La rue des Gravilliers, dans le haut Marais, superpose plusieurs vies dans la même pierre. Celle des tanneurs et des orfèvres, celle des grossistes chinois, et celle, plus récente, des boutiques qui poussent à leur place. Une artère du 3e arrondissement qui résume à elle seule la recomposition du centre de Paris.

Une rue nommée par ses ouvriers
Le nom de la rue vient du monde ouvrier. Mentionnée dès le XIIIe siècle, elle évoquerait les graveliers, ces ouvriers qui y préparaient la cendre gravelée, obtenue en brûlant des lies de vin, et utilisée pour la teinture des tissus et des peaux. Avant d'être une rue de commerce, c'était déjà une rue de travail.
Elle est ensuite devenue une artère d'ateliers et d'échoppes : tanneurs, maroquiniers, orfèvres, joailliers, doreurs et graveurs. Le haut Marais concentrait un artisanat manuel du cuir et du métal précieux, dont la rue des Gravilliers était l'un des axes.
L'arrivée des Wenzhou
Après la Seconde Guerre mondiale, une vague migratoire de Chinois originaires de Wenzhou s'installe dans le haut Marais et densifie la petite communauté chinoise parisienne. Ces nouveaux venus se spécialisent dans la confection et la maroquinerie, un savoir-faire qui leur a sans doute été transmis par les immigrés juifs polonais et hongrois, ainsi que par les Arméniens.
Le lien avec la rue des Gravilliers est direct. Selon des travaux universitaires, nombre de ces migrants ont passé le début de leur carrière migratoire en tant qu'ouvriers dans les ateliers du quartier du Sentier ou de la rue des Gravilliers, à Paris intra-muros, avant de devenir grossistes. La rue a donc servi de marchepied : on y apprend le métier avant d'y ouvrir son propre comptoir.
Le basculement s'accélère avec l'entrée de la Chine dans l'OMC, qui réduit nettement les coûts d'importation et incite cette population à fort esprit d'entrepreneuriat à passer du statut d'ouvrier à celui de grossiste. Dans le même temps, le "Sentier chinois" subit les protestations de riverains rejetant la mono-activité du quartier.
Aujourd'hui, les Wenzhou possèdent la majorité des commerces de gros de maroquinerie, de bijoux de fantaisie et de textiles du haut Marais, ainsi que de nombreux restaurants. La rue au Maire, voisine, en constitue le centre névralgique : les habitants s'y connaissent tous et s'y retrouvent.

Le gros a migré vers Aubervilliers
Le coeur de gravité du négoce s'est toutefois déplacé hors les murs. Aubervilliers est devenue le "Rungis de la fringue", avec plus de mille magasins de commerce de gros, dont la majorité est gérée par de petits entrepreneurs originaires de Wenzhou, dans la province du Zhejiang.
Le symbole de ce transfert porte un nom : le Centre international France-Asie (Cifa), surnommé "Sentier chinois", du nom du quartier parisien. Ouvert en 2006, c'est le premier pôle de grossistes fonctionnant sur le modèle d'un centre commercial. Il accueille plus de 280 grossistes chinois spécialisés dans la mode et le prêt-à-porter et attire plus de 10 000 acheteurs venus de toute l'Europe, pour 16 millions d'euros de loyers par an. Son propriétaire, Eurazeo, l'a depuis revendu à un prix multipliant par deux l'investissement initial de 56 millions d'euros. Le modèle du gros chinois s'est donc financiarisé en déménageant.
Ce qui subsiste rue des Gravilliers
Il reste au moins un atelier d'orfèvrerie en activité dans la rue. Au n° 30, l'atelier Richard Orfèvre fabrique encore des couverts de table et des timbales de naissance en argent massif, l'argent étant réputé pour ses propriétés bactéricides. La fabrication s'appuie sur des presses du début du XXe siècle. Un vestige vivant, mais un vestige.

Aucun recensement public ne permet de chiffrer précisément combien d'ateliers de bijouterie ou de joaillerie subsistent rue des Gravilliers, ni comment leur nombre a évolué. Les éléments disponibles se limitent à des exemples nominatifs et à la description historique.
La pression, elle, se lit ailleurs dans le Marais. La rénovation des vieux immeubles et la flambée de l'immobilier dans le centre de Paris font fermer les petits commerces, remplacés peu à peu par des boutiques et des restaurants plus chics, à l'image de la rue des Rosiers voisine. Le phénomène n'épargne pas le haut Marais : rue des Francs-Bourgeois, une mercière en activité depuis trente-trois ans doit cesser son activité à 60 ans, son local de 120 m² étant remis en location à 25 000 euros par mois. Aucune donnée équivalente n'existe pour la rue des Gravilliers elle-même, mais le voisinage donne l'échelle.
Quant aux grossistes chinois intra-muros, leur disparition est avancée par Le Monde, qui l'attribue à l'effet du tourisme sur le quartier. La thèse reste fragile : elle repose sur le chapeau de ce reportage et sur une source secondaire locale, sans données chiffrées sur l'e-commerce ou l'après-Covid pour l'étayer.
La question du loyer de demain
La rue des Gravilliers raconte une succession plus qu'une coexistence. Les graveliers ont laissé la place aux orfèvres, les orfèvres aux grossistes, et les grossistes cèdent aujourd'hui du terrain à la fois à Aubervilliers et au tourisme. Entre mémoire artisanale et pression du capital, une question demeure : qui paiera le loyer de demain ?