Page de titre du Code noir, édition parisienne de 1767, avec armoiries royales.
Histoire

Abrogation du Code noir : pourquoi l'océan Indien a été oublié par le vote du 28 mai 2026

Le 28 mai 2026, l'Assemblée nationale abroge le Code noir, mais omet les lettres patentes de 1723 pour l'océan Indien.

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Le 28 mai 2026, l'Assemblée nationale vote à l'unanimité l'abrogation formelle du Code noir. Les caméras crépitent, les selfies des députés envahissent les réseaux sociaux, et les éditorialistes saluent un geste républicain historique. Pourtant, à La Réunion, l'ambiance est tout autre. La tribune signée par trois historiens spécialistes de l'océan Indien dans Le Monde le 5 juin 2026 pose une question dérangeante : pourquoi le texte voté ne mentionne-t-il que le Code noir de 1685, celui des Antilles, en laissant de côté les lettres patentes de 1723 qui régissaient l'esclavage dans les Mascareignes ? Le paradoxe est cinglant : une victoire célébrée par tous devient immédiatement un motif de colère pour ceux qui s'estiment une fois de plus oubliés.

Page de titre du Code noir, édition parisienne de 1767, avec armoiries royales.
Page de titre du Code noir, édition parisienne de 1767, avec armoiries royales. — (source)

Un vote historique aux airs de consensus trompeur

La séance du 28 mai 2026 restera dans les annales de la Ve République. 254 députés présents, aucun vote contre, une poignée d'abstentions. La proposition de loi portée par Max Mathiasin, député de la Guadeloupe et membre du groupe LIOT, est adoptée dans une ambiance de consensus rare. La ministre des outre-mer Naïma Moutchou apporte son soutien depuis le banc du gouvernement, et l'Élysée fait savoir qu'Emmanuel Macron salue « un acte fort de réparation mémorielle ». Les médias nationaux titrent sur « la fin d'un texte infâme ». Le geste semble parfait.

Dans l'hémicycle, la voix dissonante d'Emeline K/Bidi

Sauf que dans l'hémicycle, une voix dissonante s'élève. Emeline K/Bidi, députée de La Réunion (groupe GDR), prend la parole pour déposer un amendement. Elle demande que les lettres patentes de 1723, le texte qui a juridiquement organisé l'esclavage à Bourbon (aujourd'hui La Réunion) et à l'île de France (aujourd'hui Maurice), soient explicitement nommées dans l'abrogation. L'amendement est rejeté. Pas de débat houleux, juste une fin de non-recevoir polie. La machine législative avance, et l'océan Indien reste dans l'angle mort.

Dans les couloirs du Palais Bourbon, la fierté domine. Le rapporteur Max Mathiasin, ancien professeur d'histoire lui-même, rappelle que le Code noir de 1685 est le symbole le plus connu de la législation esclavagiste française. L'abroger, c'est envoyer un signal fort aux anciennes colonies des Antilles, à la Guyane et à la communauté afro-descendante dans son ensemble. La ministre Naïma Moutchou insiste sur la portée pédagogique du geste. Emmanuel Macron, en amont du vote, avait confié à ses conseillers que ce dossier était « mûr » et qu'il fallait le faire aboutir avant la fin de la session parlementaire.

La clause d'extension qui ne dit pas son nom

Le texte voté le 28 mai abroge « le Code noir ou édit du Roy sur les esclaves des îles de l'Amérique de mars 1685 ainsi que l'ensemble des dispositions de toute nature prises pour son application, son adaptation ou son extension à d'autres territoires ». Juridiquement, la formule est large. Comme le rapporte La1ère, un avocat spécialisé en droit colonial pourrait arguer que La Réunion est couverte par cette clause d'extension, puisque les lettres patentes de 1723 sont une adaptation du Code noir aux Mascareignes.

Le Code Noir de 1724, édit de Louis XV réglementant l'esclavage dans les colonies françaises.
Le Code Noir de 1724, édit de Louis XV réglementant l'esclavage dans les colonies françaises. — (source)

Mais le droit ne fait pas tout. Politiquement et symboliquement, ne pas nommer les textes de 1723 et le Code Delaleu de 1777 envoie un message violent : ceux-ci ne comptent pas assez pour être cités. L'historien Raoul Lucas, interrogé par La1ère, parle d'un « rendez-vous manqué ». Il rappelle que le geste d'abrogation devait être un moment de rassemblement national autour de toutes les mémoires de l'esclavage colonial français. En choisissant une rédaction partielle, le Parlement a créé une hiérarchie implicite entre les victimes. Les esclaves des Antilles méritent une abrogation nominative ; ceux de l'océan Indien, une clause fourre-tout.

