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Essais

Une vie simple

Ilyna, 18 ans, étouffe dans une existence monotone. Entre études sans conviction et solitude, elle trouve refuge dans un parc où elle rencontre un mystérieux inconnu qui récite Baudelaire.

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C'est un parc privé mais qui respire la liberté. Un endroit paisible où l'on aime se retrouver. Un lieu simple mais agréable... C'est un jardin qui semble n'appartenir à personne, mais qui appartient pourtant à tout le monde. Une simple table, un simple banc, un énorme cerisier, quelques plantes aux noms latins, une herbe verte quelque peu séchée par le soleil ; un papillon blanc qui fend la terre puis les arbres puis le ciel, le chant des oiseaux que l'on ne voit pas.

Ilyna aime se retrouver ici, après les cours. Elle peut transcender les faits, faire un retour sur ce qu'elle vient de dire, de faire, se dédoubler et regarder sa journée défiler devant ses yeux. Elle s'assoit sur le banc à l'ombre du cerisier, appliquant un rituel quotidien, puis voit tristement sa vie : un amas de situations identiques répétées à l'infini, monotone et régulier comme les cycles perpétuels.

Arrivée en terminale, il lui semble que sa vie n'a été que superficialité et déceptions intercalées continuellement. Dix-huit années écoulées et elle a l'impression de ne pas avoir vécu. Elle est comme un de ces personnages secondaires ou les figurants dans les films dont on a l'impression qu'ils regardent vivre le ou les héros principaux. Ils ne vivent pas, ils assistent à la vie qui s'écoule devant eux, qui les encercle, ils se sentent prisonniers d'un monde auquel ils n'appartiennent pas. Naufragés d'une terre éloignée dont la nostalgie les tourmente sans cesse.

Pourtant dans ce parc, Ilyna se sent bien, elle est chez elle. Depuis dix-huit ans, elle habite dans la région parisienne, dans un appartement assez simple. Elle a sa famille, mais elle a l'impression qu'elle ne la comprend pas, et elle n'a pas ce qu'on peut appeler de véritables amis. Pour elle, ce sont seulement des visages de passage dans sa morne existence. Elle vient de passer son bac, parce qu'il le fallait, mais sans conviction, sans la flamme qui anime vos actions, qui vous pousse à aller toujours plus haut et plus loin. Elle n'a pas de véritable envie de vivre. Elle vit par obligation. Elle a peur de la mort mais hait autant la vie. Elle ne sait pas ce qu'elle va faire l'année prochaine. Alors quand ses proches lui demandent ce qu'elle veut faire plus tard, elle brode, elle invente. À certains, elle dit institutrice, à d'autres psychologue, ou même avocate pourquoi pas. Mais la vérité, c'est qu'elle ne sait pas. Son avenir est pour elle un grand trou noir sans fond, sans espoir, les pages blanches d'une histoire sans fin.

Pour la comprendre, il faudrait se mettre à sa place, en elle, savoir ses pensées exactes, ses peurs, ses doutes, ses désirs enfouis.


Le vent, j'adore ce vent. J'ai l'impression qu'il rentre en moi, qu'il me soulève alors que je suis assise. Le cerisier sera bientôt en fleur et le banc sera alors immaculé de rose. Quand je m'allonge sur ce banc, l'univers est à moi et m'attend les bras ouverts. Pourquoi je n'ai pas cette impression quand je marche dans la rue, quand je fais mes devoirs, quand Élodie me parle ? Peut-être que si j'étais un tout petit peu belle, ou simplement un peu mignonne... peut-être que je verrais la vie différemment, sous un angle plus positif et optimiste.

J'ai l'impression d'être une idiote à chaque fois que je profère un son quelconque. Et je crois que si je devais réfléchir à chaque fois à ce que je dis, je ne parlerais jamais. Si je pouvais savoir dire des choses intelligentes, marrantes aux moments opportuns, tout serait tellement plus simple. Moi, tout ce que je fais, c'est attendre. Le simple fait d'attendre doit pouvoir marcher, il doit pouvoir venir. Mais qui ? Il doit y avoir une raison dans le fait que je n'ai pas encore rencontré de garçons. Peut-être ne suis-je tout simplement pas encore prête pour l'amour, le vrai, le grand. La seule chose que je puisse faire alors, c'est d'en rêver.

Tiens, j'entends des pas qui se font de plus en plus entendre, qui se rapprochent. Pourtant, il n'y a jamais personne qui vient ici à part le jardinier du propriétaire. Mais... c'est le bruit de quelqu'un qui saute la barrière. Et si c'était le propriétaire, il n'y a pas d'issue. Qu'est-ce que je fais ?

Deux solutions : soit je reste là comme une idiote et je balbutie au propriétaire une réponse incompréhensible, et alors je ne pourrai plus jamais revenir ici car il prendra sûrement des mesures désormais. Ou alors... je me cache derrière le banc. Oui, le banc me cachera, enfin espérons-le.

Il approche maintenant, je ne peux même pas voir à quoi il ressemble à cause de ce banc. Il chante !!! Enfin il fredonne, il a une voix plutôt jeune. Il parle, on dirait qu'il chante un poème, il s'assoit sur le banc... C'est beau, c'est Baudelaire je crois. Je sens que j'ai des crampes. Pourquoi je ne peux pas voir qui c'est ! Mais je n'entends plus rien, il est parti, déjà... Ha ! Ma crampe.

« Je suis comme le roi d'un pays pluvieux, riche mais impuissant, jeune et pourtant très vieux... » Humff... Il est sept heures, je dois rentrer.

— Ilyna ? Tu rêves ou quoi ? Tu veux encore de la salade ?

— Ha ! Non merci, ça va.

... la suite plus tard.

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suttera
suttera @suttera
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