
« CUIIIIIIIIII CUIIIIIIIIIIIIIIII » accélère et gagne en puissance la musique de votre assaillant auditif !
« CUIIIIIIIIIIII CUIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII » dit-il, au fond de votre crâne, vous rappelant à la triste fatalité de l'impossible pérennité de la sérénité.
« Arghhhh... » feraient vos paupières, en s'ouvrant, si elles pouvaient parler. « Humphgrmmm » dites-vous à peu près dans un bâillement tremblotant qui ferait passer l'échelle de Richter pour un cure-dent.
Ça y est, vous pouvez vous considérer réveillé. Et bien que vous puissiez appeler votre père « Gépéto », tant votre gueule de bois semble acculer dans un malaise post-traumatique des plus douloureux, il vous semble que vos jambes auraient mieux fait d'être elles aussi en bois ; car vous voilà la tête au sol. Vous rampez alors, on ne sait comment, vous traînant comme un lombric vers la salle de bain la plus proche.
L'eau vient vous caresser le visage comme le fouet caresse les galériens. Sa froideur vous requinque comme la poêle fait frémir le goujon. Vos moindres faits et gestes vous semblent des écartèlements musculaires. N'importe quel bruit, même le plus infime, vous est un martèlement cérébral.
« Pourquoi me suis-je encore défoncé la gueule hier soir ? À quoi me sert une soirée de plaisir que j'oublie dans la seconde qui suit, si la seule chose qui me reste à l'esprit est cette douleur infâme qui me vient chaque matin ? » Voilà ce que vous vous dites normalement chaque matin, quand le retour de fête fait passer le retour de flamme pour un pinaillage de grand brûlé.
Seulement voilà, moi, je me regarde dans la glace avec comme une envie d'autoflagellation, histoire de voir les ravages de l'alcool et de la fumette sur mon douloureux visage... Et là, contrairement à vous, je m'aperçois à travers les brumes de mon esprit et la buée de ma glace qu'il n'y a pas que ma mémoire qui a disparu... mais aussi mon corp... Enfin devrais-je dire, à tout bien y réfléchir, ou plutôt l'inverse, mon reflet.
Me voici titubant dans ma maison, le souffle haletant, l'estomac noué, la peur au ventre, le slip entre les fesses... J'me les tâte... Elles sont bien là où je les avais laissées... mais en plus pointues... J'ouvre ma porte d'entrée et...
Trois mois plus tard à Ysios
Une nuit comme toutes les autres à Ysios. Le doux frémissement du feuillage dense du grand chêne de l'ermitage vient se mêler aux quelques bruits émis par les badauds qui vont et viennent dans une bâtisse où règnent la gaieté et l'amitié.
« Allez s'il te plaît !!! Tu veux bien m'en filer ? » questionne un gars branchouille à l'air un peu efféminé.
— « Ça va pas être possible, non pas être possible ! » répond le vide-ordure... Enfin « videur » comme on dit dans le métier.
— « Je parle des invitations à la soirée spécial Halloween bien sûr ! »
À l'intérieur de la discothèque, la fête bat son plein. Une belle danseuse se déhanche dans une cage, la piste de danse est survoltée.
Au dernier plan se trouve un bar, deux silhouettes, une féminine et une masculine, y sont accoudées :
— « Tes yeux exquis s'immiscent dans mon intimité et esquissent pour moi ton infinie beauté... T'a-t-on déjà dit qu'ils étaient d'une magnificence sans égale ? Je pourrais y plonger des heures sans refaire surface... » s'exulte le jeune homme, le regard légèrement enfoui sous le décolleté de la concubine convoitée.
— « Ouais à peu de choses près. Je devine que tu veux avoir l'immense chance de toucher ces perles rares ? » lui rétorque cette abusée désabusée.
— « Tu lis dans mes pensées », la complimente-t-il jovialement, les bras ouverts, le regard lubrique et le faciès salace, un rictus vicieux aux lèvres.
Une rencontre sanglante dans la ruelle
Et pendant ce temps-là, à l'angle de la 46ème rue du quartier sud de New York, un clochard allongé dans un caniveau, de façon très fashion, se cure le nez.
« Je vais l'avoir, j'y suis presque », se renfrogne-t-il.
