Adam Smith est mort en poste. De 1778 à 1790, l'auteur du traité fondateur de l'économie moderne a été commissaire aux douanes d'Écosse, à Édimbourg, chargé de percevoir les droits d'entrée qu'il avait passé sa vie à critiquer. L'anecdote n'est pas un détail : Smith était un fonctionnaire pragmatique avant d'être une bannière. En 1776, il publiait les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, que tout le monde appelle La Richesse des nations. Deux cent cinquante ans plus tard, le livre est cité partout : par le président de la SEC américaine, par les éditorialistes pro-marché et par ceux qui réclament l'inverse. Le problème n'est pas que Smith se trompait. C'est qu'on lui fait dire ce qu'il n'a pas écrit.

La "main invisible" n'apparaît qu'une fois dans La Richesse des nations
C'est la formule que tout le monde connaît, celle qu'on prête à Smith comme s'il en avait fait la clé de voûte de sa pensée. Dans La Richesse des nations, qui compte plus de 900 pages, elle apparaît une seule fois. Et le chapitre n'est pas consacré au libre-échange en général, mais à une question très précise : faut-il empêcher un négociant d'investir son capital à l'étranger ? Smith répond que non, parce qu'un investisseur a naturellement tendance à employer son capital près de chez lui. Il écrit alors qu'il est conduit par "une main invisible" - an invisible hand, jamais the invisible hand - à poursuivre une fin qui n'entrait pas dans ses intentions. Une observation de circonstance, pas une loi de l'univers.
Smith a employé la formule deux fois dans ses écrits économiques. Une fois en 1759, dans La Théorie des sentiments moraux, à propos d'un propriétaire terrien égoïste qui distribue malgré lui la richesse autour de lui. Une fois dans La Richesse des nations. Et dans un texte de jeunesse sur l'astronomie, il range précisément ce genre d'explication du côté des croyances préscientifiques : recourir à une main invisible pour rendre compte d'un phénomène, écrit-il en substance, c'est le raisonnement de ceux qui attribuent la foudre aux dieux. Ce passage ne compte pas comme un troisième emploi de la formule : c'est une remarque sur un style d'explication, pas une application économique. Le seul endroit où Smith réfléchit à la valeur de cet argument est donc celui où il le disqualifie.
C'est le XXe siècle qui a transformé la métaphore en théorie : Paul Samuelson au premier chef en a fait la formule commode résumant l'idée que des marchés libres s'autorégulent et tendent spontanément vers l'optimum. Un glissement que les historiens de la pensée économique ont documenté : on est passé de la métaphore au mythe. Quand un responsable affirme aujourd'hui que "la main invisible fera le travail", il ne cite pas Smith. Il cite ses héritiers.
Ce que le livre explique vraiment : la division du travail
Il faut le rappeler, tant la formule a recouvert le reste : le mécanisme central de La Richesse des nations, celui qui ouvre le livre I, n'est pas la main invisible mais la division du travail. Smith décrit une fabrique d'épingles où la même tâche, découpée en une série d'opérations distinctes, multiplie la production dans des proportions spectaculaires par rapport à ce que ferait un ouvrier isolé. Sa conclusion n'est pas morale mais mécanique : la richesse vient de la spécialisation, et la spécialisation dépend de la taille du marché. Plus le marché est vaste, plus la division du travail peut s'approfondir.