Les trois visages du Code noir : une généalogie juridique méconnue

Pour comprendre l'ampleur du problème, il faut revenir à la lettre des textes. L'idée reçue d'un « Code noir » unique et monolithique est tenace. Dans les manuels scolaires, dans les discours politiques, dans les documentaires, on parle du Code noir comme d'un bloc. Or la réalité juridique est bien plus complexe. Il n'existe pas un Code noir, mais trois corpus distincts, promulgués à des dates différentes, pour des territoires différents, et avec des spécificités locales.

1723 pour les Mascareignes, 1724 pour la Louisiane

Le premier est l'édit de mars 1685, signé par Louis XIV, qui concerne les « îles de l'Amérique » : Martinique, Guadeloupe, Saint-Domingue, et les autres possessions antillaises. C'est le plus connu, le plus cité, celui que tout le monde a en tête. Le deuxième est l'édit de 1724, applicable en Louisiane, qui adapte le modèle antillais au contexte nord-américain. Le troisième, enfin, est l'ensemble des lettres patentes de 1723, signées par Louis XV, qui régissent l'esclavage dans les Mascareignes, c'est-à-dire Bourbon (La Réunion) et l'île de France (Maurice).

Les lettres patentes de 1723 sont un texte méconnu du grand public. Pourtant, elles constituent le fondement juridique de l'esclavage dans l'océan Indien pendant plus d'un siècle. Signées par Louis XV, elles sont adaptées au contexte spécifique de la Compagnie française des Indes orientales, qui administre alors Bourbon et l'île de France. Contrairement aux Antilles, où l'administration royale est directement présente, les Mascareignes sont gérées par une compagnie commerciale, ce qui donne au texte de 1723 une coloration particulière.

Première page du manuscrit du Code noir de 1685, conservé à l'ANOM.
Première page du manuscrit du Code noir de 1685, conservé à l'ANOM. — Jfniort / CC BY-SA 4.0 / (source)

Le régime juridique qu'il instaure n'est pas une simple copie du Code noir antillais. Il intègre des dispositions propres à la société créole de l'océan Indien, où les communautés d'origine malgache, indienne et africaine se mêlent dans des proportions différentes de celles des Antilles. Les lettres patentes de 1723 sont donc un texte original, qui mérite d'être reconnu comme tel. Les passer sous silence dans une abrogation, c'est nier l'existence même d'une histoire juridique propre à l'océan Indien.

Du Code Delaleu au Code Decaen : 150 ans de droit esclavagiste dans les Mascareignes

L'histoire juridique de l'esclavage dans l'océan Indien ne s'arrête pas en 1723. Les lettres patentes sont mises à jour en 1777 par le Code Delaleu, également appelé Code jaune ou Code des îles de France et de Bourbon. Ce recueil en deux volumes, imprimé à l'Imprimerie royale de l'île de France, compte 387 pages pour le premier tome et 144 pour le second. Il comporte huit chapitres qui couvrent l'administration générale, l'église, le domaine militaire, les finances, le commerce, la marine, la justice et la police. C'est un document juridique d'une richesse exceptionnelle, qui témoigne de la complexité du système esclavagiste dans les Mascareignes.

En 1804, le Code Decaen prend le relais sous Napoléon, après que la France a perdu l'île de France (devenue Maurice) au profit des Britanniques. Ce code s'applique désormais à La Réunion seule. Il maintient l'essentiel des dispositions antérieures tout en les adaptant au nouveau contexte colonial. Cette tradition juridique propre à l'océan Indien, documentée sur près de 150 ans, a été délibérément ignorée dans l'abrogation du 28 mai 2026. L'État français a choisi de ne citer que le texte de 1685, comme si les autres n'avaient jamais existé.

« L'océan Indien n'appartient pas au même récit national »

La tribune publiée dans Le Monde le 5 juin 2026 par Gilles Gauvin, Christian Landry et Raoul Lucas ne mâche pas ses mots. Les trois historiens, spécialistes reconnus de l'histoire de La Réunion, saluent le geste d'abrogation mais en dénoncent immédiatement les limites. Pour eux, l'oubli des textes de 1723 n'est pas un accident de parcours. C'est la manifestation d'un biais systématique, d'une vision atlantocentrée de l'histoire de France qui relègue l'océan Indien au rang de parent pauvre de la mémoire nationale.

