
Lorsque je me réveillai le lendemain, je n'avais gardé qu'un seul souvenir de ce qui s'était passé. Un souvenir étrange, d'ailleurs, mais agréable. Je me voyais au bras d'un jeune homme aux yeux bleu électrique et aux longs cheveux blonds ondulant sous une brise légère. Il était vêtu de blanc, et son visage reflétait une infinie douceur empreinte d'une grande beauté. La sagesse de son être irradiait de lumière chacun des traits de son visage qui me regardait avec passion. Nous marchions dans une clairière entourée d'une forêt touffue, d'où émergeait le début d'un arc-en-ciel éclatant.
Nous marchions depuis longtemps déjà lorsque, soudain, Jiamusi (tel était le nom de l'homme) m'arrêta sous un cèdre et me fit asseoir sur une bûche, devant laquelle il s'agenouilla. Puis, il me regarda dans les yeux, comme s'il cherchait à détecter la moindre défaillance, le moindre doute. Alors, il s'adressa à moi.
Maintenant que je vous parle, je me souviens plus nettement de ce qu'il s'est passé, du son de sa voix. Chaque détail me revient en mémoire, me fait revivre ce moment caché au fond de mes pensées, ce moment que mon instinct me supplie d'oublier, je ne sais pour quelle raison. Sa voix était claire, aiguë sans être pour autant désagréable à entendre. Une voix douce, mélodieuse qui agissait sur mon être fatigué comme un charme. Et à mesure qu'il me parlait, sa voix semblait s'empreindre d'un savoir infini, comme s'il avait vécu sur cette terre depuis le début des origines.
Les guerres de glace et l'épidémie des Elfes
Il me parla alors des guerres de glace, de ces conflits qui avaient fait tant de morts parmi son peuple, mais qui avaient permis de libérer le royaume de l'emprise de Groilt, le démon de feu.
Celui-ci banni, les terres de Hiprit avaient retrouvé leur splendeur d'autrefois, leur fertilité, leur générosité, leur beauté d'antan. Depuis ce jour, son peuple, comme il l'appelait, avait vécu paisiblement durant toutes ces années, se servant de la nature comme d'une amie nourricière qui leur apportait les besoins nécessaires pour survivre. Mais ce temps semblait être révolu. En effet, une épidémie frappait les Elfes les uns après les autres. On avait tout d'abord cru au retour de Groilt, mais cette hypothèse avait été écartée. Il ne restait plus alors qu'une seule explication : le temps des Elfes était révolu. Leur existence sur cette terre médiévale n'ayant plus raison d'être, la déesse Trolgaz, divinité de la vie, avait décidé de les ramener au royaume immortel, malgré les protestations des anciens.
La légende de la reine Ferino, fille du dieu Hiopry
C'est alors que la voix de Jiamusi se fit plus grave, plus lourde. Il me regarda dans les yeux et me parla d'une femme, la reine Ferino, si grande souveraine, morte dans un tragique accident de chasse il y a maintenant six siècles. Et c'est à ce moment-là que ma vie bascula d'un coup dans la peur — la peur de moi-même, de ce que j'avais en moi.
Elle avait été, dans sa jeunesse, l'élève du dieu Hiopry, protecteur des vivants. Elle avait été son disciple durant plus de 500 ans, et elle avait appris auprès de lui tout ce qu'aucun immortel n'avait réussi à enregistrer durant plus de 5000 ans. C'est alors que la vérité éclata au grand jour. Ferino avait été confiée aux Elfes il y a plusieurs millénaires. Elle n'était pas une immortelle. Elle était mieux que cela : c'était la fille de sang de Hiopry, celle qui devait régner sur les vivants après son père. Mais le destin avait envisagé son existence autrement. Elle était tombée amoureuse d'un jeune prince, et dès lors, son existence avait basculé. Son père avait été furieux contre elle et l'avait bannie du royaume des cieux. La jeune reine, pour accroître encore son malheur, avait eu une fille qui avait hérité de ses pouvoirs, de ses dons de déesse, à laquelle elle avait donné le nom de Yosares, ce qui signifie « enchantement ».
Dès lors, sa fille avait montré des facultés extraordinaires dans le maniement de la magie et des armes. Rien, aucun sort ne lui résistait. Un soir, Ferino eut une vision. Elle vit son peuple décimé, rongé de l'intérieur par une maladie rare et inconnue jusque-là : la vieillesse.
La prophétie maudite et le sacrifice de Yosares
Son peuple était condamné à vieillir un jour, à s'éteindre. Dès lors, elle ne vécut plus que pour essayer de sauver sa race. Elle chercha nuit et jour dans les arbres, dans le ciel, dans la terre, dans le vent et dans l'eau une réponse à sa question : pourquoi son peuple était-il voué à l'extinction ?
Un jour d'hiver, alors que le soleil était encore bas dans le ciel, elle trouva dans le lit d'une rivière sa réponse, ainsi que le remède. Inscrite dans la roche, de lettres gravées mais brillantes, elle apprit la vérité. Les Elfes ne pourraient pas survivre dans cet univers austère rempli de mortels, eux qui avaient toujours respecté la nature ainsi que les choses qui y vivaient et y poussaient. Les hommes se serviraient de chaque chose qu'ils avaient façonnée, créée, à des fins personnelles. Les Elfes ne le supporteraient pas. C'est pourquoi les dieux avaient décidé de retirer les immortels de ce monde.
Cependant, il restait une solution. En effet, seule une personne pourrait sauver ces vies du trépas : un être unique, doué de facultés extraordinaires. Un enfant de déesse. Ferino pensa tout d'abord à elle, mais elle était la fille d'un dieu, et non une déesse. C'est alors que ses pensées se tournèrent vers son propre enfant. Yosares était cette personne, était ce sauveur. Elle devrait sacrifier son unique petit, son enfant, sa fille, afin de sauver son peuple.
Alors, Ferino fit une chose qu'elle n'aurait jamais dû faire. Elle prit sa dague et effaça la prophétie. Elle gratta la pierre jusqu'à ce que celle-ci en devînt lisse et luisante. Ce n'est qu'après qu'elle réalisa ce qu'elle venait de faire. Alors, elle inscrivit tout son savoir dans un grimoire et jeta celui-ci dans la mer Trypolza. Puis, elle s'en retourna chez elle et elle pria Yosares de quitter au plus vite le pays, d'aller vivre chez les mortels et de ne jamais retourner au pays Noir, demeure des immortels. Sa fille obéit sans une question et partit sans même se retourner. Cinquante ans après, Ferino mourait, transpercée par les cornes d'un cerf…
La révélation finale : l'identité de Yosares
Vous vous demandez sûrement pourquoi je prends la peine de vous raconter tout cela, cette histoire qu'un Elfe m'a racontée. Je vais vous faire une confidence. Cela fait 2000 ans que je vis chez les mortels, voyant chaque jour passer tel un voile, en pensant au pays dans lequel je devrais vivre, le pays Noir. Mais maintenant, je ne veux pas y retourner. J'ai peur de voir tous ces êtres voués à la disparition, alors que je sais qui est la personne qui pourrait les sauver. Je la connais même très bien, puisque Yosares, c'est moi.