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Essais

Une histoire de dragons

Dans le monde de Styg, un dragon vaincu et une reine licorne s'allient contre une menace ancestrale. Une épopée où elfes et dragons doivent s'unir pour survivre.

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Le monde imaginaire de Styg

Pour les amateurs de créatures fantastiques, ce conte vous transportera dans un univers unique. Il provient d'un monde imaginaire que j'ai créé, un monde qui n'existe pas matériellement mais prend vie dans notre esprit, où nous le façonnons et l'inventons. J'ouvre aujourd'hui les portes de cet univers pour vous conter une histoire issue de l'un de ses pays : Styg.

Dans cette région, les elfes, les dragons et les licornes règnent en maîtres. C'est un pays sauvage où l'homme n'a jamais régné et ne régnera jamais, régi par ses propres lois et mœurs. Ici, les dragons chassent les elfes et les licornes, tandis que ces deux peuples se défendent farouchement. Mais une peur plus grande encore les hante : celle de sombrer dans les enfers, où le roi incontesté du mal, Rakantassa, vit et sème la terreur. Bien que souvent en conflit, les trois peuples livrent une guerre éternelle contre ce roi des démons et contre la mort qui, chacun le sait, reste inévitable.

La rencontre entre un dragon et une licorne

Le vieux dragon vaincu

Le dragon rouge était assis sur un rocher, immobile depuis cinq minutes. Ses écailles cramoisies brillait sous le soleil brûlant de midi, tandis que la fumée s'échappant de ses narines s'envolait en voluptueuses danses au gré de la brise parfumée. Il était essoufflé, son ventre se soulevant et s'abaissant à une cadence effrénée. Ses ailes se secouaient paresseusement et il hochait tristement la tête, l'air abattu. Ses grandes cornes ornaient sa tête, scintillant à la lumière, et ses yeux furetaient inlassablement l'horizon où de vertes prairies contrastaient avec le ciel bleu. Au loin, l'eau d'une rivière coulait lentement, zigzaguant entre les arbres et les collines.

Le dragon fixait une montagne au sud, grand édifice de pierre où ses semblables avaient creusé des spacieuses cavernes pour vivre et s'abriter des intempéries. Plus loin, la grande forêt semblait s'étendre à l'infini, tel un manteau vert posé sur le sol. Rendawell était maussade : il avait été vaincu, et pour un dragon, c'était là l'une des pires humiliations. L'orgueil était le point faible de ces magnifiques créatures. Il avait participé à une grande course aérienne au-dessus de la région des drogannes, mais aux trois quarts du chemin, il avait été sauvagement bousculé et tombé au sol, ivre de fatigue. Il n'était plus jeune, et ses vieux os creux le supportaient de moins en moins.

Pourtant, il était fier et pensait que sa fierté pourrait, si elle le désirait, abattre tout obstacle. Pour l'instant, elle avait été brimée, et la blessure sanguinolente qui ornait sa jambe prouvait qu'il ne devait plus se mesurer à de jeunes dragons. Quelle folie l'avait pris ! Il ne voulait plus que lécher sa plaie et se cacher aux yeux du monde. Malheureusement, le dragon qui l'avait bousculé avait toujours été son ennemi, aussi loin que ses souvenirs lui permettaient de se souvenir. Merinsaar. Ce nom trottait incessamment dans la tête de Rendawell.

Il continua donc à scruter l'horizon, perdu dans ses pensées, jusqu'à ce que l'image de son ennemi devienne si présente qu'il en vint à douter de sa raison. Mais non, ce n'était pas une hallucination ! Quand il l'aperçut, petite tache blanche grossissant à vue d'œil dans le ciel, il tenta de s'enfuir. Mais il était si faible, ne pouvant même pas battre des ailes, qu'il s'affaissa sur le roc, grognant de mécontentement à l'approche de Merinsaar.

L'arrivée de Merinsaar

Merinsaar atterrit juste en face de Rendawell, lui cachant le soleil comme une ombre menaçante. Il commença à lui parler avec une étrange douceur :

— Alors, mon vieux Rendawell, pas trop fâché d'avoir perdu ?

— Dégage ! Tu m'as battu et c'est assez pour moi !

— Mais non, voyons, ce n'était qu'une petite course de rien du tout ! Je suis quasiment sûr que tu pourras gagner la prochaine. Si bien sûr elle se situe dans la catégorie bambins !

Rendawell ne répondit pas tout de suite, mais l'envie soudaine de lui arracher la tête lui fit sourire.

— Mon pauvre Merinsaar ! Si tu savais comme j'ai eu le temps de me reposer ! Je pourrais très bien te tuer sur-le-champ.

