
Je me présente : je suis une fourmi. Les fourmis n'ont pas de nom, mais un matricule, comme les prisonniers humains. Moi, je n'ai pas de matricule ; mes sœurs m'appellent donc « Sans-matricule ». Je suis entièrement fonctionnelle, mis à part un détail de taille : je suis ouvrière de naissance au lieu de soldate. Ce défaut est logiquement contre-nature, car on n'oblige pas un être à suivre un destin différent du sien.
Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé à ma naissance. Peut-être que la reine, ma mère, m'a oubliée sous son corps, me retrouvant un laps de temps plus tard, suffisamment long pour oublier mon matricule et ma fonction. C'est la solution la plus probable à mon esprit.
J'ai déjà capté de nombreuses phéromones à mon sujet : je ferais partie de ces œufs espions venant d'autres fourmilières, ou encore je serais une mutante comme certaines fourmis qui se retrouvent avec des mandibules ou des corps démesurés. Mais je sais que tout cela n'est que rumeur, car je suis de même composition que mes sœurs et je n'ai pas de parties corporelles compromettantes.

Vous en savez maintenant assez pour me reconnaître aisément dans le tas grouillant de mes consœurs affairées à leurs tâches respectives. Tant mieux, car je dois dès à présent me fondre dans la masse et me mettre au travail, si je ne veux pas être punie d'ostracisme fourmilier...
Mais laissez-moi juste le temps de me réveiller. En attendant, je vous conte l'étrangeté de la vie de fourmi.
Mon travail, donc, consiste à effectuer toutes sortes de tâches plutôt lassantes telles que la collecte de nourriture, l'exploitation des galeries ou le nettoyage des œufs. Mais ce travail ne me plaît guère ; j'ai été plusieurs fois réprimandée pour avoir suivi mes instincts de soldate refoulée. Je me suis ainsi souvent surprise à me battre avec des insectes quelconques, ou même parfois avec mes propres sœurs, ce qui équivaut normalement, chez les fourmis, à la peine capitale ou, pire, au bannissement.
Si je n'ai jamais été plus sévèrement punie, c'est grâce à ma mère, qui se sent certainement fautive de mon erreur native. Ainsi, je me suis plusieurs fois permise de rejoindre mes sœurs soldates pour repousser les innombrables assauts de créatures plus ou moins dangereuses pour la vie de la fourmilière.
Ces créatures sont très diverses, parfois de notre taille, parfois plus grosses. Un jour, je me suis même battue contre un lézard. Bien sûr, je n'étais jamais seule. Pour le lézard, par exemple, nous étions près de douze bataillons.
La vie de soldate est très plaisante. Les plus vieilles guerrières avaient une certaine sympathie pour moi — je ne sais pourquoi d'ailleurs. Celles-ci cherchaient même à m'apprendre des techniques de combat. C'est ainsi que j'ai assimilé rapidement l'art du combat rapproché, comment couper des membres sans être exposée au danger, et surtout de quelle manière pencher son abdomen afin de mieux projeter l'acide formique de mon corps. Cet acide se révélait être un outil de guerre indispensable.
Évidemment, à chaque fois que je rentrais d'une mission, je me faisais personnellement remonter les antennes par la reine en personne. Cette dernière restait pourtant toujours magnanime à mon égard.
Du coup, je répétais sans cesse mes escapades, au risque de me faire rejeter de mes consœurs qui me prendraient pour une dérangée. En effet, c'est très mal vu, chez une fourmi, d'enfreindre les règles de la fourmilière. Et quand je converse avec une congénère via mes antennes, celle-ci finit toujours par interrompre la communication, écœurée par mes pensées trop individuelles. Elles ne veulent ensuite plus pratiquer la communication absolue avec moi, de peur que je ne les contamine avec ma remise en cause récurrente.
En effet, c'était considéré comme une grande trahison que de trop penser à soi. Quand on est fourmi, on pense d'abord fourmilière avant de penser à soi.
Faisant partie de la fourmilière, je ne voyais pas de mal à faire du travail supplémentaire afin de mieux la servir. Mais mes tâches ouvrières étaient de plus en plus nombreuses, certainement pour m'empêcher de continuer ces escapades. Du coup, je commençais à m'en prendre aux autres ouvrières, qui m'exaspéraient par leur conformité excessivement abusive.
