
La poésie est un refuge pour moi, que ce soit pour lire ou écrire. Tout simplement parce qu'on peut y mettre beaucoup de choses et que les mots prennent un sens différent pour celui qui les lit, pour celui qui les écrit... Et même pour celui-là même qui les a écrits : un jour, il y verra autre chose que ce pour quoi il les avait formulés.
Bref, je crois au pouvoir de la poésie, du moins dans ma vie. Tout cela peut même paraître un peu philosophique, même si j'ai horreur de ce mot. Comme l'intelligence, le bien ou le mal, c'est un concept trop souvent et trop vite bouté hors de ses propres bornes.
La poésie délivre-t-elle toujours le même message ?
On m'a dit que la poésie délivrait toujours le même message. On m'a dit en substance ceci — c'est un extrait d'une conversation que j'ai eue avec un étudiant dans un forum de discussion :
« Je ne crois pas qu'une phrase — et encore plus dans une langue aussi développée que le français — puisse être prise à différents niveaux (à moins que cela soit voulu). Ou si elle peut l'être, cela ne me semble pas être le but de la poésie ; je reste persuadé que tout l'art d'écrire et de "poéter" consiste à faire passer exactement l'idée à laquelle on pense ; c'est là qu'on se sent relié, touché — c'est là qu'on atteint la quintessence de l'art — lorsqu'il n'y a aucune ambiguïté (c'est du moins la conception que j'ai de la poésie). »
Ma vision de la poésie : un vecteur d'émotions
Ma façon d'envisager la poésie diffère cependant. Il est vrai que restituer exactement une pensée, une réflexion, avec des mots, de façon à ce que tout le monde la comprenne, c'est un art bien souvent ignoré ou refoulé devant celui de l'image. Mais à mon sens, c'est plus de l'écriture, de la littérature classique, dont il s'agit.
La poésie pour moi est une forme à part, réellement singulière de l'écriture. Elle n'a pas pour vocation de retranscrire une, mais des pensées ; je conçois la poésie comme un vecteur d'émotions. Je ne sais pas trop comment l'expliciter... S'imaginer sur les bancs du lycée, en première, entendre son professeur débiter le sens profond des vers 5 et 6 du poème au programme et s'apercevoir que ce n'est pas comme ça que l'on a perçu le message.
Et dans ce cas ? A-t-on tort, faut-il croire que l'enseignant a forcément raison ? Non, je ne pense pas. Les mots recèlent plusieurs sens et c'est sans doute voulu, comme on me l'a suggéré — au moins par l'inconscient.
Quand j'écris, je ressens quelque chose de bizarre, de la fierté et de l'absence en même temps. Les mots me transcendent en quelque sorte, ils me dépassent souvent. Je crois que le plus grand piège, c'est justement de vouloir que les mots soient sages et nôtres ; qu'ils ne se couchent sur le papier que pour faire voir notre vision des choses. Non, les mots, on les laisse sortir ; bien sûr ils nous appartiennent, mais ils appartiennent aussi aux autres, à ceux qui vont les apprivoiser derrière nous.
Pourquoi la lecture de la poésie est-elle subjective ?
Comment concevoir qu'il y ait toutes ces interprétations autour d'écritures saintes par exemple ? Le texte semble clair pourtant, mais chacun y déniche sa version, s'approprie les mots et adapte les écrits. Le fanatisme est, à mon sens, une analyse exacerbée des mots qui transforme trop le sens véritable qu'ils ont. Les fanatiques ont juste une énorme propension à la distorsion des choses et des mots.
Ça ne les excuse pas et ça n'incrimine pas les écrivains et autres prophètes. Mais les mots sont une de nos inventions, la poésie est une manière d'exprimer l'émotion ; comment avec tout ça les écrits pourraient rester objectifs ? La subjectivité en est forcée. Quand on trouve qu'un poète est bon, c'est parce que sa vision correspond à la nôtre. De même pour toute forme d'art. C'est égoïste, mais vivre en soi, c'est une forme d'égoïsme...
Bien entendu, cela n'engage que moi — enfin, d'autres pensent de même, j'imagine. Toujours est-il que pouvoir transcrire ce que l'on veut avec exactitude dans les mots, c'est très difficile et très beau quand c'est réussi. Mais à mon sens, la poésie n'est pas que cela ; ce serait probablement un peu fade autrement. La vie, c'est bien plus que ce que nous pensons...
Découvrir trois poèmes personnels
C'est le genre de poèmes qui ne signifient plus du tout la même chose aujourd'hui que lorsque je les ai écrits...
Si me taire
Leurs mots seront mon cimetière,
Leurs silences seront mes clairières,
Dans leurs vers, je finirai rongé,
Les poètes bâtiront mon mausolée...
Alors, regarde, regarde un peu...
Regarde mes yeux et vois le monde
De sa froide lumière ils s'inondent
À travers eux, il se construit
Dans leur feu, il prend sa vie
La clef des champs, la clef des villes
La clef des gens, la clef juvénile,
Mes yeux sont la clef,
Mes aveux ton secret...
Des mots, des mots...
Des mots de tous les jours pour aimer...
Des gros mots pour la colère.
Des petits mots, doux, pour la tendresse.
Des mots d'où ? pour retrouver.
À demi mots pour chuchoter.
Des mots cachés pour s'orienter...
Du mot à mot pour les traduire.
Des mots fléchés pour les conduire.
Des mots croisés pour définir.
Des mots de liaison pour réunir.
Des mots pensés pour maux pansés...
Des mots de réconfort pour se soigner.
Des mots d'encouragement pour exhorter.
Des mots d'excuse pour pardonner.
Des mots d'adieu pour s'en aller.
Des jeux de mots pour s'amuser...
Des mots laids pour gens bêtes.
Des mots tôt pour gagner du temps.
Des mots cris pour se railler.
Des mots râles pour les leçons.
Des mots, des mots...
Des mots qui desserrent la gorge.
Des mots qui dénouent la langue.
Des mots qui frappent la forge.
Des mots qui caressent doucement.
Des mots, des mots...
Des mots à vivre et à rêver.
Des mots dans l'instant ou pour l'éternité.
Des mots, des mots.
Des mots, des mots...
L'épongeoire
Un épongeoire pour égoutter sa vie
La vider des perles d'amertume
Un épongeoire pour sécher la brume
Chasser les nuages et le ciel gris
Pour une passoire à maux
Un épongeoire, drôle de mot...