— Ha ! Ha ! Ha ! Laisse-moi rire, vieille croûte ! Tu ne serais même pas capable de faire du mal à un brin d'herbe. Tu n'as même pas riposté quand on t'a enlevé ton fils et ta femme !

Cela mit le feu aux poudres. La perte de sa famille était pour Rendawell une blessure encore ouverte, et Merinsaar venait d'y enfoncer un couteau au fer rouge. Il se releva soudainement et gifla son ennemi au visage, tuméfiant l'arrogante grimace de son rival. Celui-ci riposta, mais le vieux dragon avait prévenu le coup et le mordit à la gorge. Rendawell était si enragé que le sang lui brûlait les yeux. Il ne remarqua pas les lianes magiques l'enrouler jusqu'à devoir s'affaisser. Il savait qu'il ne fallait pas brusquer ce sombre personnage sous peine de mort, mais il était allé trop loin.

Merinsaar ne le tua pas, à sa grande surprise, mais s'envola pour disparaître dans le ciel bleu. Le temps que son ennemi s'éloigne, les lianes magiques se dissipèrent et laissèrent le dragon penaud. Les souvenirs récents de sa famille défilèrent devant ses yeux. Son fils et sa femme avaient disparu lors d'une bataille opposant les dragons normaux aux dragons de l'ombre. Il était si seul depuis ce temps... Son travail de garde auprès du royaume des dragons l'occupait de moins en moins. Il devenait un ermite, et cette course lui avait prouvé qu'il vieillissait vraiment, qu'il ne pouvait arrêter le sablier qui annonçait sa fin prochaine.

Mais un petit point blanc se distinguant dans la plaine verdoyante le tira de ses pensées. Le point bougeait tranquillement, s'arrêtant pour observer les alentours. Rendawell s'avança vers le bord de la falaise, plissant les yeux pour mieux distinguer l'inconnu. Il discerna une silhouette chevaline, une grande crinière dorée... et une corne scintillante au front. Cela ne pouvait être qu'une licorne. Selon les rumeurs, sa chair guérissait tous les maux, voire les coupures les plus profondes...

Activé par le désir de s'acquérir ces vertus, Rendawell commença à battre des ailes pour attaquer sa proie, malgré sa grande fatigue. Il sous-estimait la créature : c'était la reine des licornes, Bysalkamir, qui se promenait. Elle s'était éloignée de la forêt, refuge de son peuple, car elle en avait assez de toujours traîner autour des mêmes arbres. Elle avait dépassé les limites de son territoire, tentée par l'inconnu depuis longtemps. Elle plaignait un peu les gardes qu'elle avait semés, car son époux l'obligeait sans cesse à voyager avec une escorte. Elle avait ri en découvrant sa propre vitesse !

Zigzaguant à travers les arbres, elle avait atteint une clairière et s'était émerveillée du paysage. Quelle chance ! Les licornes de basse naissance ne pouvaient accéder à un tel lieu. Bysalkamir était pure et forte, toujours entêtée à défendre jusqu'à la mort son peuple fantastique, qui occupait souvent ses pensées, au même titre que sa liberté retrouvée. Elle vit arriver son attaquant et redouta la force de ce gros lézard, cet ennemi naturel qu'elle devrait peut-être affronter seule. Toujours quelque chose pour gâcher son plaisir ! Ignorant les intentions du dragon, elle se cabra sur ses pattes arrière pour accueillir son visiteur.

Rendawell remarqua de justesse l'insigne en forme d'œil ornant la cuisse de la licorne, signe de son rang suprême. S'étonnant, il quitta son expression farouche, atterrit en douceur près d'elle et s'inclina, ce qui l'amusa.

— Je peux voir, dragon, que tu as du respect envers moi, ce qui me touche. Il n'y a plus beaucoup de gens qui respectent encore leurs ennemis, même en période de paix. Que me veux-tu, dragon rouge ?

— Je ne voulais point vous importuner, reine, je suis désolé. Je repars tout de suite...

— Mais non, restez donc, si vos intentions ne sont pas mauvaises ! Je n'ai rien contre les dragons polis et respectueux ! Je me ferais même un plaisir de faire votre connaissance !

Elle faillit regretter ses mots, mais l'expression gênée du vieux dragon l'emplit de confiance.

— Oh !... J'en doute fort. Je ne suis qu'un vieux dragon désagréable, qui n'a personne à qui parler...

La licorne le regarda longuement et une étincelle se produisit dans ses pensées.

— Votre nom serait-il Rendawell ?

— Comment... comment le savez-vous ?

— J'ai entendu dire qu'un pauvre dragon portant ce nom avait perdu sa famille dans la grande guerre.

Il se renfrogna, les souvenirs redéfilant devant ses yeux.

