien réfléchir, pour peser le pour et le contre. Je ne veux plus de temps compté, je veux ma liberté totale, et ce soir je vais l'obtenir.
« Il faut revenir avant deux heures, surtout ne traînez pas trop et toujours par groupe de trois au minimum ! » nous braillent les professeurs et accompagnateurs depuis ce matin. Je désobéis aux règles : je suis seule et je ne rentrerai pas ce soir. Ils seront frustrés de ne pas pouvoir me punir, de ne pas pouvoir me montrer en mauvais exemple. Personne ne pourra plus jamais me punir, me toucher.
Je deviens invulnérable, inaccessible... Libre.
Le chemin vers la liberté
Je suis sereine. Le chemin qui me mène jusqu'à ma liberté éternelle est long, ce tracé de pierre et de terre qui serpente entre les buissons semble infini. Infiniment beau, excitant de savoir qu'au bout, au bout, j'aurai gagné.
Le chemin sinueux m'entraîne sur la même cadence, un pied puis l'autre, ma marche est régulière, ma démarche assurée comme celle d'un condamné qui a toujours clamé son innocence. Je suis légère, si légère... La nuit commence à tomber, le ciel se pare de bleu foncé au reflet de noir scintillant. Le soleil se cache derrière la ligne d'horizon dessinée par les flots encore rougeoyants. La mer s'agite, une tempête se prépare. J'aime le vent tourbillonnant qui donne des allures d'écume à la mer et à ses vagues. L'écume qui s'échoue sur la plage semble encore se rappeler le mouvement incessant des vagues grâce auquel elle est née.
C'est décidément un beau soir pour mourir.
Sous le voile de coton
Je suis heureuse. Le vent souffle en bourrasques, il agite mes cheveux en tous sens et fait tourbillonner les idées qui fourmillent dans ma tête. Mes oreilles sifflent, l'air s'y engouffre brutalement. J'enlève mon manteau, laissant voir un léger débardeur aux couleurs de la nuit. Je remonte mes cheveux sur le haut de la tête et les attache avec une grande pince indienne. Il faut se faire belle pour accueillir la mort, pour ces derniers instants charnels.
Je ne frissonne même plus, seules mes joues sont marquées de deux barres rouges dues au vent qui m'entoure et m'accompagne dans mon ascension. L'odeur de la mer vient chatouiller mes narines, je respire à grandes bouffées cet air pur.
Le haut de la falaise est enfin visible. Plus que quelques mètres et je serai arrivée au point culminant de la côte encore sauvage, au point culminant de ma vie. Je peux apercevoir les derniers rayons de soleil qui disparaissent au loin. En me dépêchant un peu, j'aurais sûrement pu admirer la fusion du soleil et de la mer, mais j'ai le temps, je ne suis plus pressée par la vie qui passe, par le temps qui s'écoule. Je ne veux plus courir sans raison pour « rattraper le temps perdu » comme tous ces automates qui constituent notre monde. Je ne recherche pas le temps perdu, car aujourd'hui je vais tout rattraper et plus jamais le temps ne me retrouvera. Je deviendrai insensible aux heures qui défilent rapidement devant nos yeux...
Je ne suis plus pressée par la vie ; la mienne s'arrête.
L'herbe humide et le refuge intérieur
J'enlève mes chaussures pour sentir l'herbe humide sous mes pieds. Sentir ses brins crisser sous mon poids. Mes pieds se frottent et s'emmêlent dans ce tapis vert de douceur. Je ne rêve plus, je suis naturellement entourée de mon voile de coton protecteur, qui m'empêche de trop réfléchir, de me raisonner en ce moment, et je l'en remercie. Je ne veux plus me poser de questions troublantes qui donnent la migraine. J'ai essayé de faire semblant de vivre comme tout le monde, sans questions, au jour le jour, mais je n'y suis pas arrivée.
Désormais je ne veux plus croire en rien, je ne veux plus espérer car l'espoir n'est qu'un leurre pour attiser les envies et les tristesses quotidiennes. Je ne suis même plus désespérée car le désespoir ne fait qu'augmenter les peines... Je ne suis plus rien du tout, j'ai déjà un pied dans le néant, dans le vide. Il ne me reste plus qu'à y entrer entièrement.
Au bord de la falaise
Je m'approche lentement du bord de la falaise, je savoure ces moments de bonheur pur, les vrais, pris à la source. Si l'on me demandait de décrire le bonheur, je répondrais sans hésitation que c'est la sensation de gouverner sa vie ! De choisir son destin, d'être maître de son corps et de son esprit. Là, je me sens Moi, le moi en lequel croyaient les Humanistes, le moi au milieu de ma pensée, de mes joies, de mes choix. C'est égoïste comme définition mais le vrai bonheur est égoïste, et j'ai toujours été individualiste. C'est peut-être mon seul regret, de ne pas avoir su m'ouvrir aux autres. Mais je pars sans regrets, c'est une promesse que je me suis faite : partir sans aucun regret.