Un jour, ce qui devait arriver arriva. Suite à une bagarre avec une de mes semblables, je me suis instinctivement mise en position de tir, sécrétant ainsi un acide formique assez concentré pour mutiler ma pauvre collègue. Les autres ouvrières alors présentes s'empressèrent de m'arrêter dans ma folie. Malheureusement pour elles, elles n'étaient que de vulgaires ouvrières, ne maîtrisant aucune technique de combat. De plus, j'étais prise de la même fureur que si je me battais contre un ennemi mortel.
Le combat dura plusieurs minutes et me coûta deux de mes précieuses pattes. Mes consœurs, elles, furent décimées. Quand la reine arriva, alertée par une ouvrière prévenue, le combat était déjà terminé. Le sol était jonché de têtes et de membres, et moi, je baignais dans le sang translucide de mes sœurs...
Deux jours plus tard
Deux jours sont passés, et je ne sais absolument pas pourquoi je suis encore en vie. Il est tard, certes, mais je ne rêve pas. Je viens d'être promue soldate et je pars dès demain en mission spéciale. Peut-être qu'après le carnage dont j'ai fait preuve, ma mère s'est enfin décidée à voir la réalité : je suis née pour être une guerrière.
Aujourd'hui, donc, à ma plus grande surprise, je vais légalement travailler en tant que soldate. En effet, quand j'ai vu les soldates se précipiter sur moi, je croyais que c'était pour me mettre hors d'état de nuire, suite à mes fourmicides et à ma fuite volontaire devant les soldates royales. Mais si leur but était réellement de me tuer, elles n'auraient en aucun cas mis tant de temps à me retrouver.
Mais trêve de bavardage, il faut que je répare mes actes précédents en servant pour le mieux la reine et la fourmilière. Alors, pour une fois, j'arrête de flâner, je quitte le dortoir des ouvrières et je joins le groupe de soldates dans la grande salle...
Le plus grand bataillon de l'histoire
Deuxième fait étrange de cette journée : l'amoncellement de la majorité des soldates dans la grande salle. Je profite de ma finesse pour me faufiler entre les trop nombreuses fourmis présentes et parviens jusqu'à la fourmi qui donne les ordres du jour. De loin, je ne comprenais pas les phéromones de la reine, mais de plus près, j'ai pu traduire que d'horribles monstres anéantissaient les fourmilières voisines en un clin d'œil.
C'est pourquoi nous étions si nombreuses réunies pour combattre cette grande menace... C'est ainsi que je fis partie du plus grand bataillon de l'histoire de la fourmilière.
L'attente fut longue, mais les monstres finirent par arriver...
L'attaque finale
Encore une fois, je suis dans l'incapacité de vous expliquer ce qui est arrivé. Ce n'est pas à cause du fait que mon corps soit complètement aplati et qu'il ne me reste plus d'antenne, mais surtout parce que tout est allé trop vite.
Pour tout vous dire, on a vu de grandes masses sombres nous tomber dessus, et puis, pfuit, plus rien, plus de fourmis (vivantes du moins), plus d'ennemis et même plus de fourmilière...

Pendant mon enfance, une soldate reconvertie en nourrice à cause de ses trop nombreuses blessures avait entrepris de m'apprendre le bestiaire hostile. À ses yeux, les plus grandes et les plus maléfiques créatures qu'elle avait combattues étaient tellement immenses qu'on n'en voyait que le prolongement. Ces animaux nommés « chaussures » étaient à l'origine de sa quasi-paraplégie. Elle m'avait alors dit une chose que je n'avais jamais interprétée :
« Ne t'inquiète pas si tu te sens mal dans ta peau d'ouvrière, mais il le fallait pour te protéger des chaussures... »
Maintenant que je comprends enfin ces paroles, je suis juste en fin d'agonie. Heureusement que je ne ressens pas la même douleur que certains animaux, car autrement, je ne me serais pas autant investie à vous conter mon histoire. Mes dernières phéromones seront peut-être captées par une fourmi qui racontera mon histoire à ses semblables. Mais je ne le saurai jamais car, parmi la multitude de mes sœurs, je sens mon dernier souffle arriver.