— Oh ! Mais je ne voulais point vous accabler... Je m'en excuse fortement ! Vous savez, on se bat tous contre ce grand lâche de Rakantassa, qui ne sort pas de son trou !

— Ce qui nous fait un point en commun. Je ne veux pas vous importuner, reine. Je m'en vais de ce pas.

Il se retourna et la reine vit sa blessure à la jambe.

— Mais vous êtes blessé, pauvre ami. Laissez-moi voir ça ! Allez, allez, je ne vous veux aucun mal.

Rendawell se retourna à contrecoeur, montrant sa plaie ouverte.

— Ce... Ce n'est rien, voyons ! On prend des blessures avec l'âge.

— Je ne suis pas dupe ! Votre entaille est si profonde que je pourrais m'y glisser ! Laissez-moi vous guérir.

Sans lui laisser le temps de répondre, elle s'avança et planta sa corne dans sa cuisse sanguinolente. Il hurla de douleur dans un cri déchirant qui fit trembler la reine. Elle retira péniblement sa corne, maintenant rouge de sang. La blessure du dragon tourna au blanc, puis commença à se refermer doucement. Il geignit un moment, puis poussa un soupir de soulagement. Sa jambe ne saignait plus.

Troublé que la reine licorne l'ait soigné — lui qui voulait la manger peu de temps avant — il se confondit en douces excuses confuses. Emportée par l'enthousiasme, la licorne l'invita à marcher avec elle. Il accepta et ils se mirent à marcher tout en racontant leurs histoires. La reine apprit la défaite du dragon et eut pitié de lui. Elle l'invita dans son royaume, dans la grande forêt d'Erendagon, où licornes, elfes et autres créatures vivaient au milieu de la verdure et des pouvoirs magiques.

Rendawell hésitait à entrer dans la forêt, de peur d'effrayer les habitants et d'enfreindre la grande loi : les dragons mangent les licornes et les elfes. Mais il aimait bien cette licorne et, malgré sa faim, il préférait goûter au plaisir d'être admiré par ses soi-disant proies. Il voulait voir des elfes, les voir danser et chanter. Il savait cependant que les elfes étaient prêts à tout pour combattre un dragon, car c'était un mets et un trophée de choix. Il avait complètement oublié Merinsaar, et pour le moment, il s'en fichait comme de sa première dent perdue. Il continua donc à marcher, heureux dans sa peau écailleuse, oubliant tous ses soucis comme si la licorne l'avait lavé de ses chagrins et ses rancunes.

La réaction des elfes et les sombres pressentiments

L'inquiétude au royaume des elfes

Dans la profonde forêt, les nouvelles arrivaient vite. Déjà, tous les peuples vivant sous le manteau vert savaient qu'un dragon allait entrer chez eux, ô quel immense sacrilège. Toutes les petites créatures de la lisière, en apercevant le monstre, s'étaient réfugiées dans les royaumes purs et avaient averti leurs occupants. Le roi et la reine des elfes étaient inquiets. Un dragon était sur le point d'entrer dans leur forêt, et le pire était qu'une reine licorne lui avait montré le chemin. Qui devait-on craindre ? Était-ce un sortilège d'envoûtement lancé par le dragon ou par la reine ? Nul ne savait.

Ellyphakai, la reine elfe du royaume de Renegath, avait confiance en sa vieille amie Bysalkamir. Elles se connaissaient depuis leur tendre enfance et avaient toujours compté l'une sur l'autre. Mais au fond d'elle, Ellyphakai était tourmentée. Ne pouvant croire qu'un vieux dragon avait pu ensorceler la puissante reine des licornes, elle tentait de se rassurer, mais la peur était présente et tout le royaume elfe la ressentait. Les guerriers se préparaient à défendre l'enceinte avec leurs arcs et leurs flèches, tandis que les villageois se cachaient dans leurs maisons, apeurés comme des petites bêtes.

Le roi, Kyrrandel, regardait du haut de la tour de la lune ses fiers combattants se préparer. Le soleil brûlant et le souffle chaud de l'été lui faisaient halluciner, comme si le monde ondulait devant ses yeux. Mais rien ne pourrait détruire son château, magnifique bâtisse faite de pierres rares et précieuses. C'était sans doute le château elfe le plus solide et le mieux construit. Les reflets du soleil frappaient les pierres et illuminaient tout le royaume, comme si la magie y émanait des murs eux-mêmes. Les origines du château étaient inconnues, mais on pensait qu'il avait été construit par les dieux du firmament, par le grand Cieux, roi de tout l'univers.

