Image 1
Essais

Une vie à gratter

Dans un monde où tout est dicté par le hasard des tickets à gratter, un homme découvre son nouveau sort. Une dystopie sombre et ironique sur l'absurdité d'une vie régie par la chance.

As-tu aimé cet article ?

Image 1
Image 1

Je me suis réveillé beaucoup trop tôt ce matin. L'aurore n'avait pas encore percé. C'est à peine si j'avais pu fermer l'œil de la nuit. Il était enfin arrivé. Ce jour que j'attendais avec une telle impatience depuis cinq longues années. Cinq ans à vivre dans cet horrible taudis, à me rendre chaque matin à l'usine, dans une grisaille étouffante, pour y voir défiler jusqu'au soir les mêmes pièces détachées de cette méchante machine que je ne pourrais jamais m'offrir... Que je ne pouvais pas m'offrir, devrais-je dire...

Aujourd'hui, nous allions tous recevoir nos différents tickets à gratter. Banco-Bac pour les étudiants, Banco-Job pour nous, et Banco-Love pour tous... Cinq ans que je rongeais mon frein en priant pour que cette fois, ma chance tourne... Avoir eu le Bac du premier coup, et en être réduit là... Alors que certains souffrent parfois durant dix ans pour l'obtenir. Mais au moins, peuvent-ils espérer chaque année. Ce n'est pas aussi douloureux que de supporter un métier comme celui que j'accomplissais pendant les cinq ans réglementaires, et de se réveiller tous ces matins à côté de ça...

Foutu Banco-Love... Vous grattez, obtenez un numéro, vous vous empressez de l'entrer dans le champ correspondant sur le site officiel, et vous attendez que la personne du sexe opposé possédant ce même code en ait fait autant. C'est alors que vous parvient le résumé de sa vie, son œuvre, et un avant-goût en deux dimensions de votre future compagne. La désillusion. Et commencent alors cinq douloureuses années de vie commune... Accomplir le devoir conjugal, faire un enfant, qui vous est enlevé dès la naissance, tout en sachant pertinemment que vous ne le reverrez plus jamais. À force, on en vient à ne plus les considérer comme des êtres humains. Un passager parmi tant d'autres. Et c'est à croire que nous sommes tous dans la même situation...

Mais pourtant, à chaque nouveau tirage, on se prend à espérer, à y croire à nouveau, à être persuadé que cette année, ce sera à notre tour d'être les grands chanceux, ceux qui partiront dans l'espace vivre sur la Lune, au bras de la fabuleuse pin-up au sourire ravageur dont nous fait la promotion la télévision, pour y mener une existence peu contraignante, mais hautement rémunérée...

C'est pourquoi je me retrouvai assis à côté d'elle, vieille harpie aux traits tirés, à observer par la fenêtre, immobile, guettant l'arrivée du facteur, qui ne passe qu'à cette occasion. Il nous fallut attendre deux heures pour qu'il daigne glisser avec son mépris souverain, propre à celui qui détient l'avenir de tous entre ses mains, notre sort. Il est vrai que le métier de facteur est le plus convoité. Payé à attendre jusqu'à cette unique et ultime mission, dans un logement de fonction somptueux, dégagé de toute contrainte matérielle et amoureuse, le facteur est sans doute le plus chanceux de nous tous.

À peine fut-il reparti que nous nous précipitâmes vers la boîte aux lettres pour y arracher les tickets à gratter. Et c'est avec une palpitation fiévreuse et des mouvements frénétiques que nous regagnâmes la masure pour y découvrir cérémonieusement nos nouvelles attributions.

Une fois posés sur la table du salon, nous n'osions plus les toucher, comme redoutant de nous brûler au contact de ces bouts de papier. Nous nous interrogions du regard pour savoir qui aurait le courage de découvrir ce que l'avenir lui réservait. Ce fut elle.

Je vis ses yeux s'écarquiller et son sourire s'élargir lorsqu'elle découvrit son nouveau poste : elle allait passer les prochaines années comme cadre supérieur dans une entreprise très en vogue, offrant des produits de haute technologie aux particuliers assez riches et chanceux pour pouvoir se les offrir. Et je ressentis une très légère pointe de jalousie quand je découvris la photo de son futur compagnon. Elle avait été très vernie...

J'espérais qu'il en soit de même pour moi. Je m'attablai donc devant mon ticket, et entrepris de le révéler, sous les yeux vaguement moqueurs de mon ex-compagne. Affecté au service d'entretien des égouts de la ville. Le verdict me fit l'effet d'une gifle : je venais d'être, si c'était encore possible, rétrogradé dans l'échelle sociale. Les ouvriers d'entretien sont considérés comme un mal nécessaire par tous les autres particuliers, redoutant de se retrouver un jour à leur place, et les aspergeant d'insultes pendant qu'ils le pouvaient encore.

C'est ainsi que, la mort dans l'âme, je me rendis sur le site pour entrer le numéro fatidique. Coup de chance cette fois, la personne avait déjà rempli les champs, et la photo fut bientôt chargée. Second coup de couteau... J'entendis vaguement la voix moqueuse me susurrer : « Tu vois, il y a bien pire que moi... Amuse-toi bien, mon chéri... ».

Puis la porte claqua, et je me retrouvai seul, mes valises prêtes, la mine défaite. Ma future compagne effectuait le même travail que moi, ce qui signifiait que nous allions probablement loger sur place, dans une résidence minuscule, à proximité des déchets et des animaux redoutables qui peuplent les égouts... Je ne pouvais pas tomber plus bas, y eusse-je mis toute ma volonté.

C'est pourquoi, le cœur lourd, je me dirigeai vers la préfecture, avec la ferme intention d'y faire la demande d'un Banco-Stop, ticket vous autorisant, ou non, à mettre fin à votre existence, tant que vous ne salissiez pas les propriétés communes. Un formulaire à remplir, et je me retrouvai en possession de ma dernière chance. Fébrilement, les yeux fermés, je le révélai.

J'ouvris les yeux.

« Perdant. Retentez votre chance d'ici six mois. »

Monde de merde.

As-tu aimé cet article ?
vlad
vlad @vlad
4 articles 0 abonnés

Commentaires (10)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...