Kaunas, Lituanie - Dans la forêt de Paneriai, près de Vilnius, les étudiants français découvrent un autre visage de la Shoah : les fusillades de masse, la "Shoah par balles", qui ont fait plus de 75 000 victimes, selon Yad Vashem. Ce voyage les confronte au coeur d'un débat brûlant en Lituanie, où la mémoire de l'extermination nazie se heurte à celle de l'occupation soviétique.

Un lieu de mémoire palimpseste
Le Neuvième Fort de Kaunas, construit en 1914, incarne l'histoire sanglante du XXe siècle. D'abord prison dans l'entre-deux-guerres, il devient une prison de transit de la NKVD sous l'occupation soviétique (1940-1941), puis un site d'exécution de la SS et de ses auxiliaires lituaniens pendant l'occupation nazie (1941-1944). Selon les archives du musée, environ 50 000 personnes y ont été tuées, majoritairement des Juifs lituaniens.
Le 29 octobre 1941, lors de la "Grande Action", près de 9 200 Juifs du ghetto de Kaunas, dont plus de 4 000 enfants, ont été exécutés sur ordre des nazis. Le parcours muséal, décrit par le site officiel du musée (9fortomuziejus.lt), couvre l'histoire du fort depuis sa création militaire jusqu'à son rôle d'extermination nazie. La visite se termine à la plaque commémorative du "Chemin de la mort", qui présente le site d'exécution et le monument aux victimes du nazisme.

Le conflit des mémoires en Lituanie
La Lituanie vit aujourd'hui une crise identitaire profonde. Le Centre lituanien de recherche sur le génocide et la résistance a récemment publié une liste d'environ 2 000 personnes soupçonnées d'avoir collaboré avec les nazis. Parallèlement, 900 Lituaniens ont été honorés par Israël comme "Justes parmi les Nations".
Dans son livre Notre peuple, coécrit avec le chasseur de nazis Efraim Zuroff, la journaliste lituanienne Ruta Vanagaite révèle que son propre grand-père, bien qu'ayant participé à la bureaucratisation de la Shoah en dressant des listes de Juifs, n'a pas directement pris part aux tueries. Le livre, devenu best-seller, a intensifié le débat public. Certains le critiquent pour son approche jugée trop médiatique, comme l'a noté le journaliste Vidmantas Valiusaitis dans les colonnes de l'AFP.

"Beaucoup de gens auraient voulu sauver des enfants juifs, mais ils avaient peur. Pas des Allemands, mais des leurs", témoigne une vieille dame anonyme dans le livre. Cette peur est le produit d'une idéologie d'État qui, sous l'occupation soviétique, a longtemps cantonné l'histoire de la Shoah à un second plan.
Les étudiants français sur les traces de la mémoire
Pour les étudiants français, ce voyage est une prise de conscience. Ils apprennent que la Shoah par balles, terme popularisé par le film de Claude Lanzmann, est une dimension centrale du génocide, mais souvent reléguée dans l'ombre de l'industrie meurtrière des camps de la mort.
À Paneriai, près de Vilnius, Yad Vashem indique que plus de 75 000 personnes ont été abattues dans cette forêt, dont la majorité des Juifs de Vilna, la "Jérusalem du Nord". Le calme qui règne aujourd'hui dans la forêt, parsemé de stèles et de marbres blancs, crée un contraste poignant avec la terreur qui y a prévalu. "Ça prend aux tripes", résument certains, comme le rapporte Le Monde. Ce voyage, organisé dans le cadre d'un master à Angers selon Le Monde, devient un lieu d'apprentissage émotionnel autant qu'historique et civique.
Une mémoire en construction
Le débat en Lituanie autour de la restitution des biens juifs saisis par les nazis et nationalisés par les Soviétiques, légiféré en 2011, montre que le pays est encore en train de construire sa mémoire. Les excuses officielles formulées devant la Knesset en 1995 par le président Algirdas Brazauskas n'ont pas effacé les tensions.
Pour les étudiants français, ce voyage leur apprend que la mémoire est un choix actif. En Lituanie, le débat autour des lois de restitution de biens et de la liste des 2 000 suspects de collaboration montre que se souvenir n'est jamais neutre : c'est un actif politique qui détermine ce que chaque génération transmet aux suivantes.