Il y avait toutefois un inconvénient : ces pierres précieuses attiraient les dragons, et certains, surtout les dragons d'or, en mangeaient. C'était une occasion en or pour les lézards de s'enrichir, car ces pierres leur procuraient une force immense, supérieure même à celle des tempêtes de Styg. Bien qu'aucun dragon n'ait jamais réussi à atteindre les pierres, la sécurité était de mise et des archers surveillaient en permanence les alentours. Mais ce n'était pas le moment pour le roi de se soucier de son château ; il devait s'occuper de sa femme bien-aimée.

Le drame des souverains elfes

Elle avait toujours été présente à ses côtés, tout fait pour lui. Il se souvenait encore du jour, des années plus tôt, où il avait dû choisir celle qui gouvernerait le royaume à ses côtés. Elle l'avait séduit par sa fragilité. Il se rappelait son regard, plein d'admiration mais aussi de crainte, quand il avait clamé son nom et lui avait demandé d'être son épouse. Elle s'était enfuie et n'était revenue que trois jours plus tard, vêtue d'une robe faite de perles de rosée, acceptant de devenir sa reine.

Elle ne l'avait jamais cessé de l'aimer jusqu'à ce jour. Elle faisait parfaitement son rôle de reine, sachant réconforter et guider son peuple. Mais ce jour-là, son cœur n'y était pas. Elle pleurait de peur que son amie d'enfance soit morte ou ensorcelée. Ses yeux en amande versaient des larmes cristallines et ses lèvres tremblaient. Son mari, Kyrrandel, ne savait comment la réconforter, ne trouvant que son nom à répéter : Ellyphakai. Elle se jeta dans ses bras.

— J'ai si peur, Kyrrandel ! Si peur pour nous ! Je ne sais pas pourquoi. J'ai un terrible sentiment, mon cher époux. Un pressentiment pour notre destinée ! Pour notre peuple. Qui nous succédera ?

— Mais voyons ! Ce n'est qu'un dragon, ma douce ! Ne te tracasse pas. Nous en avons vu d'autres et aucun n'a pu nous toucher. Bysalkamir sait très sûrement ce qu'elle fait.

— Ce n'est pas de ça dont je parlais. Je parle de notre successeur. Nous n'avons ni fils, ni fille !

— Oh, ma chère, si tu savais comme j'aimerais te donner un enfant, mais nos dieux savent que ce n'est pas nous qui devons créer un souverain. Nous saurons qui sera le prochain.

— J'aimerais tant te croire, mon cœur. Mais tes paroles ne tarissent pas la peur qui me ronge. Je sais qu'un malheur s'en vient !

Non loin de là, au village des elfes, Filly, un jeune elfe, posait des questions sur les dragons au garde posté sur la passerelle de bois. Celui-ci répondait distraitement, lassé des questions incessantes du jeune garçon. Sa grande sœur, Arandela, vint le chercher avec un sourire moqueur. Dès qu'elle vit le soldat, Talitalmack, son sourire s'agrandit encore plus. Cette jeune elfe était aguichante mais très intelligente. Même si elle avait pu avoir tous les prétendants qu'elle voulait, son regard se tournait toujours vers lui, qu'elle souhaitait captiver. Mais toutes ses tentatives avaient échoué jusqu'alors. Il n'était pas plus vieux qu'elle, une trentaine d'années tout au plus. Elle admirait son nez droit, ses yeux verts et son début de barbe qui lui donnait un air coquin.

Il lui rendait son sourire. Il la trouvait charmante, mais son poste de soldat ne lui permettait pas de courtiser. Il rêvait d'être un fier soldat du roi et nourrissait cette idée avec orgueil et courage. Rien ne le dérangeait dans son travail ; rester planté là à surveiller était son métier. Il était bien payé, ce qui suffisait amplement pour nourrir sa famille, sa mère et sa jeune sœur. Arandela tenta encore de le séduire discrètement, mais le pauvre homme était absorbé par la contemplation d'une marguerite, refusant de croiser son regard. Elle ramena son frère chez eux, déçue encore une fois. Elle le consola en lui disant qu'il verrait sûrement un dragon bientôt, car les rumeurs couraient qu'un grand dragon rouge était passé proche et que les gardes allaient l'abattre.

Mais ce qu'elle disait à son frère la répugnait. Elle avait toujours adoré les animaux, même les plus féroces, et trouvait injuste que son peuple, renommé pour son respect des créatures vivantes, commette peut-être une telle injustice. Les dragons étaient les pires ennemis des elfes, mais tous n'étaient pas malfaisants. De plus, si les elfes l'abattaient, cela embraserait la fureur des dragons et peut-être une grande guerre s'abattrait sur Styg.