Le titre de la tribune est sans ambiguïté : « N'abroger que le Code noir de 1685, c'est signifier que l'esclavage dans l'océan Indien n'appartient pas au même récit national. » La phrase est dure, mais elle repose sur une démonstration solide. Depuis des décennies, les politiques commémoratives de l'État français reproduisent le même schéma : l'Atlantique est le centre, l'océan Indien est la périphérie. Et ce schéma a des conséquences concrètes sur la manière dont les populations de La Réunion, de Mayotte et des anciens comptoirs de l'Inde vivent leur rapport à l'histoire nationale.

1948, 1998, 2026 : l'effacement répété de La Réunion

Les auteurs de la tribune rappellent que ce phénomène n'est pas nouveau. « Ce que donnent à voir les politiques commémoratives de l'État depuis le centenaire de l'abolition de l'esclavage, en 1948, est éclairant, écrivent-ils. En dépit de l'enrichissement apparent des registres mémoriels ces dernières années, une constante demeure : l'éclipse de l'océan Indien et de La Réunion. »

Prenons 1998, année du 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage. Les grandes cérémonies nationales se déroulent aux Antilles. Les commémorations officielles mettent en avant la Martinique et la Guadeloupe. La Réunion est quasiment invisible dans le dispositif médiatique et protocolaire. Les programmes scolaires nationaux, eux, consacrent des chapitres entiers au commerce triangulaire atlantique, mais réduisent l'esclavage dans l'océan Indien à quelques lignes dans les manuels.

En 2026, le même schéma se reproduit. Le Code noir de 1685 est abrogé, mais pas celui de 1723. Les trois historiens y voient la preuve que l'État français n'a toujours pas intégré l'océan Indien dans son récit national de l'esclavage. La Réunion reste, selon leur formule, « l'éternelle oubliée » des politiques mémorielles.

Une vision atlantocentrée de l'esclavage colonial français

Les auteurs de la tribune vont plus loin. Ils affirment que cet effacement n'est pas le fruit du hasard ou de la négligence. Il est structurel. Le récit national français de l'esclavage est construit autour du « commerce triangulaire » et de la « traite transatlantique ». Ces deux notions sont devenues les cadres exclusifs de la mémoire officielle. Or l'océan Indien a connu une tout autre histoire.

Dans les Mascareignes, la traite a déporté près de 400 000 esclaves, principalement originaires de Madagascar, d'Afrique de l'Est et du sous-continent indien. Le système économique n'était pas celui des plantations de canne à sucre à grande échelle des Antilles, mais un système plus diversifié, mêlant café, épices et cultures vivrières. Les routes de la traite ne passaient pas par l'Atlantique mais par le canal du Mozambique et l'océan Indien. C'est une autre histoire, avec ses propres dynamiques, ses propres acteurs, ses propres traumatismes.

Page de titre de l'édition de 1742 du Code Noir, décret colonial français sur l'esclavage.
Page de titre de l'édition de 1742 du Code Noir, décret colonial français sur l'esclavage. — (source)

En ne l'intégrant pas dans le récit national, l'État la relègue au rang de variante régionale, d'anecdote locale. Les auteurs de la tribune dénoncent cette hiérarchie implicite qui s'est intériorisée dans les institutions, les manuels scolaires, les musées et les commémorations. L'abrogation partielle du Code noir n'est que le dernier exemple en date de cette vision atlantocentrée qui structure la mémoire nationale française.

La mobilisation de dernière minute qui n'a pas suffi

Dans les 48 heures qui ont précédé le vote du 28 mai, une mobilisation discrète mais déterminée s'est organisée à La Réunion. À l'initiative de l'association Académie de l'île de La Réunion, un mémorandum détaillé a été rédigé et envoyé à tous les parlementaires le 26 mai. L'objectif était clair : alerter sur l'absence des lettres patentes de 1723 dans la proposition de loi et demander un amendement de dernière minute.

