
Nul véhicule ne circulait. La violence récurrente de ces carrefours, émanant à chaque seconde, aurait fait fuir n'importe laquelle de ces pauvres âmes errantes que sont les humains. Les grilles des devantures commerçantes s'étaient abaissées depuis déjà de longues heures et ces derniers en avaient aussitôt profité pour s'enfuir dès les premières minutes.
Seul un oiseau, perché sur un toit, osait vivre en ce sinistre lieu. Après moult observations, il s'envole vers un caniveau et se pose près du rapide déversement d'eau qui porte au loin les impuretés du quartier, comme un exutoire permettant d'effacer la misère du monde en la déversant ailleurs.
Au loin, un crissement léger de pneus résonne, suivi immédiatement d'une sirène hurlante. Mais le bruit est loin, sourd, et il s'estompe en peu de temps... Le bruit sourd du tonnerre et de la pluie est redevenu maître des lieux, mais l'oiseau n'est plus là. Durant le cours relâché du maître des ténèbres, l'oiseau en a profité pour s'envoler au loin, s'enfuir tout comme l'ont fait les habitants, s'enfuir vers un ailleurs, un ailleurs toujours plus loin, vers un horizon inconnu. L'espoir, second maître du monde mais qui a depuis longtemps disparu, s'est effacé face au destin tragique qui est lié à tout être humain, à tous ces êtres créateurs de liberté dans leur communautarisme, dans leur enfermement social.
Le tonnerre gronde de plus en plus fort. De plus en plus proche, il avance d'un rythme galopant. L'orage approche et la pluie tombe de plus en plus drue. Inexorablement, les bordures de terre entourant les quelques trop rares arbres se gorgent aussitôt d'eau, les égouts se remplissent à une allure phénoménale, les rigoles débordent et les rues s'inondent.
Mais au-delà de ce déluge, de cette tempête dans les ténèbres, l'ouïe précise de l'âme noire qui plane au-dessus de la ville entend tout. Parmi le bruit titanesque qui règne désormais, cette ouïe perçoit un bruit régulier, différent, nouveau. Au coin d'une rue, à la lumière blanchâtre et épisodique d'un de ces lampadaires qui ne servent qu'à refléter l'état de semi-existence de cette scène, un homme apparaît. Grand, d'une maigreur affolante, il se déplace comme un courant d'air au gré de la violence des bourrasques. Habillé de sombre, camouflé par la noirceur des ténèbres, on ne le perçoit que par la pâleur de sa peau, similaire à la froideur de la nuit.
On ne sait d'où il vient, on ne sait où il va, mais on le voit. D'un pas rapide, d'un geste élancé, il parcourt les trottoirs, fuyant on ne sait qui, fuyant on ne sait quoi. On ne sait même pas s'il fuit. Il ne fuit pas, il court. Il ne court pas, il marche. Seul dans l'ombre, il ne perçoit point la peur et défie les craintes de ceux qui ont fui dès le coucher du soleil. C'est un véritable défi aux pensées, à la vie, un défi lancé à la mort. Il ne la craint pas, il s'élève contre elle. Il n'en prend guère compte, il s'offusque de la crainte que l'on y place. Seul au milieu des ténèbres, il marche. Le tonnerre gronde, l'orage est désormais sur la ville, mais il est là, il marche.
Cependant, l'âme noire est toujours présente, virevoltant au-dessus de la mort tel un empereur contemplant son royaume, tel un fou contemplant son œuvre, son massacre ; elle observe son vide. Voyant l'Homme défiant, elle s'offusque de sa présence, s'en trouve profondément blessée et s'emplît de dégoût, de rage et de médisance envers cet être, jusqu'à ce qu'elle perçoive de nouveau un bruit. Ce bruit est similaire au premier : un pas... un pas répété... un bruit récurrent... un Homme ? On ne sait pas, mais une chose rode parmi les bâtiments. On n'observe rien de visuellement probant, mais on perçoit une ombre, un pas léger, plus léger que le premier bruit. L'ombre se déplace rapidement, trop rapidement, change de groupes de bâtiments dans un temps trop rapide...
