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Essais

Wild is the Wind

Après deux ans de chômage et une rupture, il prend la route dans son Combi Volkswagen. Un road trip introspectif vers la mer, entre liberté et quête de sens.

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Chaque jour, je m'emploie à renforcer la courbe du chômage. Deux ans que je ne me lève plus pour aller travailler. Deux ans que je me lève avec des envies qui s'éloignent, des souvenirs « reliftés » et des amis en pointillés.

Le chômage, j'avais déjà vécu une expérience similaire, six mois seulement, bien assez de temps pour se faire peur, trop peu pour se fêler la carcasse. J'avais retrouvé quelque chose, un chouette boulot, avec cette sensation effrayante d'avoir frôlé un cargo de dix étages au milieu d'une mer démontée, sans qu'aucun des mecs à la passerelle n'ait aperçu ou même senti ma frêle embarcation. Mais j'étais passé. Grosse trouille vers les viscères, c'est tout.

Parfois je m'interrogeais au sujet de ces mecs et de ces filles de 35 ans qui perdent leur emploi, qui le perdent définitivement. A-t-on le droit de sombrer ? Est-il facile de changer de métier ? J'étais un con. Aujourd'hui je sais, j'ai la réponse : je suis toujours un con, mais pour d'autres raisons.

Parfois je pense à mes amis, je réalise que je les ai quittés, je suis parti, lentement, comme j'ai pu. Au début, ils ne m'ont pas laissé faire. Mais le chômage, c'est de l'extra-lucidité. J'entends encore leurs voix qui me parlent d'argent, de projets et de culture d'entreprise. Je hais leur ineptie, ils haïssent mon inertie.

Sophie, ma copine, me regarde, elle m'annonce qu'elle partira demain matin, je lui dis moi aussi. On se quittera sans un échange, à peine un au revoir. Je lui dis que je lui laisse l'appart, c'est moi qui partirai. Elle s'endort déjà, je trouve que je pue.

Mon sac atterrit sur le plancher, il se bloque contre la porte du frigo. Je jette un œil au matos, tout est là : les voiles, la planche, les wishs, chaque truc est enveloppé dans sa housse. Je claque la porte latérale, elle coulisse sur le rail graissé et s'enfonce sur la gaine de caoutchouc.

Les mouettes sont orientées Sud-Ouest tournant Ouest, l'une d'elles se pose sur la pelouse et gambade jusque sous les roues du Combi. Le soleil superpose sa liesse aux derniers nuages de la nuit, tandis que dans l'herbe humide, les escargots jaunâtres tirent des bords jusqu'aux hortensias.

Je claque la portière, la place du conducteur est froide. C'est bon de s'enfoncer son cul dans ces fauteuils de mousse ratatinée, éprouvés par le temps. C'est agréable de mettre le contact alors que tout le monde dort, et d'envoyer la dose de gaz nécessaire pour un réveil aux aurores.

Les bougies sont neuves, l'embrayage est neuf, le carbu et le bloc-moteur sont neufs, tout est neuf et bien rodé. J'ai bien fait de commander ce putain de moteur Volkswagen l'année dernière, le mien était raide, il commençait à pisser l'huile de partout, limite marée noire. Je n'ai pas attendu, j'ai chopé ce grossiste allemand sur le net, il m'a convoyé un moteur à travers l'Atlantique, il l'a fait venir du Mexique, juste avant que la production ne s'arrête.

Je l'ai fait monter chez mon pote Alex du garage Alex-Autos. Super mec, il bosse bien, et quand les nouveaux clients débarquent et demandent le patron, on leur indique toujours le gars le plus crado, c'est efficace, les types voient immédiatement de qui on cause. Alex, il a les cheveux longs comme les miens, il a les cheveux sales, mais moins sales que les miens, et ses ongles sont noirs, comme des ongles de mécanicien.

Moi, mes ongles sont nickel. Avec mon trou d'duc, mon haleine et ma bite, c'est ce que j'entretiens de plus près. Le reste, je dis pas…

La suite au prochain numéro.

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scruggle
scruggle @scruggle
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