
Quand la mort frappe à 5 ans
« NON, NON JE NE VEUX PAS ! » J'ai 5 ans, je suis sur le canapé avec mon cousin. Le téléphone vient de sonner. La voix de ma mère est devenue de plus en plus faible et tremblante. J'ai entendu quelques mots à peine, mais assez pour comprendre. Pourtant, je fais « comme si », comme si je n'avais rien entendu, comme si je n'avais pas compris... Mais ma mère pleure à présent et sur ces quelques mots : « merci, je vais lui dire », elle raccroche, me regarde droit dans les yeux. Je souris bêtement pour continuer à faire « comme si ». Ses yeux sont rouges et elle me lâche du bout des lèvres : « La vie n'est pas juste et la mort elle aussi existe, Mathilde a eu un accident de voiture et... » Je la coupe et hurle : « NON, NON JE NE VEUX PAS ! »
Je hurle mais en fait je ne comprends pas vraiment ces mots : c'est la première fois que la mort vient troubler ma vie tranquille. Tout ce que je sais, c'est que c'est terrible, mais j'ai l'impression qu'elle va revenir. Elle est ma meilleure amie et la vie sans elle n'est pas possible. Alors oui, c'est sûr, je la reverrai à la rentrée ! J'en parle un peu avec mon cousin, plus âgé que moi. Il me ramène à la vérité : « Non Sophie, mon frère aussi a un ami qui est mort et il ne l'a jamais revu, tu ne reverras plus jamais Mathilde, elle est morte. » Ce sont des mots d'une personne à peine plus âgée que moi et eux, je les comprends mieux. Alors encore une fois je crie, disant à qui voulait l'entendre que plus vite je mourrai mieux ce serait, car je ne veux pas aller à l'école sans elle ! Le soir, le ciel est bien dégagé et je lève la tête pour regarder l'immensité qui s'étend au-dessus de nous et m'exclame : « Pierre, oh Pierre regarde les étoiles écrivent un "M" dans le ciel : c'est le "M" de Mathilde, ça veut dire qu'elle est au paradis ! »
Une deuxième perte à 10 ans
J'ai 10 ans. Ma mère et moi déjeunons. Le téléphone (maudit appareil) sonne. Ma mère répond, elle ferme la porte de la cuisine. Je l'entends pleurer. Là encore, je ne suis pas bête, je comprends : mon cousin souffre d'un cas très rare de leucémie, il est dans le coma et ce coup de téléphone nous informe que... Ma mère raccroche, ouvre la porte. Je l'ai rarement vue dans cet état. Elle attend quelques minutes, le temps de reprendre son souffle, et m'annonce la nouvelle... Je pleure mais plus sobrement que pour Mathilde car en fait j'ai peur surtout : peur de m'attacher aux gens, peur de voir partir encore les gens que j'aime. J'ai l'impression que ces gens partent parce que je les aime (je ne sais pas si beaucoup d'entre vous comprendront). J'ai l'impression que si je commence à pleurer, je ne pourrai plus jamais m'arrêter...
Apprendre à vivre après le deuil
Aujourd'hui je vais mieux. Je me suis relevée plus forte que jamais, mais tellement meurtrie malgré tout. J'ai aussi appris à positiver, à voir le verre à moitié plein plutôt qu'à moitié vide, à oublier mes petits complexes d'ados. J'ai fini par accepter qu'ils ne soient plus là, que les gens pouvaient mourir du jour au lendemain sans que ce soit par ma faute. Oui c'est dur, très dur, trop dur, mais mon cousin et Mathilde étaient des êtres pleins de vie et je me dois de vivre plus fort encore. Je me dois de croquer la vie à pleines dents. De vivre quand même. De vivre pour trois.