Le 12 novembre 1918, le lendemain de l'armistice, le Progrès de Lyon publie un éditorial qui ne compte pas les morts. Il affirme autre chose : "La Guerre est morte, et c'est nous qui l'avons tuée". La majuscule n'est pas décorative. Comme l'a expliqué plus tard l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau, le journal ne parlait pas seulement de la guerre de 1914-1918, mais de la guerre en général : en la faisant, on croyait l'avoir tuée.

C'est cette phrase, et la longue postérité qu'elle a eue, que Stéphane Audoin-Rouzeau remet sur la table dans Notre déni de guerre (Seuil, coll. Libelle, 60 pages, janvier 2026). Directeur d'études à l'EHESS et président du Centre international de recherche de l'Historial de la Grande Guerre, à Péronne, il est l'un des spécialistes français de la Première Guerre mondiale et de l'anthropologie historique du combat. C'est de ce métier-là - observer comment des sociétés produisent et racontent la violence - qu'il part pour interroger un aveuglement contemporain.
Une idée "magnifique, mais dangereuse"
Audoin-Rouzeau a résumé la généalogie de la croyance en une formule qui vaut un chapitre entier :
"Nous avons voulu penser, après 1945, avec la construction européenne, et surtout après la fin de la guerre froide, ce que disait l'éditorial du Progrès de Lyon, le 12 novembre 1918 : "La Guerre est morte, et c'est nous qui l'avons tuée". Le journal ne faisait pas référence à la guerre de 14, mais à la guerre en général : en faisant la guerre, nous l'avions tuée. Cette idée me semble au coeur de la construction européenne. Elle en a été une justification profonde. C'est effectivement une idée magnifique, mais dangereuse."
L'adjectif final compte. L'historien ne conteste pas le projet européen ; il conteste la promesse métaphysique qu'on lui a souvent adossée. Fondre le charbon et l'acier allemands et français, puis multiplier les traités, c'est une décision politique. Décréter que la guerre appartient au passé, réellement dépassée, c'est autre chose : transformer un acquis en évidence, et cesser de le renouveler.

