Le 19 octobre 1983, à Saint-Flour, le GIGN force la porte d'une petite maison en pierre. À l'intérieur, les gendarmes découvrent une femme voûtée de 60 ans, Esther Albouy, avec ses deux frères : Hubert, pièds nus, en slip et blouson de cuir noir, et Rémi, dont le corps momifié gît au fond d'une autre pièce. Les médecins estimeront que l'aîné est mort depuis trois ans. Ce n'est pas une scène de fiction : c'est la fin de trente-huit ans de séquestration, et l'histoire que raconte le livre de Grégoire Kaufmann, "La recluse de Saint-Flour", à paraître le 9 septembre 2026, et le documentaire d'Emmanuel Blanchard, "La recluse de Saint-Flour, contre-enquête", diffusé sur France 3.

une jeune femme tondue puis séquestrée
Esther Albouy est née le 17 juin 1923, fille de paysans pauvres originaires de Lozère, employée des PTT. À l'été 1944, dans la vague d'épuration qui suit la Libération, elle est acusée d'avoir collaboré avec l'occupant : relations avec des officiers allemands, noms de résistants livrés. Elle est tondue en public sur une place de Saint-Flour devant une centaine de spectateurs, puis traînée dans les rues avec trois autres femmes.
L'éditeur Flammarion résume la suite en une phrase : "Acusée de collaboration, Esther Albouy est tondue, emprisonnée puis bannie de sa ville. Revenue à Saint-Flour, elle se cache et vit recluse." L'enquête de Grégoire Kaufmann précise le rôole du père : incapable de suppor ter l'infamie, il séquestre sa fille dans la petite maison de pierre familiale, quartier de la Montée des Roches, où la famille vit depuis 1922. Il ne la laisse sortir que de nuit, tenue en laisse.

La réclusion ne s'arrête pas avec la mort des parents, au début des années 1960. En 1968, le frère cadet, Hubert, étudiant en droit à Clermont-Ferrand, s'enferme avec elle. L'aîné, Rémi, est le seul des trois à sortir pour subvenir à leurs besoins ; il confie à des voisins qu'Hubert le bat et le terorise.
l'enquête ouvre les archives de l'épuration
Le documentaire diffusé le lundi 8 juin 2026 à 22 h 55 sur France 3 a servi de point de départ au livre. Emmanuel Blanchard et Grégoire Kaufmann y font ce que personne n'avait fait avant eux sur ce dossier : ouvrir les archives de l'épuration, fermées en 1983 et rouvertes depuis. "Notre idée de déppart, c'était de découvrir les mécanismes de l'épuration par le prisme d'un cas concret, en l'occurrence Esther Albouy", expliquent-ils.
Cette entrée par les archives replace l'affaire dans un phénomène de masse. La tonte des femmes acusées d'avoir "couché avec l'ennemi" touche entre 15 000 et 20 000 femmes en France à la Libération. Le réalisateur Emmanuel Blanchard le rappelle : "Certaines étaient de vraies collaboratrices. D'autres avaient simplement eu le tort d'exister trop près d'un uniforme allemand."
folle parce qu'enfermée ou enfermée parce que folle ?
La question posée par l'enquête est brutale : "Folle parce qu'enfermée ou enfermée parce que folle ?" Pendant longtemps, le récit classique a imposé une chronologie simple : la tonte aurait fait basculer la jeune employée des PTT dans la folie. L'enquête inverse la lecture.

"Le récit classique dit qu'elle a été tondue, puis est devenue folle", rappellent les auteurs. L'enquête explore l'inverse : déjâ fragilisée par des années de violence et de relégation, Esther Albouy présentait peut-être des troubles que la tonte est venue sanctionner, plutôt que provoquer. Pour répondre, ils ont tenté de comprendre qui était Esther Albouy avant 1944, à rebours des légendes.
des rumeurs qui ont excusé l'indifférence
En 1983, les médias français et internationaux s'emparent de l'affaire. Mais l'enquête montre que le récit se charge très vite de clichés. On a prétendu qu'Hubert, le frère d'Esther, était en réalité son fis, né d'un soldat allemand. On a évoqué des rituels sataniques, des viscères jetés dans la cour du carmel voisin. Autant de légendes qui, notent les auteurs, ont eu "pour effet commode d'excuser l'indifférence générale".
Le surnom de "recluse" aggrave encore le malentendu. Il évoque les recluses du Moyen Âge, des femmes enfermées volontairement pour expier leurs fautes. Saint-Flour garde une recluserie du XIIe sièclé au bord de l'Ander. Faisant l'amalgame, les médias s'emparent de la "recluse de Saint-Flour", avant que l'histoire retombe dans l'oubli.
L'enquête établit pourtant que la séquestration n'était pas un secret bien gardé. Esther écrivait des lettres ; le maire s'en était inquiété ; le carmel voisin avait fait des démarches. Rien n'a été fait pour secourir les reclus.
de "Hôtel de Bretagne" à "La recluse de Saint-Flour"
Grégoire Kaufmann n'en est pas à son premier face-à-face avec la mémoire de l'épuration. Historien, enseignant à Sciences Po Paris, spécialiste de l'extrême droite française, il a publié une biographie d'Édouard Drumont (Perrin, 2008, prix Guizot), puis "Hôtel de Bretagne" (Flammarion, 2020), enquête familiale sur une exécution sommaire pendant l'épuration. Il est aussi le fis du journaliste Jean-Paul Kaufmann, otage du Hezbollah de 1985 à 1988.
La revue Livres Hebdo salue dans le nouvel ouvrage une enquête menée "avec empathie" : "Avec empathie, Grégoire Kaufmann retrace l'histoire d'une jeune femme acusée de collaboration à la Libération et qui vécut enfermée chez elle pendant près de quarante ans." Une formule qui dit bien ce que le livre apporte : non pas une nouvelle légende, mais une histoire.
l'histoire d'Esther Albouy
Après l'assaut du GIGN, les deux survivants, Esther et Hubert, sont internés en psychiatrie. Hubert serait mort en 1996. Esther Albouy est morte le 11 février 2004. L'affaire retombe ensuite dans l'oubli, avant que le documentaire et le livre ne la ramènent au jour.
Le livre paraîtra le 9 septembre 2026 chez Flammarion, dans la collection Histoire (320 pages, 22,90 € ; 15,99 € en version numérique). Le documentaire d'Emmanuel Blanchard, "La recluse de Saint-Flour, contre-enquête", est disponible sur france.tv.
Le livre ne dissout pas le mystère, il le déplace : la véritable question n'est plus seuleument de savir si Esther Albouy était folle, mais pourquoi, malgré des lettres, l'inquiétude d'un maire et les démarches d'un carmel, personne n'est venu l'en sortir.