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Essais

Un second train me conduirait à Madrid (1)

Une aristocrate parisienne reçoit une lettre mystérieuse de Madrid en 1930. Bouleversée, elle abandonne tout pour retrouver l'homme qui hante ses pensées, ignorant le drame qui l'attend.

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Dès que je le vis, je sus que c'était lui. On m'avait dit tant de choses à son sujet qu'il me semblait que je le connaissais déjà.

Appartenant à la haute aristocratie française, j'avais l'occasion de rencontrer fréquemment des acteurs en vue, des écrivains controversés ou encore des chanteuses à la mode. Lui n'était rien de tout cela. D'origine espagnole, héritier d'une imposante demeure en Catalogne et sans travail.

Je continuai à l'observer. Sa démarche hésitante me paraissait familière. Il avança timidement puis s'inclina et me fit un baise-main dans les règles de l'art.

Une rencontre dans le Paris de 1930

Très gentleman, il me tendit son bras afin que je m'y appuie. Nous nous promenâmes longtemps le long du jardin des Tuileries, dans le froid de ce début du mois de janvier 1930. Les sapins de Noël pourrissaient sur les trottoirs et les passants couraient, pressés de se blottir sous un édredon bien moelleux tout en criant à leur bonne de leur apporter un café brûlant.

Il m'indiqua un bâtiment et me raconta son histoire mais je ne l'écoutais déjà plus. Mes yeux étudiaient son profil. Il avait un menton trop carré, un nez trop aquilin, un front trop large... Rien en lui ne me plaisait. Absolument rien. Et c'est ce qui faisait tout son charme. En le quittant le soir venu, je savais que nous nous reverrions. Encore et encore...

Quelques semaines après cette rencontre, j'étais toujours sans nouvelles. Désespérée et en colère, je finis par accepter mon destin et fis savoir à mon père que j'étais prête à rencontrer celui qui m'était promis depuis mes 12 ans. Deux mois après notre première rencontre, il m'épousa.

Une lettre mystérieuse venue d'Espagne

Après cinq ans d'un mariage chaotique, je reçus une lettre étrange. Elle n'était pas signée mais je savais instinctivement qui me l'avait envoyée.

Je scrutai attentivement l'enveloppe et découvris un timbre sobre à l'effigie d'Alphonse XIII, le roi d'Espagne. Le cachet qui l'estampillait indiquait « MADRID ». Dès lors, je sus que ma vie tranquille d'aristocrate parisienne allait prendre fin. Je songeais déjà à la délicate ombrelle de dentelle que j'allais m'offrir pour le voyage...

Je sommai la bonne de préparer mes bagages et, prenant mon courage à deux mains, je prévins mon mari de mon départ imminent. Il hurla, gronda, tempêta. Il n'osa pas me battre devant les enfants et se contenta de me cracher au visage.

L'adieu aux enfants

Je m'isolai sur la balancelle dans le jardin et mes deux jeunes filles vinrent me rejoindre. Deux adorables jumelles de 4 ans aux visages identiques, auréolés de délicates boucles brunes. Elles me fixaient de leurs grands yeux bleus. Les abandonner serait terrible mais je n'avais pas le choix.

Le majordome partit à la gare réserver un premier billet à destination de Perpignan. Il m'assura ensuite qu'une voiture viendrait me chercher à la sortie du train et me déposerait à Rosas où je prendrais un second train qui me conduirait jusqu'à Madrid. Il parvint à m'obtenir des places en première classe pour le lendemain.

Je passai la soirée avec mes filles qui, malgré leur jeune âge, comprenaient que leur mère partait et elles ignoraient si je reviendrais un jour. À vrai dire, je l'ignorais, moi aussi.

Je me redressai pour leur préparer une tisane quand je remarquai un carré blanc égaré sur le sol. Je le retournai et vis qu'il s'agissait d'une photo sépia de bonne qualité.

Il était là. La photo s'était sans doute échappée de l'enveloppe. Il était seul, ses yeux étaient couverts d'un voile de tristesse. Sa mélancolie me donna encore plus envie de le rejoindre.

Pouvais-je vraiment faire irruption dans sa vie ? Abandonner mes enfants ? Oui. Et je le devais. Je devais comprendre pourquoi il était parti, pourquoi il semblait si malheureux.

Le voyage vers Madrid

Je m'endormis avec mes filles et la bonne s'empressa de me réveiller à l'aube. Le majordome me conduisit à la Gare du Nord où un train fumant m'attendait. La bonne aida le majordome à monter mes bagages à bord avant que je ne prenne place dans la petite cabine qui m'était réservée.