L'angoisse du roi des licornes

Le roi licorne se tourmentait depuis deux heures. Son épouse n'était pas revenue depuis le matin. Elle était supposée prendre une marche pour se calmer suite à leur querelle matinale. Il était angoissé, et pour pimenter sa douleur, un messager elfe les avait avertis qu'un dragon rouge s'approchait de leur forêt. Il devenait fou sans sa reine, même s'il ne l'avait jamais vraiment aimée. Lui, qui pensait surtout à la sécurité des siens, ne pouvait accepter qu'une licorne soit hors de son enclos. Il l'avait si souvent protégée contre les dangers du dehors, et elle s'enfuyait !

Il avait peur qu'elle soit morte, dévorée par ce maudit dragon, ce qui choquerait son peuple et le ferait se retourner contre lui, le grand Merenra. Sa robe noire reluisait au soleil, comme s'il s'était roulé dans l'huile. Merenra était une étrange licorne : il n'avait jamais connu le véritable amour et se concentrait trop sur lui-même, craignant que son peuple ne se révolte à tout instant. Il protégeait excessivement les siens. Elles étaient toutes enfermées dans un royaume assez grand, mais rares étaient celles qui avaient vu des dragons ou des gobelins. Seuls les guerriers sortaient en reconnaissance, et encore ! La plupart des licornes vivaient donc dans un perpétuel rêve, limité aux frontières du royaume.

Merenra avait préparé ses défenses avec ses meilleurs guerriers, toutes musclées et aguerries, assoiffées de bataille. Leurs cornes reluisaient au soleil. Elles savaient qu'un « ver » s'était introduit dans la forêt, mais ignoraient pourquoi.

L'attaque et les conséquences

L'embuscade des gobelins et le retour de Merinsaar

Pendant ce temps, Rendawell et Bysalkamir marchaient dans la forêt, sentant des yeux sur eux. La reine savait que le dragon causerait une grande sensation en arrivant dans son royaume et celui des elfes. Elle craignait qu'il ne soit tué dès son arrivée. Elle se demandait ce qu'elle dirait à ce peuple ami. Devait-elle dire la vérité ? Que le dragon avait été galant ? Nul ne l'accepterait. Mais elle ne pouvait pas mentir non plus. Elle hésitait à renvoyer le dragon, car elle était désormais son amie. Pourquoi avait-elle emmené le loup dans la bergerie ? Peut-être pour prouver que certains dragons étaient gentils. Ou était-ce par rébellion contre son époux, qui les enfermait dans cette forteresse ? Toutes ces licornes réunies dans une cage, c'était un concept nouveau à Styg. Jadis solitaires, elles vivaient désormais en société pour se protéger des dangers.

Bysalkamir n'eut pas le temps de réfléchir plus longtemps : un bruit étrange la sortit de ses pensées. Elle se retourna et vit, avec horreur, des gobelins ! Dix d'entre eux leur barraient le chemin, à la peau brune, à la petite tête et aux yeux exorbités. Leur bouche démesurée était remplie de dents jaunies et la bave coulait à flots sur leurs mentons. Certains portaient une cuirasse de cuir ou d'écaille. Ils marmonnaient des choses incompréhensibles, désirant visiblement leurs richesses. Hélas, les voyageurs n'avaient rien de précieux sur eux.

Quand Rendawell se mit à grogner, les gobelins tremblèrent mais ne bougèrent pas. Bysalkamir se cabra et deux monstres prirent la fuite. Les huit autres restèrent. C'était bizarre, car les gobelins étaient rares dans la forêt. Bysalkamir chargea et transperça un gobelin de sa corne. Il cria de douleur, mais la plaie se referma. La reine frissonna de dégoût. Rendawell leva sa patte et écrasa deux gobelins. Les six autres se jetèrent sur lui et enfoncèrent leurs épées dans son pied. Il retira son membre prestement ; quatre gobelins y étaient encore accrochés. Il les écrabouilla tous, ainsi que les deux derniers. Tous étaient morts, mais le sang vert ne coulait pas, ce qui était étrange. Les deux amis se demandaient pourquoi des gobelins du désert étaient venus ici. Quelque chose de maléfique flottait dans l'air.

Habituellement, les gobelins sont plus nombreux, ne se régénèrent pas et ne se laissent pas tuer ainsi. Ils ne purent que contempler, avec consternation, les flaques vertes se déformer avant de s'affaisser lorsque Rendawell cracha une boule de feu pour les brûler. Une fumée âcre emplit l'air puis se dissipa. Bysalkamir perçut un bruissement derrière les arbres et se retourna : un dragon blanc avait atterri à côté de Rendawell. En le voyant, celui-ci bouillit de rage. C'était Merinsaar.

— Tiens, je vois que tu as de la compagnie, Rendawell ! Tu ne mérites pas la visite d'une licorne, d'une reine licorne, quel mets de choix. Tu m'étonneras toujours ! Elle m'a l'air bonne à croquer !

