La crise post-électorale de 2010-2011 a fait plus de 3 000 morts et des milliers de déplacés. Plus de quinze ans après, la réconciliation nationale reste un chantier inachevé. Pour les jeunes générations, l'enjeu est de comprendre comment le pays en est arrivé là et ce que la sortie de crise peut enseigner.

De l'"ivoirité" à la partition du pays
Les racines du conflit sont antérieures à l'élection de 2010. Après la mort de Félix Houphouët-Boigny en 1993 et la détérioration progressive de l'économie, des hommes politiques développent la notion d'"ivoirité" : un discours ultranationaliste qui marginalise les personnes considérées comme étrangères et leur refuse la citoyenneté, selon l'organisation Human Rights Watch. Cette fracture identitaire a préparé le terrain. Le 19 septembre 2002, une rébellion armée divise le pays en deux.
2010-2011 : le refus de céder le pouvoir
En 2010, le président sortant Laurent Gbagbo et son challenger Alassane Ouattara revendiquent tous deux la victoire à l'élection présidentielle. Gbagbo refuse de céder le pouvoir. De décembre 2010 à avril 2011, le pays plonge dans un cycle de violences qui fait plus de 3 000 morts et des milliers de déplacés. Le conflit s'achève officiellement le 11 avril 2011 avec la capture de Laurent Gbagbo. S'ouvre alors un processus de reconstruction, qui comprend la création d'une commission vérité et réconciliation.
La CDVR, une commission inspirée de l'Afrique du Sud
Instituée par décret présidentiel le 13 juillet 2011 et installée le 28 septembre 2011, la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR) s'inspire de l'expérience sud-africaine. Sa mission : recenser et documenter les violations des droits humains commises avant, pendant et après la crise post-électorale. Présidée par Charles Konan Banny, elle collecte des dizaines de milliers de témoignages et publie ses premières conclusions dès novembre 2013. Son rapport final est remis au président de la République en décembre 2014.
Le bilan est contrasté. La commission est critiquée pour s'être concentrée principalement sur les violences de 2010-2011, au détriment de la crise précédente de 2002-2003. Certaines parties de la société ou certains acteurs politiques se sont sentis moins concernés par ses investigations. La mise en oeuvre de ses recommandations est jugée lente ou incomplète. Ses travaux ont néanmoins inspiré d'autres structures, comme la Commission nationale pour la réconciliation et l'indemnisation des victimes (CONARIV).
Amnistie, retours et corps rendus : une réconciliation en pointillés
Les années suivantes alternent gestes d'apaisement et blessures non refermées. En 2018, le président Alassane Ouattara annonce l'amnistie de 800 prisonniers politiques, dont l'ex-Première dame Simone Gbagbo et des chefs de guerre. Une mesure dénoncée par les victimes de la crise. En 2021, Laurent Gbagbo rentre en Côte d'Ivoire après dix ans d'absence, un retour présenté comme une étape de la paix.

En 2025, le dossier des victimes reste ouvert. Une cinquantaine de corps de victimes des violences de 2010-2011 ont été remis à leurs familles. Un geste tardif qui dit l'ampleur du chemin parcouru et de celui qui reste à faire. Pour de nombreuses victimes, la réconciliation nationale n'est toujours pas aboutie.
Transmettre la mémoire pour ne pas répéter
La réconciliation ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée, par la reconnaissance des faits, la restitution des corps, la parole rendue aux victimes. Pour les jeunes générations, nées pendant ou après la crise, l'enjeu est de recevoir cette mémoire et d'en tirer des leçons. Comprendre comment un discours sur la nationalité a pu fracturer une société, comment une élection contestée a pu conduire à la guerre, c'est se donner les moyens de ne pas revivre cela. La transmission est la dernière étape, et sans doute la plus décisive, de la réconciliation.