
Je songe à ce que la corruption dans les milieux hospitaliers agonise. Cela ne se réalisera que si les deux vecteurs qui enfantent ce pernicieux fléau sont « très bien » éduqués, quitte à passer aux menottes. Adieu l'ère du mutisme, adieu l'ère du jeu de cache-cache : il est temps d'agir et de multiplier les efforts pour que cette maladie soit éradiquée. Elle constituait et constitue encore la honte pour nous, infirmiers marocains. (Je suis consciente qu'aucun pays n'est entièrement exempt de ce mal ; je ne diabolise pas le corps infirmier marocain, mais la marocanité oblige, il faut parler de notre pays avant de se tourner vers les autres !), et pour le système médical en général.
Quelles sont les formes de la corruption à l'hôpital ?
Nous la vivons chaque jour à tel point qu'elle est devenue banale pour tout patient qui cherche à être traité, toute parturiente venant mettre au monde une vie (voyez-vous-même, les vies se paient... Mais quel monde et quelle étrange vie !). Tout mourant voulant trouver place dans une morgue est aussi appelé à payer son refouloir. Tout visiteur souhaitant jeter un coup d'œil à un proche peut, dans cette éventualité, devoir se vider les poches (on donne aussi aux gardiens de l'hôpital et aux agents de service).
La liste des cas prédisposés à la corruption rumine sans fin. Parfois, le personnel le fait par obligation, incriminé par des conditions difficiles. D'autres fois, c'est à cause de l'excès de zèle de la population ou du manque d'éducation. Bref, chacun peut l'appeler comme il veut puisque je n'ai pas encore trouvé le terme exact qui en est responsable.
Comment lutter efficacement contre la corruption ?
J'applaudis les initiatives de la ministre qui se veulent dissuasives en instaurant un numéro vert mis à la disposition de la population. Toutefois, toute la difficulté réside ici : comment prouver qu'il y a eu corruption ou pas ? L'une des trois passoires de Socrate est de s'assurer de la « véracité » de tout ce qu'on entend dire. Comment pouvons-nous nous en assurer par un simple coup de téléphone ? À moins d'être touché par une naïveté destructive !
Ce qui peut être vérifiable, à mon sens, c'est l'installation de caméras dans tous les services hospitaliers. J'encourage aussi fortement la multiplication des visites inopinées faites par les responsables.
Une éducation de la population est-elle nécessaire ?
Je veux préciser une chose en guise de conclusion : nous devons viser la population en premier lieu si nous voulons que ce mal soit extirpé de cette terre. Je dis cela en connaissance de cause ; je vous raconte deux anecdotes parmi mille autres.
Que dire d'une femme à qui j'ai administré un traitement d'IST et qui voulait me payer pour cet acte ? Les pauvres font comme s'ils entraient dans un milieu paradisiaque si on leur prodigue les soins, et d'autant plus si on leur administre des médicaments, surtout sous forme d'injectables ! Elle s'est énervée lorsque je lui ai dit : « Non, madame, je ne prends rien, je suis payée pour faire ça. Seules tes invocations m'intéressent et m'inspirent un réchauffement au cœur ! » Lorsque j'ai interprété sa mine, j'ai su à quel point ce mal est devenu une drogue pour eux, d'où l'intérêt de faire une désintoxication et un lavage mental à ce pauvre monde.
La seconde anecdote, plutôt hilarante, s'est passée un matin. J'ai reçu un homme venu consulter pour une toux. En sortant, il m'a dit : « Tout le douar murmure que tu refuses "lfoto7" qu'on veut te donner (ils refusent toujours de l'appeler par son propre nom : corruption). Je te conseille, ma fille, de le prendre, il n'y a rien de péché là-dedans. Et si tu veux, à l'instar de ceux qui t'ont précédé, faire fortune, tu devrais prendre TOUT. » Quelle honte ! Une honte m'inonde encore en racontant cela.