— Si tu touches à Bysalkamir, Merinsaar, je te tue, répondit Rendawell sans retenue. Je ne blague pas. Tu devrais dégager au plus vite sinon tu deviendras comme ces gobelins. Je ne me sens pas d'humeur à plaisanter.

— Voyons, Renda ! Que de menaces ! On se prend pour qui ? Ne me fais pas peur ! Je la mangerai si cela me plaît !

Merinsaar se baissa pour prendre Bysalkamir dans sa serre, mais Rendawell lui donna un coup de queue dans le ventre. Son ennemi sursauta et se retourna pour le mordre, mais Rendawell esquiva et donna un grand coup de patte sur son cou. Merinsaar se mit à hurler. Rendawell continuait à le griffer et à le mordre quand, soudain, il se paralysa. Un froid immense l'envahit. Il était gelé de l'intérieur, respirait avec difficulté et voyait trouble.

Pendant ce temps, Merinsaar, surpris par l'état de son adversaire, continua lâchement à se battre, griffant et mordant la chair de Rendawell. Bysalkamir ne savait que faire. Elle sauta sur Merinsaar, mais il la rejeta d'un coup de patte. Rendawell sentait les coupures lui labourer le corps. Il tenta de bouger et sentit lentement ses membres revivre. Dès qu'il fut rétabli, il cracha une immense gerbe de feu en direction de son rival. Hébété, Merinsaar tomba à la renverse, ses écailles brûlant sa peau. Pour se protéger, il battit des ailes et s'envola. Renda le suivit, mais Merinsaar était trop rapide.

Rendawell était si déterminé qu'il ne sentit presque pas une flèche déchirer son aile gauche, ni une deuxième pénétrer son abdomen.

Le drame de la chute

— Je l'ai eu ! Je l'ai eu !

Le guerrier elfe avait tiré juste et le dragon tombait maintenant en vrille, s'écrasant dans les arbres dans un grand fracas. Mais il n'avait pas atteint son but complet : il voulait aussi tirer sur l'autre dragon, le blanc, mais celui-ci allait trop vite. Au moins, il y en avait un d'abattu. La foule postée devant le château cria de joie. Un sergent ordonna à une troupe d'aller vers le dragon, à deux cents mètres de là, pour le dépecer.

Arandela, un peu en retrait, avait tout vu et trouvait cela injuste. Elle voulait le laisser vivre, ne pouvant rien faire contre la volonté du roi. Elle se sentait mal et décida de courir en avant des troupes pour voir si le dragon était vraiment méchant. C'était ridicule, mais une impulsion la poussait. Elle y risquait sa vie, mais elle voulait s'assurer que son peuple n'avait pas fait d'erreur.

Rendawell souffrait et son sang coulait à flots. Où était Bysalkamir ? Seule elle pouvait le guérir. La première flèche avait transpercé son aile gauche ; il ne pouvait plus voler. Son sang noirâtre formait une flaque visqueuse. Pourquoi l'avait-on tiré sur lui ? Et pourquoi avait-il été gelé ? Cela ne pouvait être Merinsaar, car il n'était pas un dragon de glace. Sa respiration faiblissait et des spasmes de douleur parcouraient son échine. Il gisait dans le trou formé par sa chute, ne voyant que le ciel bleu de Styg. Une branche lui faisait mal aux côtes et une autre était enfoncée dans le bout de sa queue.

— Rendawell ! Oh non !

Le dragon se retourna. C'était Bysalkamir. Il tenta de parler, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Elle s'approcha, les larmes aux yeux, et tapait des sabots sur le sol. Elle avait une balafre sur le nez. Elle examina la blessure et fit une grimace de dégoût.

— Je ne peux te guérir. Tu as perdu trop de sang. La flèche a été arrachée par des branches, mais ta plaie est ouverte. Ha, si j'avais des mains !

Elle tournait impatiemment autour de lui.

— Ma corne ne peut que guérir des coupures mineures, pas rassembler les éléments du corps. Je suis désolée, je voudrais tellement t'aider. Je ne veux pas que tu meures... Il y a peut-être un moyen, mais je ne le connais point.

— Tais-toi, s'il te plaît. Va-t'en, je ne veux pas que Merinsaar te tue. Va !

La licorne était déboussolée. Elle ne voulait pas le voir mourir ni souffrir. Elle s'approcha pour mettre fin à ses souffrances, mais n'en fut pas capable. Elle ne vit pas arriver l'elfe.

— Hé !

— Ha !

Arandela était arrivée avant la troupe. Le dragon semblait mort. Une licorne la regardait, incrédule.

— Écoute, dit Arandela, je ne te veux aucun mal, je veux soigner le dragon.

— Ha oui ? Mais tu es un elfe et les elfes haïssent les dragons ! Tu veux le tuer !

