
Encore une après-midi de passée, c'est tant mieux, je n'attendais que la nuit de toute façon. Je les vois tous passer, aucun ne se soucie de moi. Je préfère quand c'est ainsi, car je n'ai pas envie de parler. Assise sur ce banc, sous les platanes, non loin des arrêts de bus où ils se précipitent tous, j'attends. J'attends quoi ? Aucune idée, c'est peut-être ça le problème. Cela fait déjà une heure que je suis ici, seule, je regarde la foule, ça me détend de les voir passer ! On voit de tout : des touristes, des gens qui sortent du travail, quelques lolitas, un groupe de skateurs...
J'ai les yeux fixés sur la foule quand, d'un coup, j'aperçois de l'autre côté de la rue cette silhouette. Elle n'est pas comme toutes les autres, car celle-là, je la connais ! Il se rapproche peu à peu, il paraît toujours aussi grand dans la foule, vêtu tout de noir avec une démarche nonchalante. Comme toujours, ses cheveux partent dans tous les sens, il n'a pas changé. Je ne peux détacher mes yeux de lui. Le voir m'évoque tellement de souvenirs. Il fait partie de ces gens que je m'amuse à appeler « les errants ». J'ai passé quatre ans dans la même classe que lui, c'est long... Et pourtant, je ne sais rien de lui.
Un camarade de classe mystérieux
Je me souviens des longues heures où je discutais avec lui, mais rien. Non, je ne sais rien. Comment pouvait-il répondre à toutes ces questions sans jamais rien dire ! Toujours une réponse vague, puis un enchaînement sur un autre sujet, souvent d'actualité, comme pour détourner mes questions. J'en reposais d'autres, et il réagissait pareil : un cercle infernal... Je connaissais sa famille car nous étions dans la même classe, sinon je ne l'aurais jamais su. Sans étaler sa vie, quand vous fréquentez quelqu'un pendant quatre ans, l'autre arrive à savoir si vous avez des frères et sœurs, où vous habitez, la musique que vous aimez, etc. Avec lui, non ! Quand il vous parle, vous avez l'impression de tout savoir, puis lorsque vous y repensez, vous vous rendez compte que vous ne savez RIEN !
Il arrive à ma hauteur, il m'a vue, j'en suis sûre. Je le fixe, je ne détourne pas mes yeux. Je souhaite qu'il vienne me parler, qu'il m'explique pourquoi cela s'est terminé ainsi ! Enfin, nos regards se croisent. Il fait un signe de la main, puis continue en accélérant le pas. J'ai beau ne pas savoir grand-chose sur lui, là, je ne me fais aucun doute : il ne veut surtout pas me parler. Pourquoi ? Encore un de ces mystères ! Je le regarde s'éloigner. Je n'oublierai jamais la surprise qu'il a eue la dernière fois où l'on s'est parlé.

La découverte de son secret
Cela faisait plus d'une semaine qu'il ne venait plus en cours. Personne ne savait pourquoi. Il était souvent seul ou avec moi ; les autres, il leur parlait peu. Je décide donc de chercher à savoir pourquoi il ne venait plus. J'étais trop curieuse, je le suis toujours, mais là, je ne pouvais pas résister. Il m'intriguait trop, puis son absence prolongée commençait à m'inquiéter. J'ai cherché dans l'annuaire son numéro de téléphone, puis j'ai renoncé à vouloir l'appeler : pas assez de courage. J'ai tout de même pris son adresse et, sur un coup de tête, j'ai décidé de me rendre chez lui.
C'était un mercredi après-midi, j'avais tout le temps, puis il n'habitait pas loin du collège. Sur le chemin, j'étais décidée et sûre de moi, mais arrivée devant la porte de sa maison, je commençais à stresser. Trop tard, j'étais sur le pas de sa porte, autant aller jusqu'au bout. Je sonne. Angoisse : si c'est lui qui ouvre la porte, il ne me laissera jamais rentrer. Des bruits de pas, la poignée qui tourne, la porte s'ouvre ! Je me retrouve face à face avec une femme, 35 ans pas plus, elle est jolie et me sourit. Je lui explique que je suis dans la classe de B et que je lui apporte ses devoirs (pour une fois que les devoirs sont utiles). Elle m'invite à rentrer. Elle a beau l'appeler, il ne répond pas. Elle m'indique où est sa chambre.

Une révélation bouleversante
Je frappe à la porte de sa chambre, la musique est forte. Il ouvre, me fixe, il n'est pas heureux de me voir... Il me lance :
« Salut ! Qu'est-ce que tu fous là ? Qui t'a donné mon adresse ? »
Aïe ! Je n'en mène pas large, il est énervé (et c'est encore peu dire). Je lui explique pour les devoirs... Il me regarde et commence à rire, il ne s'arrête plus ! Je lui tends le paquet de feuilles, il va pour l'attraper, mais c'est trop tard. Il a eu beau essayer de remettre son pull sur son bras, je l'ai vu... Je l'ai vu, cette bande qui couvre son poignet. Il le sait. Il m'explique qu'il est tombé et s'est fait mal au poignet... Bien sûr ! Et toutes les autres cicatrices sur son avant-bras, ce sont aussi des chutes ? Quel maladroit !
Un adieu silencieux
Le lendemain, il est de retour à l'école, mais tout a changé. Il m'ignore, il m'en veut...
Il disparaît peu à peu dans la foule. Je ne regrette pas d'être allée chez lui, d'avoir vu son secret. Il me manque. Il s'éloigne, s'éloigne, il m'échappe... Au revoir B... Il est déjà 20h, je me lève et je monte dans le dernier bus...