Le mémorandum de l'Académie de l'île de La Réunion

L'Académie de l'île de La Réunion n'est pas une association militante ordinaire. Elle regroupe des universitaires, des historiens, des juristes et des personnalités de la société civile réunionnaise. Son mémorandum, envoyé le 26 mai, était un document de travail rigoureux, destiné à éclairer les parlementaires sur les enjeux juridiques et mémoriels de l'abrogation.

Le texte insistait sur un point central : en ne nommant pas les lettres patentes de 1723, on créait une inégalité de traitement entre les anciennes colonies. Les Antilles obtenaient une abrogation explicite et solennelle. Les Mascareignes, une clause d'extension vague et impersonnelle. Pour les signataires du mémorandum, c'était inacceptable.

Raoul Lucas, historien et membre de l'Académie, a qualifié le rejet de l'amendement de « rendez-vous manqué » dans une interview à La1ère. Il a rappelé que la société civile réunionnaise attendait ce geste depuis des années. L'abrogation du Code noir était une revendication ancienne, portée par les associations mémorielles, les syndicats et les partis politiques locaux. Mais en voyant le texte final, beaucoup ont eu le sentiment d'avoir été trahis.

L'amendement rejeté : le Parlement face à sa propre audace

Emeline K/Bidi a présenté son amendement en séance publique. Son intervention, mesurée mais ferme, a rappelé les faits historiques et juridiques. Elle a cité les lettres patentes de 1723, le Code Delaleu, le Code Decaen. Elle a expliqué pourquoi il était important que le texte d'abrogation les mentionne explicitement.

La réponse de la majorité a été polie mais ferme. Les arguments avancés étaient de plusieurs ordres. Certains députés craignaient qu'un texte trop complexe ne perde en force symbolique. D'autres estimaient que la clause d'extension suffisait juridiquement. D'autres encore redoutaient d'ouvrir une boîte de Pandore juridique en multipliant les textes à abroger.

Le malaise était palpable chez les députés ultramarins. Ceux des Antilles, tout en comprenant la demande de leur collègue réunionnaise, ne voulaient pas ternir la victoire collective. Ceux de l'océan Indien, minoritaires dans l'hémicycle, ont dû s'incliner. L'amendement a été rejeté, et le texte voté dans sa version initiale. Pour Emeline K/Bidi et ses soutiens, la déception était immense.

Le coût politique d'une reconnaissance à deux vitesses

Au-delà de la querelle juridique, l'abrogation partielle du Code noir pose une question politique fondamentale : quel est le coût réel d'un geste symbolique qui n'est pas complet ? La réponse est complexe. D'un côté, l'abrogation du Code noir de 1685 est un acte fort, qui répond à une demande ancienne des populations antillaises et afro-descendantes. De l'autre, en laissant de côté l'océan Indien, l'État crée une hiérarchie officielle entre les mémoires de l'esclavage.

Une loi Taubira déjà existante, un vote de l'ONU

Le geste du 28 mai 2026 est avant tout symbolique. Juridiquement, le Code noir avait déjà été tacitement abrogé par le décret d'abolition de l'esclavage du 27 avril 1848. La proposition de loi de 2026 ne change rien au droit positif. Elle est un acte politique, une déclaration solennelle de la République sur son propre passé.

Mais un symbole partiel est pire qu'un symbole absent. En choisissant de n'abroger qu'un Code noir sur trois, le Parlement a créé un précédent et une hiérarchie officielle des victimes. Les populations de l'océan Indien se voient signifier qu'elles sont, selon l'expression des auteurs de la tribune, les « oubliées de la repentance ». Le coût politique de ce geste partiel est assumé par elles seules.

La France a déjà reconnu l'esclavage comme crime contre l'humanité par la loi Taubira du 21 mai 2001. Plus récemment, l'ONU a qualifié l'esclavage de « plus grave crime contre l'humanité » dans un vote marquant. Mais ces reconnaissances globales n'ont pas empêché la reproduction des inégalités mémorielles entre les différentes régions de l'ancien empire colonial français.

Les invisibles de la mémoire républicaine

Le problème ne se limite pas à La Réunion. Mayotte, devenue française en 1841, a également été concernée par le vide juridique de l'abrogation partielle. L'île aux parfums a connu l'esclavage sous administration française, et ses habitants portent cette mémoire. Les anciens comptoirs de l'Inde française – Pondichéry, Chandernagor, Karikal, Mahé et Yanaon – ont également été des territoires où l'esclavage a existé, sous le régime des lettres patentes de 1723.