Soudain, l'ombre se fixe, tourne sur elle-même plusieurs fois, puis se fond à nouveau dans les ténèbres. Elle se déplace plus rapidement que jamais et l'on perçoit cette fois-ci son but : elle s'en rapproche inexorablement. L'Homme sait ce qui l'attend, l'ombre sait où elle va, mais tandis que la dernière avance d'un pas frénétique et léger, le premier continue son parcours d'un pas lent, lourd et sûr.
En quelques secondes, les deux se rencontrent et il suffit d'un éclair, d'une éblouissante lumière, et d'un bruit sourd fondu dans le claquement du tonnerre et le craquement de l'air, pour que tout se finisse...
Dès les premières secondes, on perçoit à nouveau une ombre, identique à la précédente, fuyant, mais cette fois-ci d'un pas plus modéré. Une seconde ombre est perçue, allongée sur le bitume, trempant pour sa moitié dans le caniveau bordant le trottoir. L'âme noire exécute de nombreux tours au-dessus de cette ombre puis fond en un instant sur cette tache sombre et aussitôt s'élève à nouveau vers l'origine des ténèbres, vers ce ciel qui reste impassiblement obscur. L'âme noire révèle un sourire machiavélique : son ennemi, son défi, est désormais passé de vie à trépas. L'homme n'est plus et ne sera plus.
La nuit reste sombre, aucun être ne s'est réveillé, aucun n'a perçu le drame qui vient de se dérouler sous ses yeux. La nuit continue dans un calme retrouvé, l'orage est désormais passé, le tonnerre ne gronde plus, il s'est effacé. Au loin, les premiers rayons de soleil font fuir l'empereur des ténèbres ; l'âme noire doit fuir vers d'autres contrées. La vie a repris le dessus sur la mort, le soleil sur la lune, le cyan sur le noir. Les lampadaires s'éteignent tandis que les commerces rouvrent. Les piétons sortent timidement de derrière leurs remparts et les véhicules reprennent possession de leur territoire, le bitume, la route. Au coin d'une rue qui restera désormais sombre à jamais, l'homme qui avait osé défier la nuit, la vie, la mort et les règles reste étendu, les passants le croisant de loin sans lui prêter la moindre attention.
Les oiseaux sont revenus sur les toits... C'était une sombre nuit...
Une réflexion sur soi et la société
Vous vous demandez peut-être, ou même sûrement, l'intérêt de ce que vous venez de lire. Alors interrogez-vous. Interrogez votre vie, votre société, mais surtout interrogez votre inconscient.
Ne faites-vous donc pas partie de cette masse qui tremble la nuit ? De celle qui laisse cette âme noire prendre possession de la ville parce que vous avez peur de sortir de chez vous ? Cette masse qui n'ose pas défier ces problèmes, et qui juge d'un œil malfaisant celui qui tente de le faire ?
Ou encore êtes-vous de ceux qui préfèrent dormir et fermer les yeux, laissant l'Homme mourir sans lui apporter le moindre soutien ? Ou bien êtes-vous comme l'oiseau, qui fuit dès qu'il prend peur, dès que la tempête survient, et qui ne revient qu'une fois le déluge passé ? Faisant abstraction des évènements qui se sont déroulés et de la misère humaine, il annonce aux survivants, d'un air joyeux, qu'une nouvelle journée débute. Fuir, dans le seul but de mieux dormir, de mieux vivre avec sa conscience...
Mais le propre de l'Homme, la puissance de tout un chacun, n'est-elle pas d'affronter nos problèmes, de ne pas fermer les yeux et de les régler par tous les moyens, comme cet Homme qui a osé les défier ? Il en est définitivement parti, certes, mais lui seul possède la conscience heureuse...