Après un voyage fort éprouvant, j'arrivai en bien piteux état dans la capitale espagnole. Un timide soleil éclairait le quai de la gare où s'entassaient les voyageurs exténués.

Sitôt sortie de la gare, je me mis en quête d'un taxi qui me conduirait au Ritz, cet hôtel flambant neuf que le roi espagnol avait fait bâtir peu de temps auparavant. J'avais pris suffisamment d'argent pour subvenir à tous mes besoins et, en cas de soucis financiers, mon notaire ne verrait aucun inconvénient à m'envoyer quelques billets.

Au bal du Ritz

Une fois arrivée à l'hôtel, un groom s'empressa de monter mes bagages dans ma suite tandis que je changeais toutes mes économies en pesetas. Le réceptionniste m'informa qu'un bal aurait lieu le soir même dans la salle de réception et que j'y étais bien évidemment conviée compte tenu de mon statut social. Je ne compris pas immédiatement ce qu'il me disait car son français était assez approximatif.

Après m'être reposée dans un superbe lit en bois de rose, je partis à la recherche d'une robe pour le bal. La mode espagnole m'impressionnait. Si les femmes à Paris sont d'un chic irréprochable, elles étaient ici d'une beauté et d'une grâce qui se mariait à merveille avec leurs robes aux couleurs exubérantes. Je finis par en trouver une dans des teintes rouge clair et bordeaux. Elle était absolument sublime, même mon mari ne me reconnaîtrait jamais avec une telle tenue !

Je passai un long moment à me faire belle. Qui sait, peut-être serait-il là !

Le soir venu, je parcourus la liste d'invités. Je ne vis que son nom. Il serait là ! Enfin, j'allais le retrouver !

Un serveur me proposa une coupe de champagne que je refusai. Rien que de penser à lui, j'avais l'impression d'être enivrée !

Mais alors que je comptais partir à sa recherche, un coursier accourut dans la salle et cria mon nom. Je me retournai, surprise d'une telle familiarité, et demandai au jeune homme ce qu'il me voulait. Il me tendit une enveloppe froissée en m'expliquant qu'on lui avait ordonné de me la livrer au plus vite.

Piquée par la curiosité, je déchirai l'enveloppe et à peine eus-je lu la missive que mes jambes me lâchèrent peu à peu avant que ma tête ne heurte violemment le sol en marbre. J'entendis une femme hurler en lâchant sa coupe de champagne qui finit sa chute en éclats. J'essayai de revenir à moi, mais je ne parvenais pas à rassembler mes forces. Épuisée, je me laissai porter. Je me souviens que ma tête reposait contre la poitrine d'un homme et puis plus rien.

Le réveil à l'hôpital

Le lendemain, je me réveillai dans une chambre d'un blanc virginal. Quelque chose me serrait le crâne ; en passant ma main, je me rendis compte qu'il s'agissait d'un bandage.

Que m'était-il arrivé ? Pourquoi étais-je ici ? Et d'ailleurs, où étais-je ? À Paris ? Je ne me souvenais pas. Une infirmière arriva et me salua dans une langue étrangère. De l'espagnol peut-être ? Oui... Tout me revenait enfin. J'étais à Madrid. J'étais venue le voir.

Mais que faisais-je ici alors ? L'infirmière revint avec un plateau couvert de mets à l'aspect douteux et me tendit une lettre. Elle m'expliqua sa provenance mais je ne compris rien à son charabia. Je pris l'enveloppe qui avait déjà été déchirée. Je la fixai d'un air accusateur puis lus la lettre.

Alors je n'avais pas rêvé ? J'avais bien reçu cette lettre ?

Ma petite Louise... Je devais retourner à Paris. Je ne pouvais laisser ma petite Louise seule ! Elle allait être emportée par la rougeole et je ne serais même pas à ses côtés !

Le retour tragique à Paris

J'arrivai à Paris une semaine plus tard. Mon mari m'accueillit avec une gifle avant de me présenter ma Louise mourante. Elle poussa un râle en m'apercevant, tenta de se relever avant de retomber lourdement sur son oreiller. Je me jetai sur son corps anémique en pleurant, hurlant de voir ma fille en si piteux état.

Le médecin arriva et diagnostiqua une pleurésie. Nous devions l'emmener au plus vite à l'hôpital. Le majordome sortit la voiture mais tandis que nous roulions, Louise commença à tousser, à cracher du sang. Elle s'étouffait dans ses expectorations tandis que je lui frappais vigoureusement le dos afin de l'aider à dégager sa gorge.

Elle me fixa alors une dernière fois puis plus rien. Elle se laissa tomber dans mes bras, un filet de sang coulait le long de sa bouche. Elle ne respirait plus.

[À suivre]

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(iza)
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