— Non ! Et il me semble que les licornes n'apprécient guère la présence des dragons non plus !

Bysalkamir ne sut quoi répondre et laissa passer la jeune elfe, qui avait une besace pleine de plantes médicinales.

— S'il vous plaît, allez en arrière. Vous verrez une troupe de guerriers. Ils veulent tuer le dragon. Empêchez-les ! Dites-leur une mauvaise direction. Ils vous croiront, vous êtes la reine !

Bysalkamir décida d'écouter la jeune elfe, n'ayant rien à perdre, et ne croyant pas qu'elle était malveillante. Elle prit la direction du royaume.

L'intervention d'Arandela et la trahison

La guérison du dragon

Renda sentit une douleur très faible irradier son corps. Il sentit quelque chose s'enfoncer dans sa plaie et stopper l'hémorragie. Il était si faible, ayant perdu énormément de sang, et ne pouvait bouger. Il s'évanouit.

Arandela avait réussi à arrêter le saignement et cousait maintenant l'aile brisée du dragon. Elle trouvait cette créature magnifique, aux écailles douces comme de la soie mais dures comme du fer. Elle avait pitié de lui. Puisqu'il était évanoui, elle pouvait l'opérer en toute quiétude. Elle devait dire au roi et à la reine que ce dragon était gentil et qu'une amitié s'était nouée avec la reine licorne. Cela prouverait son innocence. Mais elle devait d'abord retrouver la reine licorne. Elle se releva de la flaque sanglante et courut à sa recherche.

Bysalkamir avait trouvé la troupe d'elfes mais ne put leur mentir. Elle avoua tout à ce peuple ami. Ils étaient méfiants mais incertains. Elle expliqua que le dragon à tuer était le blanc et non le rouge, et qu'il fallait soigner le rouge. Elle dit que le blanc l'avait blessée et qu'un elfe, une amie, soignait le rouge. Peu à peu, le groupe commença à croire la licorne et se dirigea tous vers le lieu où Rendawell était tombé.

Mais tous n'étaient pas du même avis. Dissimulé parmi la troupe se trouvait un mage noir transformé en elfe. Il ressemblait à s'y méprendre à un vrai, hormis ses yeux qui le trahissaient. Ce disciple de Rakantassa, le dieu du mal, était cruel et sans pitié, l'un des meilleurs mages en magie noire. C'était lui qui avait gelé Renda pour laisser la victoire au dragon blanc, qu'il souhaitait pour disciple. Pour les mages noirs, les dragons étaient des serviteurs puissants.

L'ombre de Rakantassa

Dans les profondeurs des souterrains grouillait un monde hideux, propice au développement des dragons de l'ombre. Plusieurs n'avaient jamais vu la lumière, leurs ailes rongées par les bas plafonds. Ils ne pouvaient pas voler, mais possédaient des muscles surpuissants et des griffes tranchantes. Ils couraient plus vite que tous les autres et avaient un éventail d'attaques varié : feu, acide, glace, poison, fumée toxique. C'étaient les créatures de combat les plus fortes de Styg.

Rakantassa se prélassait dans sa chambre royale. Ses longues ailes ne touchaient pas le plafond et ses écailles noires brillaient dans la noirceur. Le démon était beau, presque parfait à l'exception de ses pensées. Il s'ennuyait, ayant écrasé toutes les armées et tué ses prisonniers. Il n'avait plus rien à se mettre sous la dent. Son long corps de trente mètres tressaillait de faim. Il ne voulait pas sortir le jour, le soleil lui brûlant les yeux. Il mangea quelques-uns de ses guerriers, mais le goût ne lui plaisa pas. Il recracha le corps meurtri. Ses réserves de nourriture avaient disparu ! C'était insensé. Rakantassa délirait de faim et fit une chose qu'il n'avait pas faite depuis des années : sortir ses guerriers. Eux pouvaient voir le jour. Il ordonna à ses centaines de dragons d'aller lui chercher la meilleure nourriture qui soit : des licornes.

Le chaos et le deuil

La fin tragique des souverains elfes

Arandela était arrivée au château en sueur. Elle ne remarqua pas la tristesse ambiante, cherchant seulement son frère et son lit, car elle était épuisée. Elle monta chez elle et s'endormit d'un profond sommeil.

Entre-temps, Ellyphakai, la reine des elfes, avait reçu le message des licornes. Dès qu'elle le lut, elle poussa un cri et tomba dans l'inconscience, sa tête heurtant durement le sol de marbre. Elle avait subi une fracture du crâne. Ellyphakai était morte. Son mari, Kyrrandel, arriva en courant, impuissant. Il éclata en sanglots, serrant le corps inanimé de sa bien-aimée. Il ne pouvait accepter cette mort stupide. Sa vie était en miettes sans elle. Blessé dans son âme, il se dirigea vers la grande fenêtre, admira une dernière fois le paysage, et sauta dans le vide. Son corps léger s'écrasa au sol avec une violence telle que ses os se brisèrent comme du verre.