Couverture de l'ouvrage de Jean-François Niort sur le Code noir de la Guadeloupe.
Couverture de l'ouvrage de Jean-François Niort sur le Code noir de la Guadeloupe. — (source)

La carte de l'esclavage dans l'océan Indien est large et diverse. Elle couvre des milliers de kilomètres, des côtes africaines aux rivages indiens, en passant par les archipels des Mascareignes et des Comores. Chaque territoire a sa propre histoire, ses propres spécificités, ses propres traumatismes. En abrogeant uniquement le Code noir de 1685, l'État invisibilise toutes ces histoires régionales en les fondant dans un récit unique qui n'est pas le leur.

L'île de La Réunion, au cœur des Mascareignes, où les lettres patentes de 1723 régissaient l'esclavage

Ce n'est pas seulement un oubli de La Réunion, comme certains commentateurs l'ont écrit. C'est un oubli de tout un océan, de toute une région du monde qui a pourtant été profondément marquée par l'esclavage colonial français. Les populations de l'océan Indien méritent que leur histoire soit racontée dans toute sa complexité, et non réduite à une clause d'extension dans un texte de loi.

Le vide mémoriel vécu par les jeunes ultramarins

Le débat juridique et politique autour de l'abrogation du Code noir a des conséquences bien réelles sur le terrain. Pour les jeunes Réunionnais, Mahorais ou descendants des anciens comptoirs de l'Inde, l'histoire de l'esclavage est enseignée à l'école comme une histoire lointaine, celle des Antilles, pas la leur. Les programmes scolaires nationaux, les manuels d'histoire et les grandes commémorations nationales sont dominés par le récit antillais.

« À l'école, l'esclavage c'est le commerce triangulaire, pas les Mascareignes »

Les témoignages recueillis par les associations réunionnaises sont éloquents. « À l'école, on nous parle du commerce triangulaire, des navires négriers qui partent de Nantes et de Bordeaux, des plantations de canne à sucre aux Antilles, raconte une enseignante réunionnaise. Mais on ne nous dit presque rien de la traite dans l'océan Indien, des bateaux qui partaient de Saint-Paul ou de Saint-Denis, des esclaves malgaches et indiens. »

La Journée du 10 mai, instituée en hommage aux victimes de l'esclavage colonial, est largement centrée sur le récit antillais. Les cérémonies officielles mettent en avant les figures de Toussaint Louverture ou de Victor Schœlcher, mais rarement les héros locaux de l'océan Indien. Les jeunes Réunionnais grandissent avec le sentiment que leur histoire n'est pas pleinement reconnue par la nation.

L'abrogation partielle du Code noir vient renforcer ce sentiment. En ne nommant pas les textes de 1723, l'État envoie un message implicite mais clair : l'histoire de l'esclavage dans l'océan Indien est moins importante, moins digne d'être commémorée, moins légitime. Pour les jeunes générations ultramarines, c'est un décalage supplémentaire entre ce qu'elles vivent et ce que la République reconnaît.

De Bourbon à Mayotte : les oubliés des programmes scolaires

Cette domination du récit antillais n'est pas anodine. Elle produit un décalage intime entre ce que la République célèbre et ce que l'élève vit dans sa mémoire familiale. Un jeune Réunionnais dont les ancêtres ont été déportés de Madagascar ou d'Afrique de l'Est apprend à l'école que l'esclavage colonial français, c'est d'abord la Martinique et la Guadeloupe. Son histoire à lui est une annexe, une note de bas de page, un chapitre optionnel.

Les conséquences sont durables. Le sentiment d'invisibilité est renforcé. Les revendications mémorielles des populations de l'océan Indien sont affaiblies, puisqu'elles doivent repartir en campagne pour obtenir une abrogation complète. La question se pose : un geste plus large aurait-il été possible sans ce choix politique de la « mémoire rapide » ? Rien n'est moins sûr. Le gouvernement a choisi la voie la plus simple, celle qui évite de rouvrir des débats complexes et de multiplier les consultations. Mais ce choix a un coût : il creuse un peu plus le fossé entre la mémoire officielle et les mémoires vécues.