L'attrait du vide a remplacé la peur de l'inconnu. Je m'assois sur le bord, les jambes dans le vide, elles se balancent en cadence. L'extase et l'osmose ne font plus qu'un au creux de mon cœur et de mon corps, ils ont envahi mon esprit qui n'a pas pu résister à tant de douceur. Toutes les angoisses ressenties au cours de la journée, toutes celles qui se sont emparées de ma gorge pour y placer leurs boules mesquines, ont disparu de mon corps et de ma mémoire. Je ne suis plus qu'un mélange d'étoiles filantes et de myriades qui ruissellent dans toutes les parties de mon être et font frémir mon corps entier. Le coton a pris possession de ma peau, il redessine ma silhouette de ses bords veloutés.
Mes jambes se balancent, toujours plus vite, mon buste entre dans la danse finale, le ballet de la fin. J'aime ce moment dans les spectacles, quand la fin approche et que l'on veut que tout continue, que le spectacle ne finisse jamais, mais on pense aussi à la sortie, à ce que l'on fera une fois dehors, cette faille qui se crée en nous et contre laquelle on ne peut rien.
Face aux étoiles et à l'humilité
J'ai envie de crier aux astres, à la Terre, à la mer qui m'attend patiemment en dessous, de dire à tous les éléments que c'est enfin moi qui décide, que je deviens le maître de mon corps et qu'ils ne peuvent plus rien contre moi. Mais l'humilité me toise, et je reste assise sur le bord de la falaise escarpée. Je fixe désormais le ciel avec ardeur, et je m'excuse de mon élan de vanité. Comment pourrais-je envisager de me confronter à eux, ceux qui m'ont permis de vivre ? Je suis confuse, je prends mon temps, j'ai encore beaucoup de temps devant moi.
Quelques étoiles commencent à apparaître dans le ciel obscurci, je m'en vais les rejoindre d'ici peu. Un point scintillant s'allumera ce soir dans la galaxie, peut-être que quelqu'un me reconnaîtra et pensera à moi en regardant le ciel un soir d'été. Une étoile parmi tant d'autres... Mais personne n'est mort comme moi. La mort est un événement personnel, personne n'a fini sa vie sous un ciel aussi beau, dans une si belle ville et sur une falaise aussi écorchée. Tellement écorchée qu'elle a dû beaucoup souffrir, recevoir beaucoup d'offenses et d'injustices... Je suis plus forte que ces blocs de granit qui se font ronger par le temps, moi je ne laisse pas les secondes me rattraper, je les devance. Elles ne pourront pas ancrer leurs marques sur mon visage encore jeune, ces traits profondément tracés dans la peau des anciens ne viendront jamais sur le mienne.
L'arrivée de Marc
Une présence derrière moi, un léger bruit de pas. Sans me retourner, je sais qui c'est. Marc m'a suivi, je le savais et je l'attendais aussi quelque part. C'est sûrement le meilleur des êtres humains que j'aie jamais rencontré. Je regrette un peu de ne pas le connaître davantage... mais je pars sans regrets.
Son arrivée est mon signal. Je me lève sur mes mains et bascule en avant, je sais qu'il n'a pas bougé et qu'il ne bougera pas car il respecte mon choix. Il doit être mal à l'aise et je ne sais pas ce qu'il va faire. Le décor défile devant mes yeux, je souris à la mort, je ris de la ruse que j'ai tendue au temps qui passe et aux heures qui s'échappent. Les myriades d'étoiles tourbillonnent en moi, la chute est longue. Le vent joue avec mon corps devenu frêle, ces derniers instants sont fabuleux, inestimables...
La silhouette de Marc s'approche du bord de la falaise, j'aimerais voir l'expression de son visage mais le vent m'emporte vite, toujours plus vite.
La chute finale
Je me sens libre et je vole, je traverse la tempête, je ne fais plus qu'un avec le vent qui souffle et l'embrun qui répand l'odeur marine dans tout mon être. L'eau agitée rejette violemment l'écume sur le bord de la plage, elle semble en colère. Le sol se rapproche, les blocs de granit écorchés par tant de souffrance s'ouvrent devant moi, je peux sentir l'odeur du sable mouillé. Un dernier regard vers le ciel étoilé, un autre vers le néant qui m'attend et que je désire.
C'était un beau soir pour mourir...