Le destin des royaumes

L'elfe chargé de changer les draps découvrit le corps sans vie de la reine et appela du secours. En quelques minutes, tout le royaume fut averti. On cherchait le roi, et c'est Filly qui le trouva mort sur le gazon. Il criait : « Le roi est mort ! Le roi est mort ! » Les elfes étaient désemparés, sans roi ni reine, et se demandaient qui prendrait le pouvoir. Tous étaient abattus, sauf Filly. Cela ne le dérangeait pas trop personnellement. Il pensait surtout à sa sœur Arandela. Il décida de partir à sa recherche dans la grande forêt.

Arandela, qui avait soigné le dragon, pensait à son frère qu'elle avait laissé seul. Elle dit à Rendawell d'attendre les autres pendant qu'elle irait le chercher.

Le roi licorne, Merenra, était de plus en plus inquiet. Il sentait le mal dans l'air. Il envoya un message aux elfes demandant de l'aide contre Rakantassa, prévenant que Bysalkamir avait disparu.

Le combat final et l'espoir

Le sauvetage de Rendawell

Rendawell se sentait mieux et parlait avec le jeune elfe qui l'avait soigné.

— Je vous suis très reconnaissant de m'avoir guéri, jeune demoiselle. Je vous dois la vie. Si vous avez un service à me demander, je suis votre serviteur.

— Voyons ! Ce serait moi qui devrais vous servir, dragon. Vous êtes plus noble que moi, qui ne suis qu'un jeune elfe.

— Ne dites point cela. Vous êtes très douée en médecine, et même une licorne n'aurait pas pu faire ce travail.

Arandela était touchée par sa gentillesse. Elle souhaitait s'envoler pour rejoindre ses parents décédés, mais elle garda ce désir pour elle et continua de s'occuper du dragon.

L'arrivée des troupes et du mal

Bysalkamir sentait un malaise dans la troupe elfe. Elle discernait la présence d'un intrus lié au mal, probablement le mage noir qui avait gelé Rendawell. Elle courut plus vite pour le rejoindre.

La troupe elfe arriva au coucher du soleil auprès de Rendawell. Il était heureux de revoir Bysalkamir. Épuisée, elle s'endormit auprès de lui. Les elfes, pacifiques, ne le tuèrent pas et s'installèrent pour dormir dans la forêt. Ce fut le plus étrange des mélanges : dix elfes, un mage noir, une licorne et un dragon.

Seul le mage était fautif. Après que tous furent endormis, il s'approcha du dragon pour le tuer. Mais il perçut une immense pression et reçut un coup de queue qui lui fit éclater la tête. Au-dessus de lui planait une masse sombre : Rakantassa. Le démon obscurcissait le ciel, et les arbres semblaient mugir de peur. Rakantassa avait tué le mage par pur plaisir. Il avait changé d'idée et tuerait les licornes lui-même. À cause de son orgueil, les nuages virèrent au noir et crachèrent des éclairs.

Rendawell se réveilla en sursaut au moment où le démon s'emparait de la reine licorne. Il ne voyait qu'un tumulte de nuages et deux yeux féroces. Il entendit son amie hennir de peur. Il tenta de se relever, mais la douleur l'obligea à rester au sol. Il s'évanouit à nouveau.

La capture de la reine

Bysalkamir se débattait, pâlissant de peur, une écume blanchâtre coulant de sa bouche. Le démon, las de l'entendre, l'assomma pour garder ce trésor afin de rompre sa monotonie. Rendu à son royaume souterrain, il la déposa dans un puits très creux aux parois lisses. Il y déposa quelques touffes d'herbe et alla se coucher.

Le lendemain matin, Rendawell tentait toujours de se libérer du sort. Vers huit heures, il s'écroula juste au moment où Filly arrivait. Pris de stupeur, le jeune elfe réveilla les soldats. Ils craignirent que le dragon n'ait mangé la licorne durant la nuit et voulurent l'abattre, mais Filly s'y opposa, demandant des preuves. Ils remarquèrent le corps sans tête du mage et pensèrent que le dragon l'avait tué. Les arbres brûlés autour d'eux ne présageaient rien de bon. Filly suggéra de construire un chariot pour transporter le dragon, mais cela prendrait trop de temps. Ils décidèrent de se séparer : cinq iraient au château prévenir le roi que le dragon était ami, les autres resteraient pour réveiller Rendawell et attendre la reine. Filly ne leur avait pas encore dit que les souverains étaient morts.

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neela
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