C'est l'argument le plus solide - et le plus actuel - du livre. Il explique pourquoi un accord commercial compte : élargir le marché, c'est permettre une division du travail plus poussée. Il explique aussi pourquoi les droits de douane coûtent, non seulement au consommateur qui paie plus cher, mais à l'organisation productive elle-même.
Le vrai sujet du livre : en finir avec les monopoles
Si l'on cherche ce qui structure l'ouvrage, on tombe moins sur une apologie du marché que sur une attaque en règle contre le système mercantile - cette doctrine qui voit la richesse d'un pays dans son excédent commercial et dans les privilèges accordés à quelques compagnies. Dans une lettre, Smith explique qu'il a voulu livrer "une très violente attaque" contre l'ensemble du système commercial britannique. Le livre tient la promesse.
Son adversaire principal s'appelle la Compagnie anglaise des Indes orientales, qui cumulait le monopole du commerce asiatique et des pouvoirs politiques sur des territoires entiers. Smith parle du "misérable esprit de monopole" (the wretched spirit of monopoly) qui empoisonne le commerce des Indes, et décrit la Compagnie comme "militaire et despotique". Sa thèse : les intérêts des négociants privilégiés sont "l'opposé de ceux du grand corps du peuple". Il demande la suppression de la charte qui les protège. On est loin du Smith invoqué pour justifier une dérégulation générale : ce qu'il vise, c'est l'usage du pouvoir politique pour fermer un marché à la concurrence.
La phrase la plus citée de ce passage est d'ailleurs un avertissement, pas un éloge : des gens du même métier ne se réunissent jamais, même pour se divertir, sans que la conversation finisse "en conspiration contre le public" ou en arrangement pour relever les prix. Relire Smith en 2026, dans un monde de plateformes dominantes et de concessions publiques, n'a donc rien d'un exercice d'admiration : c'est un programme d'enquête sur qui obtient un privilège, et à qui il le fait payer.
Un État à trois fonctions, pas un État à zéro
Contrairement à la caricature, Smith n'imagine pas une société sans institutions. À la fin du livre IV, il énumère les trois tâches du souverain : protéger la société contre l'invasion extérieure ; protéger chaque membre de l'injustice et de l'oppression de ses concitoyens, c'est-à-dire rendre la justice ; et ériger les travaux publics et les institutions que l'intérêt privé ne financerait jamais.
Il faut mesurer ce que cela implique. La justice n'est pas un supplément d'âme du marché : sans elle, pas d'échange, pas de confiance, pas d'économie qui fonctionne - un point que Smith tient pour acquis et que l'on peut relire à la lumière des travaux contemporains sur le lien entre justice et efficacité économique. Et parmi ces "institutions", Smith place explicitement l'éducation du plus grand nombre, y compris celle des enfants pauvres, parce qu'il ne croit pas que le marché s'en charge spontanément. Un lecteur de 2026 peut trouver sa liste modeste ; il ne peut pas la trouver vide.
Les salaires dépendent d'abord d'un rapport de force
Autre cliché : Smith aurait décrit un marché du travail où chacun obtient ce qu'il vaut. Là encore, le texte dit presque l'inverse. Dans le chapitre qu'il consacre aux salaires, il décrit une négociation entre deux parties dont les intérêts ne sont pas les mêmes : les ouvriers veulent obtenir le plus possible, les employeurs payer le moins possible. Il observe que les employeurs sont moins nombreux, qu'ils se coordonnent plus facilement, et que la loi de son temps interdisait aux travailleurs de se coaliser tout en tolérant les ententes patronales.
Sa conclusion n'est pas que le marché fixe un salaire juste, mais que le salaire est le produit d'un rapport de force. Il ajoute deux choses rarement citées : que des salaires élevés sont le signe d'une économie qui croît, et qu'aucune société ne peut être "florissante et heureuse" si la plus grande partie de ses membres est pauvre et misérable. Voilà un argument que les débats français sur les bas salaires, les minima et le partage de la valeur pourraient reprendre tel quel.
Un anniversaire encombré
Reste la manière dont on parle de lui. Le 30 juin 2026, Paul Atkins, président de la Securities and Exchange Commission, a prononcé devant l'Economic Club de New York un discours convoquant Adam Smith. La référence n'est pas passée inaperçue : le blog FinReg de l'université Duke a répondu, titre à l'appui, que le régulateur se trompait sur Smith comme sur les fondateurs américains. Le même réflexe d'autorité fonctionne dans l'autre camp : en cette année d'anniversaire, des commentateurs, y compris chez Reuters, ont relevé que "taxer les riches, supprimer les droits de douane, en finir avec les monopoles" ressemblent furieusement à du Smith. Pendant ce temps, la revue Fortune constate que le capitalisme traverse une crise de légitimité à l'heure même où l'on fête l'un de ses textes fondateurs.
Ce télescopage n'a rien d'étonnant. 1776, c'est aussi l'année de la Déclaration d'indépendance américaine, et les deux anniversaires sont souvent célébrés ensemble : un texte d'anniversaire publié par The Daily Economy, le média d'un institut libéral américain, exhorte ainsi les économistes à renouer avec l'héritage de Smith pour défendre le laissez-faire. Que deux camps veuillent revendiquer le même auteur n'est pas un problème, c'est plutôt bon signe : un texte capable de nourrir des lectures opposées dit quelque chose de réel.

Ce que Smith aide encore à voir, en 2026
L'année du 250e anniversaire est aussi une année de tourmente commerciale. Selon l'analyse du Figaro, la politique commerciale américaine a changé plus de cinquante fois depuis janvier 2025, au gré des menaces, des revirements et des négociations. Un an et demi plus tard, le constat est embarrassant pour ses promoteurs : selon les analystes, les droits de douane n'ont pas produit les effets promis par la Maison-Blanche sur les déficits extérieurs, les prix ou les relocalisations. Dans l'automobile, l'emploi a reculé en 2025 avant de repartir à la hausse en 2026, à près de 1,8 million de salariés en septembre - un bilan en demi-teinte, loin du renouveau spectaculaire annoncé.
Dans le même temps, le libre-échange avance ailleurs. L'accord entre l'Union européenne et l'Inde prévoit de ramener les droits de douane indiens sur le vin de 150 % à 20 %, de les réduire à 10 % sur les voitures et de supprimer ceux sur les pâtes. Le bénéfice n'est toutefois attendu qu'après 2027. Pour un viticulteur français, la question de l'année n'est donc pas la "main invisible" : c'est un taux de douane qui divise par sept le coût d'accès à un marché. Pour un sous-traitant automobile, la question est exactement inverse.
Ce qui reste utile chez Smith n'est pas sa métaphore, c'est sa méthode : ne pas raisonner "pour" ou "contre" le marché en général, mais demander qui réclame la protection, qui la paie, et par quel moyen politique elle est obtenue. Son intuition la plus solide n'est pas que les marchés s'autorégulent : c'est que les intérêts organisés savent se faire entendre bien mieux que les intérêts diffus. Ceux qui obtiennent un droit de douane, une licence ou une exclusivité sont peu nombreux et bien représentés ; ceux qui en supportent le coût sont des millions et ne se concertent pas. Le Smith de 2026 n'est pas celui qui clôt le débat avec une formule : c'est celui qui oblige à le commencer par une question.