C'est ici qu'il faut distinguer trois plans que le débat public confond sans cesse. D'abord la croyance collective : ce sentiment, largement partagé en Europe occidentale, que la guerre est une catégorie qui ne nous concerne plus. Ensuite les choix politiques assumés : désarmement, dividendes de la paix, priorité donnée à l'économie sur la défense. Enfin les prévisions des sciences sociales, qui ont donné à la croyance une étrange caution savante. Les trois se recoupent, mais ne se valent pas : on peut critiquer une prétention prophétique sans invalider un projet de paix.
1989, l'année où la croyance s'est prise pour une preuve
Le moment culminant n'est ni 1918 ni 1945 : c'est 1989. La chute du mur de Berlin, puis la dissolution de l'URSS en 1991, offrent à l'Europe une séquence qui ressemble à une démonstration. Francis Fukuyama, en publiant en 1989 son article sur la "fin de l'histoire", ne fait que nommer une attente déjà répandue : la rivalité des systèmes étant réglée, l'histoire politique à grande échelle serait arrivée à son terme.
On a beaucoup ironisé sur cette formule, et l'ironie a fini par en faire un épouvantail. Le problème n'est pas qu'elle ait été ridicule : c'est qu'elle n'était pas isolée. Elle prolongeait, dans le vocabulaire des relations internationales, la même confiance que l'éditorial lyonnais formulait dans le journalisme de province. Soixante-et-onze ans séparent les deux textes ; la structure est identique : un événement est lu comme la clôture d'une époque plutôt que comme un rapport de forces provisoire.
Refuser la guerre, ou la nier ?
Comment un spécialiste de la violence de guerre juge-t-il la réaction européenne aux conflits en cours ? Dans un grand entretien publié par Le Figaro le 26 avril 2026, Stéphane Audoin-Rouzeau examine deux facettes de l'attitude de l'Europe face à la guerre, qu'il résume en deux mots : "le refus et le déni".
Interrogé sur le choix des Européens de ne pas entrer en guerre depuis le début de l'attaque israélo-américaine contre l'Iran, il écarte pour cet épisode précis le mot "déni" : "je ne parlerai pas de déni de guerre, ici, mais beaucoup plus simplement d'un refus de guerre de la part des Européens". La raison qu'il commence par donner est politique : il ne voit pas comment "les responsables politiques de nos différents pays auraient été en mesure de faire accepter" une telle escalade. Dans ce cas précis, le refus est une décision dont on peut rendre compte.
Le "déni", lui, est la thèse de l'essai du Seuil : c'est le livre qui pousse la distinction plus loin, en opposant un choix politique dont on peut rendre compte à un aveuglement qui exclurait la guerre du champ des possibles. La présentation de l'éditeur en donne la formule : l'historien y explore "l'aveuglement collectif qui nous empêcherait d'envisager pleinement un conflit armé sur notre sol". L'entretien du Figaro s'interrompt, lui, dès cette première réponse : la définition générale du déni est celle de l'essai, pas celle de l'échange publié.
La différence est de taille, et elle empêche deux raccourcis. Le premier consisterait à faire de toute non-intervention un symptôme psychique. Le second consisterait à déclarer que l'Europe nie la guerre dès qu'elle ne la mène pas. Le véritable objet de l'essai n'est pas la passivité militaire : c'est l'aveuglement sur ce qu'un conflit proche implique - sur nos solidarités, sur nos arsenaux, sur nos réflexes.
Le fil conducteur tient dans une formule employée par l'historien dans un entretien publié par Libération : "Le sentiment s'installe que nous sommes entrés dans un temps d'avant-guerre". L'expression ne prédit rien. Elle décrit une disposition : un horizon de guerre qui se reforme lentement, tandis que l'attention publique reste polarisée sur d'autres crises.
Ce que les chiffres ne tranchent pas
Il existe pourtant un argument sérieux contre l'idée que la guerre serait de retour : celui, appelons-le décliniste, qui soutient que la violence guerrière a baissé sur le long terme. Il n'a rien de marginal. Steven Pinker, Jack Levy, William Thompson, Bradley Thayer, Nils Petter Gleditsch se sont affrontés en 2013 dans un forum de la revue International Studies Review consacré précisément à la "baisse de la guerre". Le résultat de cet échange n'est pas un consensus : c'est un état des lieux du désaccord.
Trois points ressortent de ce forum.
Les données elles-mêmes sont contestées. Obermeyer, Murray et Gakidou avaient conclu en 2008 à l'absence de baisse de la mortalité guerrière sur cinquante ans ; Spagat et ses coauteurs ont répondu que cette démonstration reposait sur des périodes tronquées et un échantillon biaisé ; Gohdes et Price ont estimé, eux, que les informations disponibles ne permettaient pas de trancher ; Lacina et Gleditsch ont conclu en sens inverse, en affirmant que la baisse des morts au combat est réelle. Chacun maintient sa position, mais aucun n'a clos le débat.
Les causes divisent davantage encore que les données. Thayer estime que la thèse décliniste ne fonctionne pas en dehors de l'Occident et néglige les compétitions systémiques - il cite la rivalité entre la Chine et les États-Unis. Levy et Thompson font valoir que les explications par la culture ou les idées surestiment leur autonomie : les facteurs culturels et idéels sont endogènes aux variables matérielles et institutionnelles, et l'essor de l'État ou du commerce a, dans certains contextes, contribué à l'escalade de la guerre plutôt qu'à son apaisement.
Enfin, Gleditsch le rappelle lui-même : ce forum n'est pas la fin de l'argument, il en marque le début.
Le déclinisme n'affirme jamais que la guerre soit éradiquable. Il mesure une tendance, discute des seuils, des périmètres - faut-il compter les guerres interétatiques, les guerres civiles, les violences unilatérales, l'homicide ? Une tendance observée n'est pas une loi, et une loi ne serait pas une garantie. L'illusion européenne n'a jamais été statistique ; elle existait bien avant qu'on ait compté les morts au combat, et elle consistait à prendre un recul mesurable pour une sortie définitive de l'histoire.
Ce qui reste de l'éditorial de 1918
Reste alors la question que pose, en creux, le petit essai de Stéphane Audoin-Rouzeau : que faire d'une croyance que l'on sait fausse sans renoncer à un projet qui, lui, a tenu ?

Car la paix entre États membres de l'Union européenne n'est pas un conte. Elle tient à des institutions, à des arbitrages, à des financements quotidiens : la Facilité européenne pour la paix a mobilisé 6,1 milliards d'euros entre 2022 et 2024 pour répondre aux besoins pressants de l'Ukraine, selon le Conseil de l'Union. Ce sont des mécanismes concrets, réversibles certes, mais qui se défendent par des décisions, pas par des convictions.
La phrase du Progrès de Lyon contenait, sans le savoir, une condition cachée : "Nous l'avons tuée" ne devient une vérité que sous forme d'acte. Il n'y a pas d'état acquis appelé "paix", seulement un travail qui recommence - et un travail ne se transmet pas par héritage : il se réapprend. C'est peut-être ce que dit, à sa manière, un essai de soixante pages publié plus de cent ans après l'éditorial : l'Europe n'a pas tort d'avoir voulu la paix ; elle s'est trompée en croyant l'avoir déjà eue.