
Je me suis toujours demandée à quoi servait la vie, ou plutôt à quoi servait la mienne. Je n'avais pas trouvé la réponse jusqu'au jour où il est mort... Difficile à vivre, encore plus quand on se sent coupable. Mais ce qui est arrivé est arrivé et on n'y peut rien. Il y a des choses comme ça qui sont difficiles à admettre, à vivre, mais malheureusement on doit vivre avec en se disant qu'un jour, peut-être, ça ira mieux...
Vous ne savez sans doute pas où je veux en venir, mais je ne sais pas par où commencer. Ça me semble si dur... Je n'ai jamais parlé de ce sentiment à qui que ce soit depuis qu'il est mort : il y a trois ans.
Un vendredi soir d'octobre
C'était un vendredi soir au mois d'octobre. Il devait être environ 18 heures. Il n'y avait que moi dans la maison ; les autres étaient dehors en train de jouer, ma mère était sortie et mon père dehors avec eux. J'étais à l'ordinateur et j'écoutais de la musique. C'était le week-end, j'étais heureuse !
Mais le téléphone se met à sonner. Je mets la musique en pause et vais répondre. Au bout du fil, une personne émet de drôles de bruits... Je demande qui c'est. Cette voix, si étrange qu'elle me fait presque rire, me répond presque en criant : « Passe-moi ta mère !! » Je ne comprends pas, que lui veut-elle ?
« Elle n'est pas là ! » lui réponds-je. La voix me parle mais je ne comprends pas. Personne n'aurait pu comprendre. Je ris, c'est plus fort que moi ! Mon père apparaît à la porte. Je lui passe le téléphone et tout en riant, lui explique qu'une personne veut parler à maman mais que je ne comprends pas ce qu'elle me dit.
Il prend le téléphone, je continue de rire. Soudain il s'exclame : « Quoi ?!! Mais tu vas te taire toi ! » Je ne ris plus. Il a dû comprendre quelque chose. Il dit : « Je vais essayer de la joindre ! » et il raccroche. Je lui demande : « Qu'est-ce qui se passe ? C'était qui ? » Il ne me répond pas... Il saisit le répertoire, tape rapidement des numéros et referme la porte de la cuisine derrière lui. Je n'entends plus... J'attends...
L'annonce du drame
Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvre et je répète ma question : « C'était qui ? Qu'est-ce qui se passe ? » Cette fois, il me répond : « Ton cousin a eu un accident, il a été renversé par une voiture. » Cette phrase retentit dans ma tête. Je ne comprends plus, je ne dis rien... Tout se passe si vite. Je ne ris plus du tout, loin de là, j'ai envie de pleurer...
Toute la soirée n'est que confusion. Mes parents nous ont mis, mon frère, ma sœur et moi, chez les voisins, pendant qu'eux sont partis à l'hôpital. On n'a pas de nouvelles. Je n'arrive pas à dormir. Je prie, de toutes mes forces, en espérant que Dieu m'entendra pour une fois...
Je me réveille, les autres dorment encore. Je me lève et je vais dans la cuisine. Ma voisine est levée, je m'assois. Je n'ai pas faim, elle n'a pas de nouvelles... J'attends. Je vais me laver, je redescends. Mon père est à la porte, je m'approche. Je n'entends qu'une seule phrase de la conversation : « Peux-tu garder les enfants, il faut que nous allions voir le curé pour le caveau... » Ce n'est pas possible, je n'y crois pas.
Je cours vers lui et demande : « Il est où ?? » Je n'attends pas de réponse. Mon frère et ma sœur arrivent à leur tour, ils viennent de se lever... Ils demandent : « Comment va-t-il ? » Mon père répond avec bien du mal : « C'est fini, votre cousin est mort... » Je ne peux pas entendre ça, je ne veux pas, mais je reste là. Je ne dis rien et ne pleure pas, pas devant eux.
Le temps des adieux
Après le départ de mon père, je reste chez ma voisine. Je vais m'asseoir, elle s'approche : « Je ne voulais pas te le dire, j'ai préféré laisser tes parents vous l'annoncer. » Je n'entends plus rien. Je me lève, je vais chez moi, dans ma chambre. J'ouvre un album photo. Il est là, en face de moi, ce petit garçon de 5 ans que j'aime tant. Je ne veux pas y croire, ce n'est pas possible. J'ai mal, je pleure...
J'ai décidé d'aller le voir, bien qu'on m'ait dit que ce n'était pas joli. Il avait des bleus, des plaies, le choc avait été violent. Mais lorsque je me suis retrouvée au-dessus de lui, il était allongé dans son lit, si petit, si blanc. Je n'ai rien vu d'autre que lui, ce petit garçon si gentil et que j'aimais tant... Sa mère me prend la main : « Fais-lui un bisous, dis-lui au revoir... »
C'est là que j'ai compris... C'était fini pour lui et moi je restais là avec ma peine, à le regarder une dernière fois.
Vivre avec la culpabilité après un deuil
Ce fut très dur. Je ne voulais pas qu'il se retrouve seul. Il était si petit, ce n'était pas sa place — ce n'est la place de personne d'ailleurs — alors pourquoi lui ? Il n'avait pas vécu. 5 ans, c'est si peu, si peu pour dire à quelqu'un qu'on l'aime !
Aujourd'hui, j'ai encore mal. Je me sens coupable, coupable de ne pas lui avoir montré mon amour, et coupable du plus odieux des crimes : coupable d'avoir ri, d'avoir rigolé alors que ma tante m'annonçait au téléphone que mon cousin allait mourir... Ce n'est même pas envers celle qui l'a renversé que j'ai le plus de haine, c'est envers moi !
Je suis coupable d'être encore ici alors que lui n'y est déjà plus. Coupable d'être heureuse ou malheureuse alors que lui ne peut même plus l'être... Coupable d'être ce que je suis, sans doute...