« Bringksctraph » (...à tes souhaits...) fait un verre comme poussé par une envie de faire du rap allemand. C'est celui que l'homme avait offert à la femme, c'est celui qu'elle lui rend maintenant d'une main furibonde à son visage, sûrement dans un souci de réhabiliter l'engouement des gens pour les mosaïques.
« Oui enfin je fuis pas tout à fait, fur qu'il y avait écrit fela... » précise l'homme au visage néo-baroque.
Puis dans les toilettes de la discothèque, il va pour se faire briller le vitrail, se passe de l'eau sur la figure pour diminuer les effets de la fille, qui ne l'a pas chauffé comme il l'espérait.
« Ce n'est pas encore aujourd'hui que je soulagerais Paupaule, ou que je ferais pleurer le cyclope... Ah mon pauvre, t'es pas prêt d'en choper une ce soir », constate-t-il à présent.
« Ne soyez pas si sûr de vous. Il se pourrait que l'opportunité de vous vider de votre fluide vitale vous soit donnée ! » clame, dans son dos, la voix délicate et sournoise d'une femme. « Viens si tu veux découvrir ton côté bestial », ajoute celle-là, qui lui fait signe de la rejoindre dans une ruelle, où elle recule, disparaissant peu à peu dans ses ténèbres. Pour une fois qu'une femme me fait signe autrement qu'avec son majeur, je ne vais pas refuser, pense l'homme, qui la suit alors.
Dans la ruelle, la lumière est faible. La femme est de dos. Le narrateur la regarde :
— « Humm... Comme tu as de belles fesses bien rebondies et ultra sexies ! » dénote subtilement notre homme.
— « C'est pour que tu puisses mieux me voir, mon enfant. »
— « Humm... Comme tu as de bons gros... attributs poitrinaires ! »
— « C'est pour mieux m'équilibrer, mon enfant. »
— « Humm... Comme tu as de grandes dents ?! »
— « C'est pour mieux te sucer, mon enfant ! » rétorque la femme en fondant sur lui, demeuré perplexe, toutes griffes déployées.
« Heu, je ne suis pas contre les pratiques sado-maso mais je suis assez sensible de mon appendice tumescent et je ne voudrais pas l'écorcher... » a-t-il à peine le temps de prévenir avant de se faire sucer... le sang !!!
La transformation en vampire
Le lendemain matin, cette scène qui m'avait tant marqué, moi, il y a trois mois, mon esprit en plus de mon coup, je la vis se reproduire devant mes yeux. Par ma faute. Le même rituel du retour de fête, le même regard éperdu d'incompréhension instinctive, le même désarroi cruel. Causé par cette femme qui n'était autre que moi.
Et tout autant que je souffris en mon temps de cette ignoble découverte, me voilà jubilant devant son abîme naissant.
Et parce que les hommes souffrent moins quand ils partagent leurs souffrances, que celle-ci s'offre plus facilement que la félicité, c'est souvent que les tourbillons de l'horreur nous paraissent plus hospitaliers que la porte du bonheur.
Une morale pour cette histoire fantastique ?
Cette petite anecdote farfelue et fantastique vous fait sourire, vous rappelle un épisode de Buffy mal fini ? Et si la vie était mal finie ? Ce serait rêver que de lui imaginer une chute, ce serait se tromper que de croire qu'en l'absence de vampire vous ne pouvez vous faire vampiriser.
On m'a vampé, c'est-à-dire séduit et entraîné de manière provocante et aguichante, me poussant à l'extrême, à la perte de moi-même... je le regretterais toute mon existence. Mais paradoxalement et parce que les victimes deviennent plus facilement bourreaux que toutes autres personnes, je suis devenu à mon tour vamp... une vamp pire !
Trouverons-nous une morale à cette histoire ? Ne pas, comme cet homme, se repoudrer le nez, ne pas comme cette dame boire de trop, ne pas fêter l'inconnu, ne pas se laisser entraîner par les autres au bout de la nuit car seule l'étoile y resplendit... Entre autres peut-être... Mais ici pas de morale... Ici rien qu'une constatation : la galère c'est toujours galère, mais plus on est de galériens mieux on avance... vers la mort certes.