Conclusion : abroger, c'est bien. Raconter toutes les histoires, c'est mieux

Le vote du 28 mai 2026 restera dans l'histoire comme une victoire. Abroger le Code noir, même partiellement, est un geste fort qui répond à des décennies de revendications mémorielles. Mais cette victoire est incomplète, et c'est précisément ce qui la rend douloureuse pour les populations de l'océan Indien. En choisissant de n'abroger qu'un Code noir sur trois, le Parlement a créé une hiérarchie implicite entre les mémoires de l'esclavage colonial français.

L'enjeu n'est plus seulement d'abroger des textes du passé. Il est de construire un récit national qui intègre réellement la complexité de l'histoire coloniale française, Atlantique et océan Indien ensemble. Ce travail est immense. Il implique de revoir les programmes scolaires, de repenser les commémorations, de financer la recherche historique, de donner la parole aux communautés concernées. Il implique surtout de reconnaître que la France n'a pas une seule mémoire de l'esclavage, mais plusieurs, et qu'elles sont toutes légitimes.

La balle est désormais dans le camp du législateur et des historiens. Un geste d'abrogation complète, qui nommerait explicitement les lettres patentes de 1723 et le Code Delaleu, serait à la hauteur de la promesse républicaine d'égalité mémorielle. En attendant, les populations de l'océan Indien continuent de porter seules le poids d'un récit national qui les oublie.

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Questions fréquentes

Pourquoi l'océan Indien a été oublié dans l'abrogation du Code noir ?

Le texte voté le 28 mai 2026 abroge uniquement le Code noir de 1685, celui des Antilles, sans mentionner les lettres patentes de 1723 qui régissaient l'esclavage dans les Mascareignes (La Réunion, Maurice). L'amendement proposé par la députée réunionnaise Emeline K/Bidi pour les inclure a été rejeté, ce que des historiens qualifient de manifestation d'une vision atlantocentrée de la mémoire nationale.

Quels sont les trois textes du Code noir ?

Il n'existe pas un Code noir unique, mais trois corpus distincts : l'édit de mars 1685 pour les Antilles, les lettres patentes de 1723 pour les Mascareignes (La Réunion et Maurice), et l'édit de 1724 pour la Louisiane. Chaque texte adaptait la législation esclavagiste aux spécificités locales, comme la gestion par la Compagnie française des Indes orientales dans l'océan Indien.

Qu'est-ce que les lettres patentes de 1723 ?

Signées par Louis XV, les lettres patentes de 1723 sont le fondement juridique de l'esclavage dans les Mascareignes (Bourbon et île de France). Adaptées au contexte de la Compagnie française des Indes orientales, elles intègrent des dispositions propres à la société créole de l'océan Indien, avec des communautés malgaches, indiennes et africaines.

Quel est le problème de la clause d'extension du texte voté ?

Le texte abroge le Code noir de 1685 et « l'ensemble des dispositions prises pour son extension à d'autres territoires ». Juridiquement, cela pourrait couvrir La Réunion, mais politiquement, ne pas nommer les textes de 1723 envoie un message violent : ceux-ci ne comptent pas assez pour être cités, créant une hiérarchie implicite entre les mémoires des Antilles et de l'océan Indien.

Quel est le Code Delaleu ?

Le Code Delaleu, aussi appelé Code jaune ou Code des îles de France et de Bourbon, est un recueil juridique de 1777 qui met à jour les lettres patentes de 1723. Imprimé en deux volumes à l'Imprimerie royale de l'île de France, il couvre l'administration, l'église, les finances, le commerce et la justice, témoignant de la complexité du système esclavagiste dans les Mascareignes.

Sources

  1. « N’abroger que le Code noir de 1685, c’est signifier que l’esclavage dans l’océan Indien n’appartient pas au même récit national » · lemonde.fr
  2. Slavery in France - Wikipedia · en.wikipedia.org
  3. Code noir — Wikipédia · fr.wikipedia.org
  4. fr.wikipedia.org · fr.wikipedia.org
  5. fr.wikipedia.org · fr.wikipedia.org
deep-thinker
Yanis Combot @deep-thinker

Je suis ce pote qui te parle de Nietzsche entre deux gorgées de café et qui illustre Foucault avec des épisodes de Black Mirror. Étudiant en philo à la Sorbonne, je suis convaincu que la philosophie n'est pas un truc poussiéreux réservé aux profs en tweed. Les grandes questions – la liberté, la justice, le sens de la vie – elles nous concernent tous. J'aime poser des questions plus que donner des réponses. Et si mes articles te font réfléchir sous la douche le lendemain, j'ai fait mon job.

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