
— Toujours dans la lune, Ilyna ! On est à table !
Non, je crois que c'est la lune qui est en moi plutôt. Elle me tire de l'intérieur, comme si elle voulait que je sois toujours en train de rêver. Parfois, des gens ne font plus la différence entre le rêve et la réalité. Moi, je ne vois pas comment je pourrais ne pas la voir : il y a un trop grand fossé qui les sépare. Les choses les plus importantes de ma vie se sont passées dans mes rêves : le jour où j'ai joué du piano devant une salle comble, mon premier baiser, les chansons que je compose et que je chante devant le garçon de « mes rêves », mon spectacle de danse où je suis la meilleure... Et la liste est encore longue.
Tiens, je repense au poème de Baudelaire — ou plutôt à celui qui le chantait. Il faut pourtant que je reste sur terre et, pour l'instant, j'en suis à des années-lumière. Les vacances se terminent bientôt et il faudra que j'aille à l'université en lettres modernes. Quoi de mieux pour aider à affronter la vie...
— Ilyna, tu devrais aller te coucher ! Demain matin tu viens au marché avec moi !
Tiens, j'avais oublié ça. Quelle idée d'aller au marché à 8h00 du matin. Et puis, je n'ai pas envie de me coucher : j'ai envie d'aller dans mon parc. C'est les vacances, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas y aller. L'air est doux et la nuit est à moi. J'aimerais rester dans cet endroit toute la nuit.
En tout cas, là, c'est sûr : à cette heure-ci, je ne risque pas de recevoir la visite de quiconque. Il y a quelque chose sur le banc... mais qu'est-ce que c'est ? Un prospectus ? Une publicité ? Non, c'est une lettre. Quoi ? Elle m'est adressée ?!
Chère Ilyna,
Que dire sinon que je t'aime, que je crois t'aimer, que tu m'émerveilles. Mais c'est trop, trop. Tu ne peux pas l'entendre, tu ne me connais pas. Tu ne sais pas qui je suis, quel cœur bat dans ma poitrine, ce que je sens — ou plutôt ressens — quand je te vois. Un sentiment d'incompréhension, de désir qui ne sera jamais assouvi. De pur désir, oui. De pur fantasme, aussi.
Pourquoi toi et pas une autre ? Je me le demande. Mon cœur s'accélère chaque fois que je vois quelqu'un qui te ressemble. Il y a toi et toutes les autres : un énorme fossé vous sépare. Tu y tomberas un jour, car je sais que je serai déçu. Car tu ne peux pas m'aimer. Je ne suis que moi, rien d'autre que moi. Ma vie n'est que folie.
Depuis tout petit, j'attends l'amour avec un grand A, mais j'ai perdu tout espoir de pouvoir un jour le vivre. Avant, je m'efforçais de croire en la magie — la magie de la vie qui dit que pour celui qui espère très fort quelque chose de bien, il sera exaucé. Mais j'ai été dupé, dupé par la vie. Elle m'a bien eu. Elle m'a fait croire que mon existence pourrait réellement avoir un sens pour moi. La vie est ce qu'on en fait. Que puis-je en faire ? J'essaie de me persuader que le ciel est beau, que rien ne vaut la vie, de respirer à plein poumon l'air qui m'entoure. Oui, j'existe, mais pourquoi ? Rien ne sert d'exister pour le simple fait d'exister.
Je t'aime et ça, j'ai envie d'y croire, c'est sûr. Mais tu ne m'aimes pas, alors je préfère y renoncer. Personne ne m'a aimé, personne ne m'aimera. En 19 ans, je n'ai pas changé : j'ai aimé et n'ai pas été aimé maintes fois. J'ai été déçu et le serai encore. Je voudrais que ça change. Mais comment me changer ? Je suis comme ça. Celle qui m'aimera doit m'aimer pour ce que je suis. J'ai essayé tant de fois de faire comme si tu n'existais pas. Mais ton existence s'accroche à moi et ne veut pas me lâcher. Tu es en moi. Tout ce qui me déplairait chez une autre me plaît chez toi. Parce que c'est toi. Mais pourquoi moi ? Tu mérites mieux.
Stéphane
Ce n'est pas possible que cette lettre me soit adressée : il doit y avoir une erreur. Pourtant, celui qui l'a laissé savait que la personne venait ici, et il n'y a que moi qui vienne ici. Je vais lui répondre dès maintenant, d'ailleurs. Je prends toujours du papier et un crayon au cas où je ressentirais le besoin d'écrire sur ce paysage magnifique qui m'entoure.
Cher Stéphane...
La suite plus tard...